Notes de Prod. : La fête du feu

    en DVD le 08 Novembre 2011

Entreien avec Asghar Farhadi : Désordre intérieur et ville en fête

Qui sont les comédiens du film ? Ils viennent du théâtre ou du cinéma ?

Certains acteurs viennent du théâtre et font en plus du cinéma. En particulier la comédienne qui joue Simin, Pantea Bahram, et Farokh Nejad, dans le rôle du mari, qui a fait du théâtre avec moi car nous étions dans la même promotion à l’école. La jeune fille qui tient le rôle de Rouhi, l’employée de maison, Taraneh Alidousti, n’est pas une débutante. Elle a joué dans beaucoup de films et a remporté le Prix d’Interprétation au Festival de Locarno pour Je Suis Taraneh, J’ai Quinze Ans, de Rassoul Sadr-e Ameli.

Mojdeh, l’épouse, porte toujours un voile noir tandis que Simin, la voisine, a un voile de couleur. Quelle signification accorder à ce genre de détail ? La première est plus traditionaliste tandis que la seconde plus émancipée ? D’autre part, vous jouez beaucoup sur l’opposition des couleurs entre l’appartement du couple, plus monochrome, et celui de Simin, la femme seule, aux couleurs plus chaudes.

Je ne voulais pas de couleurs voyantes pour le film et ai tout fait pour les supprimer. Dans l’appartement de Mojdeh, il y a une tonalité de jaune, avec les fauteuils et le canapé en cuir et grâce à divers petits objets. Dans notre culture, le jaune est le symbole du doute. Dans l’appartement de Simin, il y a du rouge dans les rideaux, les fleurs sont rouges, tandis que les murs sont roses.
Chez nous, le rouge est la couleur de l’amour, alors que le rose est la couleur de l’amour timide, réservé, celui qui ne peut pas s’afficher au grand jour. Dans l’appartement de Mojdeh, en complet désordre, les couleurs, hormis le jaune, sont tristes. Je tenais beaucoup à la couleur bleue de leur salle de bain, où se déroule une scène très importante. J’ai habillé de bleu la sœur de Mojdeh venue lui rendre visite et qui entre dans cette salle de bain.
Mojdeh porte en effet un voile noir. Le spectateur ne la regarde pas comme une femme attirante. Ce choix est plus lié à son état psychologique qu’à un choix religieux.

Le film se déroule pendant la fête du Nouvel an, dont on entend les bruits tout au long du film. Quelle est l’origine de cette fête, a-t-elle une signification particulière ?

Il s’agit d’une fête très ancienne, de tradition persane. Autrefois, toutes les personnes sortaient les affaires usagées, inutiles, les morceaux de bois cassés, qu’ils brûlaient dans la rue, dans la cour de l’immeuble ou regroupées par quartier. Il y avait des feux partout, des pétards, des feux d’artifices, et les gens faisaient la fête, sautaient par-dessus le feu.
A la fin de l’année, les gens sont fatigués et en enjambant le feu, ils avaient coutume de dire, en défiant les flammes et afin de prendre de nouvelles forces : « Je te laisse ma couleur jaunâtre et je te prends ta couleur rougeâtre. » Après la Révolution Islamique, le régime ne voulait plus de cette fête, ancrée dans aucune pratique religieuse, sauf à ses débuts, au temps de la perse antique, de Persépolis et des zoroastres, notre ancienne religion.
Quand le nouveau régime islamiste a voulu la faire oublier, il s’est passé tout le contraire car la population a fêté le Nouvel An beaucoup plus qu’auparavant, de manière intempestive, comme une forme de protestation implicite, en profitant de cette fête qui a connu alors un regain d’intérêt. A l’origine, il s’agissait d’une fête plutôt douce, assez calme, mais on a peur désormais de sortir dans les rues à cause des feux, des pétards. C’est devenu très violent.
L’état de la ville au cours de cette fête s’ajoute à la tension que vivent les personnages et accentue ce qu’ils vivent, désemparés et quelque peu déboussolés. L’instabilité et le manque de sécurité que ressent Mojdeh dans son intérieur, vous les retrouvez à l’échelle de toute la ville.

En effet, pour un spectateur occidental ignorant la signification de cette fête, on a l’impression de voir des émeutes, une ville en plein désordre et en totale anarchie. Votre manière de la filmer accentue ce sentiment.

Les scènes que vous voyez ont été tournées pendant les fêtes du Nouvel An. Ce sont des scènes vraies, elles n’ont pas été reconstituées pour les besoins du film. Il s’est d’ailleurs passé un drame, qui aurait pu mettre le film en danger. Pendant cette fête, le seul frère de la jeune actrice qui interprète Rouhi, Taraneh Alidousti, est mort accidentellement à l’âge de 18 ans, en manipulant un pétard. J’ai eu peur que la jeune actrice ne revienne plus tourner mais elle a seulement demandé à s’arrêter pendant vingt-quatre heures.
Cette jeune femme s’est donnée tellement à fond dans son rôle que moi-même, au montage, je n’arrivais plus à distinguer les scènes qu’elle avait tournées avant ou après ce drame. En fait, ce qui a été tourné après, ce sont les plans très gais, très joyeux, de Rouhi avec son fiancé sur la moto, du début du film.

Comment le film a-t-il été reçu par les autorités en Iran ? Au début, on voit le tchador de la jeune fille provoquer un accident de moto, car le tissu se prend dans la roue. Comment ce simple fait de la vie courante qu’on peut interpréter de multiples façons, a-t-il été perçu ?

En Iran, la scène de l’incident provoqué par le tchador a été coupée, la censure n’en ayant pas voulu. Heureusement, elle est demeurée sur l’internégatif. Je n’ai pas cherché à être insolent ni à provoquer avec la manière de s’habiller des personnes.
Je n’ai aucune raison de leur manquer de respect, chacun est libre, selon ses croyances. Je trouve que le tchador est tout simplement dangereux, dans la scène en question. En revanche, il y a eu quelques coupures exigées dans la bande sonore. Pour certaines phrases, j’ai résisté et refusé de les supprimer mais pour d’autres, ils l’ont fait dans les copies distribuées en Iran.
Par exemple, pour la scène du vitrier quand il entre dans l’appartement de Mojdeh et lui conseille d’aller à la Mecque, en lui disant que c’est une expérience formidable. On voit alors Mojdeh se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce genre de propos. Dans la version iranienne, on la voit faire ce geste avec ses doigts, sans comprendre pourquoi. Dans une autre scène, le chauffeur de taxi demande à Mojdeh de bien porter son foulard afin qu’elle cache ses cheveux..
De même, chez Simin, lorsqu’elle coiffe Rouhi, on entend à la radio la chanson d’un artiste iranien très aimé à l’époque du Shah d’Iran, d’origine arménienne. Cette chanson a été effacée.
Je n’ai pas mis tout cela intentionnellement, afin de chercher à être censuré et en tirer un quelconque bénéfice par la suite. La provocation ne m’intéresse pas. J’aspire seulement à montrer de la manière la plus juste la façon dont les gens vivent, selon leurs milieux respectifs.

Comment votre film a-t-il été accueilli par la critique et le public en Iran ?

Le film a tout d’abord été montré au Festival de Téhéran, en 2005, et il a eu les faveurs de la critique et du public. Il y a une ambiance quelque peu amère dans ce film, les Iraniens ne sont pas très joyeux en ce moment, si bien que je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi bien reçu.

Le film rompt avec l’image plus ou moins attendue du cinéma iranien, tel qu’on le perçoit à l’étranger, sans faire de son positionnement différent un enjeu spécifique.

A l’étranger, on a une image particulière de l’Iran à travers le cinéma qui est proposé. Je n’ai pas envie de profiter de cela pour me faire connaître à travers mes films, encore moins de le dénoncer d’une quelconque façon.
En décrivant la société iranienne, on réalise que les difficultés des personnages, leurs problèmes, sont des choses faciles à partager. Chacun s’y reconnaît, en Iran comme ailleurs.

Vous êtes dans la préparation d’un autre film ?

J’écris en ce moment un scénario avec mon épouse qui sera la réalisatrice du film. L’action se passe en ville, tout comme dans celui que j’écris de mon côté où l’histoire se déroulera également sur une seule journée.

Entretien avec Asghar Farhadi, Photos de famille

Quelle cinématographie vous a conduit vers la réalisation : des films iraniens ou plutôt des films étrangers ?

Avant que le cinéma ne m’absorbe entièrement, j’ai toujours été curieux de tout ce qui se passait autour de moi. Je suis né et j’ai grandi à Ispahan, j’ai commencé à l’âge de huit ans à travailler chez un photographe qui développait les photos de famille. Je les glissais dans des enveloppes et imaginais la vie privée de ces personnes, en essayant de la reconstituer à partir des photos. Je faisais une sorte de montage, en créant une continuité. Le patron de la boutique me montrait les photos qu’il faisait lors de ses voyages ou dans sa famille. Cette attirance forte pour la photo m’a dirigé vers le cinéma.

Entreien avec Asghar Farhadi : Téhéran, scène de la vie conjugale

Votre film, en observant la vie d’un couple de la classe moyenne de Téhéran, évoque à la fois les conditions de vie en Iran et les inégalités sociales tout en soulignant l’évolution des mœurs. Les problèmes des personnages sont universels tout en ayant un relief singulier, dans le contexte de la société iranienne d’aujourd’hui. Etait-ce votre propos ?
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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