Vous êtes coscénariste et acteur de La Guerre est déclarée mais vous occupez une place à part sur les films de Valérie Donzelli. Comment la définiriez-vous ?
C’est très dur de situer concrètement ma participation au travail de Valérie. Ce que je peux dire, c’est que l’on est dans un dialogue permanent, depuis des années et que je suis une sorte de contrepoint. Je lui apporte un cadre, je mets de l’ordre dans ses idées. Valérie peut pousser ses idées très loin, elle n’a pas peur du ridicule, de ne pas « respecter son sujet ». elle ne cherche jamais à être une bonne élève, elle croit très fort à l’idée qu’il n’y a pas de règles pour aboutir un film. et cette conviction, elle l’applique partout, et tout le temps. Ce qui compte pour elle, c’est que ce soit incarné, que ça existe. elle n’est pas quelqu’un de malin, au sens péjoratif du terme. elle est toujours dépassée par elle-même, elle fait avec ce qu’elle est. Une phrase de
Pauline Gaillard, sa monteuse décrit très bien Valérie : « elle porte son inconscient en bandoulière. »
Au début de
La Guerre est déclarée, Roméo jette une cacahouète qui tombe pile dans la bouche de Juliette. Pour moi, ce geste symbolise le travail de Valérie : elle fait un geste et parce qu’elle est instinctive et sait bien s’entourer, le geste tombe juste. Valérie possède l’intelligence des mains, elle est comme un sculpteur qui taille dans sa matière. elle travaille dans un geste, la fabrication de l’objet prime très vite et elle s’oublie en tant que personne.
Comment avez-vous abordé le projet de cette histoire qui vous était réellement arrivée à tous les deux ?
Je pense qu’on s’inspire toujours des choses qu’on vit, de ce que l’on est. Mais là clairement,
La Guerre est déclarée est un film autobiographique et cela nous posait beaucoup de questions à l’écriture. Comment incarner quelque chose qui est réellement arrivé ? C’est très compliqué, très vite on peut avoir l’impression d’être en dessous de la réalité. Cela ne suffit pas d’avoir vécu quelque chose de fort pour que ce le soit pour les autres et que ça fasse un film ! et puis on voulait éviter toute complaisance ne pas prendre le spectateur en otage. Donc essayer de coller totalement à ce qui s’était passé nous semblait la mauvaise démarche. L’enjeu était de trouver l’angle pour faire exister ce vécu et raconter une histoire. L’angle du couple nous permettait de prendre de la distance avec la maladie afin de mieux l’incarner.
Après
La Reine Des Pommes, on avait plusieurs projets en chantier. Si on s’est lancé dans celui-ci, c’est d’abord parce que dans la vraie vie, notre fils a été guéri. On s’est dit qu’on pouvait partager quelque chose de beau avec le spectateur. L’idée de se débarrasser du mauvais pour partager le bon rendait le projet plein d’idéal. et transmettre un idéal de vie est un désir de cinéma que nous avons très fort Valérie et moi.
Il y a aussi beaucoup d’humour dans le film ...
Le fait d’avoir vraiment vécu cette histoire nous donnait l’autorisation d’en parler avec toute l’autodérision que l’on désirait. Au départ, on voulait même aller plus loin dans la comédie mais l’intensité du film s’est imposée
Comment s’est passée l’écriture du scénario ?
Valérie tenait un journal pendant que nous vivions le combat contre la maladie de notre fils. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre des aventures aussi intenses que celle-ci. Les questions de vie et de mort nous poussent à nous révéler héroïques, meilleurs. Nous à l’époque, on l’avait presque vécu comme une chance, un travail. De cette grosse matière informe qu’était le journal, on a essayé de tirer une structure, un peu comme si on voulait adapter au cinéma un livre de correspondances. L’enjeu était de réussir à se décoller des faits, à amener de la fiction. Cela a été rendu possible car toujours on avait cet objectif : se débarrasser du mauvais pour partager le bon.
On voulait « faire un film les doigts dans la prise », très sur l’énergie parce que nous avions vécu cette aventure ainsi. On imaginait le film comme un hold-up dans les hôpitaux. Le scénario terminé, on avait vraiment l’impression d’avoir écrit un film d’action. Le producteur du film,
Edouard Weil, a participé à cette dynamique, il a ouvert les vannes très fort, il a été un accompagnant comme je n’en n’ai jamais vu. Il a compris le film tout de suite, il l’a porté, c’est un producteur comme on les rêve, comme on les imagine dans les biographies qu’on lit, un Anatole Dauman des temps modernes ! L’écriture et la préparation du film sont allées très vite, on a mis moins d’un an à réaliser ce film.
La caractéristique de La Guerre est déclarée n’est pas d’être optimiste ou pessimiste mais avant tout débordant de vie.
J’aspire à l’ataraxie. Ne plus avoir de troubles de l’âme, ni d’angoisses existentielles, attendre toujours de la vie qu’elle soit une aventure, triste ou gaie, peu importe... Mais si on réussit complètement à être ataraxique, c’est un peu morbide, on se retrouve presque passif, prêt à tout accepter. Une trop grande sagesse, c’est aussi ne pas bouger son cul ! Nous quand on a vécu cette épreuve, on était d’abord dans une pulsion de vie, coûte que coûte.
Cette pulsion de vie se retrouve dans la capacité qu’ont les personnages de rester concentrés dans le présent de l’action.
Oui, on voulait très fort que Roméo et Juliette soient dans ce qui se joue au présent. S’ils se projetaient dans l’avenir, ça amenait du morbide. « Pas de spéculations foireuses » dit Roméo à un moment et il a raison. La vie a plus d’imagination que nous, ça ne sert à rien de spéculer alors soyons-là, vivons ce que nous avons à vivre. Roméo et Juliette partagent cette énergie du présent, elle les unit. Cette vision de la vie est intuitive chez eux, ils sont guidés par le plaisir.
Sur le plateau, quel était votre investissement ?
Le dialogue avec Valérie se poursuivait, l’investissement n’était pas seulement celui d’un acteur. Mais c’était le cas pour tous les membres de l’équipe, on était moins de dix sur le plateau, ça force tout le monde à être polyvalent. On avait inventé le concept de techniciens « couteau suisse », dont les différentes lames remplissent plein de fonctions différentes. etre dix sur un plateau, ce n’est pas la même énergie que lorsqu’on est cinquante. Ça autorise tout le monde à dire plus de choses, on est tous dirigés vers le même objectif, ça ne donne pas les mêmes films. On se met presque plus à former une famille qu’à être des professionnels réunis pour faire un film.
Concrètement, ça veut dire quoi ?
Que la hiérarchie est bousculée. Si on se rend compte qu’un objet est dans le cadre et qu’il ne devrait pas y être, on ne va pas attendre que la personne préposée aux objets vienne l’enlever, on le fait soi-même, Si moi je vois que j’ai un défaut de maquillage, je m’en occupe ; si le machino doit faire de la figuration parce qu’il nous manque un figurant, il me montre comment faire le travelling. On apprend tous à faire plus que notre partie. C’est d’autant plus appréciable que Valérie a une capacité importante à s’abandonner, à faire avec le réel, à accepter les accidents. La défection d’un acteur, d’un décor... elle rebondit toujours, accepte de façon positive les refus ou les empêchements.
Comme Roméo et Juliette ...
Oui du coup, on avance et le film se construit aussi avec ce qui s’est passé sur le tournage, il est le témoignage de ces accidents. Wong Kar-wai dit : « Faire des films, c’est résoudre des problèmes. » Je trouve que ça colle bien à Valérie.
Et la décision de jouer vous-même le rôle de Roméo et Juliette ?
J’avais un peu peur de ne pas avoir la bonne distance mais je n’étais pas trop inquiet car j’avais le sentiment qu’on avait déjà pas mal résolu la question au scénario. Ca tombait sous le sens qu’on joue tous les deux dans le film : on avait écrit ensemble, on avait imaginé le film ensemble... et puis ça faisait deux personnes de moins sur le plateau !
Comment Valérie Donzelli vous a-t-elle dirigé en tant qu’acteur ?
On se connaît tellement bien, cela crée des automatismes, on a moins à communiquer, tout est plus rapide et plus simple. et puis, j’avais participé à la conception du personnage, beaucoup de pistes étaient déjà débroussaillées, le processus d’incarnation s’en trouvait accéléré. Valérie a un regard bienveillant, qui va dans le sens de ce que sont les gens. Des metteurs en scène te prennent là où tu es le moins bon, Valérie elle, te pousse dans ce que tu as de meilleur.
N’aviez-vous pas peur de rejouer ce drame, de retraverser ces longs couloirs d’hôpital ?
Non, il y avait plutôt un côté ludique à retrouver des situations que l’on avait connues au cœur du combat avec autant de légèreté, une équipe de cinéma, la volonté de raconter une histoire sur l’issue de laquelle nous n’avions plus d’incertitude. C’était plutôt réparateur, toujours et encore se débarrasser du mauvais pour ne garder que le bon ... et puis c’était émouvant de revoir le personnel de ces hôpitaux, tellement formidable, dévoué.
Vous n’avez jamais eu l’idée de coréaliser le film ?
Dans le travail que je fais avec Valérie, c’est elle qui porte tout, moi je suis vraiment à côté, comme un conseiller. L’équilibre que l’on a ensemble réside dans cette complémentarité là. Valérie est bonne en étant le moteur de ses films, entourée des gens qu’elle a choisis et dont je fais partie. On ne pourrait pas être moteur à deux. Ce qui fait que je suis bon à ses côtés, c’est que je n’ai pas à porter la responsabilité du film. Elle réussit à s’abandonner tout en portant cette responsabilité.
Roméo et Juliette sortent de cette épreuve « détruits mais solides ».
Oui, ils sont séparés à la fin mais à jamais grandis et unis par cette chose extraordinaire qu’ils ont vécue ensemble. Ils ne pourront plus jamais être ensemble comme un couple classique car cette épreuve a eu des conséquences sur tout le reste de leur vie mais ils ont accédé à un statut supérieur d’entente. D’un seul regard, ils savent ce qu’ils ont traversé.
Je ne sais plus quel cinéaste disait : « Tous les films ne posent qu’une seule question : est-ce que l’amour existe ? » C’est vraiment la question de l’idéal, et si l’on peut commencer à amorcer une réponse, je suis clairement du côté de dire qu’il existe. Je suis un croyant - pas au sens religieux du terme -, je crois très fort dans la vie, dans le lien, l’écoute, le respect ... Je ne vois aucune niaiserie dans ces valeurs mais de la grandeur, que j’ai envie de partager. J’ai des pulsions de mort comme tout le monde mais je préfère les œuvres qui me font partager des pulsions de vie.
Propos recueillis par Claire Vasse