HASARD ET CONCORDANCES
Je ne connaissais ni Abdellatif ni le monde du cinéma. Je suis venu au casting du film à Paris, pour accompagner ma fille de 18 ans. Je lui disais « Ma fille, tu rêves, le cinéma n’est pas pour toi », mais vous connaissez les enfants... Elle y est donc allée et j’y ai vu là-bas quelques personnes de mon âge.
C’est là que Monya qui s’occupait du casting m’a proposé d’en passer un : j’ai accepté par jeu, j’ai parlé de ma passion pour le luth qui occupe ma retraite, et je suis reparti sans rien en attendre. On m’a appelé un peu plus tard pour une répétition... mais pas avec ma fille, avec moi !
Quand Monya m’a rappelé pour me dire que j’étais pris pour le film et qu’il se tournerait à Sète, je ne m’y attendais pas du tout. J’étais angoissé : ce n’est pas mon métier, je ne suis pas comédien. Mais, elle s’est montrée persuasive, et je suis revenu pour une autre répétition avec des musiciens de la même génération que moi : c’est là que j’ai vu Abdel pour la première fois.
Entre temps,
L’esquive était sorti au cinéma, et le film m’avait enchanté. Je n’arrivais pas à croire que j’allais tourner avec ce monsieur. Je n’avais pas eu le scénario dans son intégralité - il en était d’ailleurs hors de question pour quiconque !-, mais j’ai foncé.
ENSEMBLE, C’EST DOUX
La première impression que je garde d’Abdellatif, c’est qu’il est beau garçon (rires). C’est quelqu’un de charmant, de très simple, et qui nous a mis immédiatement à l’aise, en nous disant « Ne vous inquiétez pas, ça va fonctionner, attendez-vous à énormément de travail mais laissez-vous aller, je suis là pour vous ». Et il a tenu ses promesses : à Sète, on a travaillé, travaillé, travaillé ! N’étant pas du tout du métier, je me suis pris au jeu, comme les autres, parce qu’Abdel nous a beaucoup fait répéter.
Ensuite, quand on tournait, il suffisait de le regarder pour savoir s’il était content ou pas. Abdel est le calme absolu, même si ça lui est arrivé d’avoir ses colères... mais on est très loin d’un Jean-Pierre Mocky (rires). On est resté cinq mois à Sète, dont trois mois pour les répétitions. Quand Hafsia parle de la famille qui s’est créée là-bas, c’est tout à fait juste.
A la fin de la dernière scène dans le bateau, les larmes coulaient sur le visage de tous, des comédiens, des techniciens, des figurants aussi qui avaient beaucoup donné. On ne voulait pas croire que c’était déjà fini, c’était dur de se quitter. Aujourd’hui, on est presque tous restés en contact les uns avec les autres.
C’EST LE LUTH FINAL !
Dans le film, je suis le seul à ne pas être musicien professionnel. Mais, j’ai toujours joué du luth depuis l’âge de 16 ans, ça ne m’a jamais quitté, même si je n’en ai pas fait ma profession. A l’époque, j’avais peur que cela empiète trop sur ma vie personnelle. Aujourd’hui encore, si je n’ai pas un luth à portée de main, je vais mal. J’en joue tous les jours, seul la plupart du temps... c’est une drogue.
Dans la scène de la danse, Hafsia a raison de dire qu’on l’a encouragée, mais, elle en a bavé, elle a tellement bossé qu’elle embellissait et arrivait, à la fin, à ce tremblement du corps sensationnel. Sur le plan musical, le choix d’Abdel est parfait : il a cherché LA musique qu’il fallait pour cette scène et il est tombé juste. Dans le film, Rym danse pour une raison bien précise, elle est un peu Zorro (rires), et la musique qui l’accompagne appartient au répertoire classique.
Une partie, notamment, est connue du monde arabe et au-delà, elle a été composée par Mohamed Abdelwahab, le grand des grands de la musique arabe. Elle nous évoque l’Egypte Ancienne, le début de l’art égyptien ; elle véhicule encore aujourd’hui une immense nostalgie, et on a beau parler de raï, toutes les familles maghrébines l’écoutent.
VOUS AVEZ UN MESSAGE ?
C’est un film qui parle vrai et qui est d’actualité. Lorsque le personnage de Slimane se fait virer de son emploi, et que son patron lui explique combien d’années il peut faire valoir pour sa retraite, c’est la moitié du temps de travail réellement effectué. Et Slimane ne comprend pas, parce qu’on ne lui a jamais parlé de travail au noir. Et c’est vrai : à l’époque, on allait au boulot sans savoir si on était déclaré ou pas, on était complètement ignorant de ce côté-là, on faisait confiance au patron. Ces « erreurs » de calcul pour la retraite sont malheureusement fréquentes.
Il y a aussi les difficultés avec l’administration, que le film montre bien : je suis le premier à avoir la « bloblotte », quand je dois aller voir le moindre service administratif. Je sais qu’Abdel n’aime pas le terme de cinéma engagé, alors je dirais qu’il est juste dans le réel. C’est grâce à des films comme les siens qu’on peut évoluer et faire évoluer les mentalités.
Pour les anciens comme moi, le plus dur est de voir que, peut-être, leurs enfants vont subir tout ça. Que ça nous soit arrivé, c’est supportable, mais pour les jeunes, non, ras-le-bol ! Mais, je n’irai pas jusqu’à dire que le film est pessimiste sur notre génération. Slimane n’est qu’un personnage, heureusement. Dans la réalité, les choses se déroulent plutôt mieux, à mon sens : Habib a réussi sa vie, ses enfants vont bien ; moi, j’ai une fille qui va passer son bac cette année, donc la réussite est quand même là. Il y a encore des progrès à faire, mais l’évolution est palpable. Tous les gens avec lesquels on a tourné, les musiciens par exemple, sont bien dans leur peau et dans leur vie.
LE MEILLEUR DES MONDES... POSSIBLES
Le film charrie beaucoup de thèmes, d’émotions diverses, et ça facilite l’identification aux personnages. Il y a les femmes, bien sûr... Vous ne vous trompez pas du tout en pensant que les femmes mènent la danse. Ce sont bien les hommes qui sont soumis (rires).
Dans ma famille, autour de moi, c’est la femme qui commande : la femme maghrébine, soumise, c’est archi-faux et le film l’illustre parfaitement. Prenez la scène où nous sommes tous réunis au café : c’est une scène de commères... entre hommes ! Quand j’ai vu le film achevé, j’y ai trouvé plein de scènes marquantes, comme la dispute entre Rym et sa mère, et d’autres, comme celle où Souad vient donner un plat de couscous au SDF.
C’est non seulement un beau moment, mais il correspond à la réalité : c’est une tradition pour les Maghrébins, lorsqu’ils font une fête, de penser à celui qui n’a rien, que ce soit lors d’un mariage, d’un baptême et même d’un anniversaire. Ce que j’aimerais, c’est que le public sorte du film avec moins de préjugés à l’encontre d’un Maghrébin. Ne jugeons pas les gens sans les connaître. Il reste encore trop de clichés. A tous les niveaux.
Par exemple, une famille française va parfois parler de l’intrus, quand un Maghrébin fréquente leur fille, mais on oublie aussi que c’est vrai dans l’autre sens. Il y a aussi cette assimilation immédiate d’une fille maghrébine à une musulmane.
Ou encore, cette histoire de « retour au bled » : dans le film, ce sont les enfants de Slimane qui le poussent à rentrer « chez lui », mais « chez lui » c’est ici, c’est le bureau de tabac où il fait son tiercé, c’est son marché, son quartier... Abdel a parlé de tout ça, en douceur, c’est le Marivaux deLa graine et le mulet, et je lui tire mon chapeau.