La Gueule du loup

La Gueule du loup

Genre : Drame - Durée : 1H16 mn
Sortie en salles le 23 Juin 2010 - en VOD/DVD le 16 Février 2011
Presse
Spectateurs

Entretien avec le réalisateur de La bocca del lupo, Pietro Marcello

La Genèse de La bocca del lupo
Le film est né d’une commande de la fondation Jésuite san marcellino de Gênes, des gens sérieux qui depuis des années assistent de diverses manières la communauté des sans abris, marginaux, vagabonds et indigents de la ville. Sans elle, jamais l’idée ne m’aurait effleuré de faire un film à Gênes. Je n’y étais pas arrivé à Naples où j’ai de nombreuses fois essayé de raconter un lieu qui a été très important pour moi, alors j’imaginais encore moins le faire dans un territoire que je ne connaissais absolument pas. Mais j’ai cédé à l’élan d’élaborer et de développer un projet, d’agir. l’intention n’était pas de raconter l’activité de la fondation mais plutôt le monde à qui elle s’adresse, et la ville. J’ai disposé d’une ample liberté d’action et je ne crois pas que j’aurais été capable de me laisser diriger ou de faire quelque chose qui ne corresponde pas à mes intentions ou à ma vision du monde.

Gênes
Je me souviens des récits de mon père, marin pendant de nombreuses années, qui embarquait sur le ponte dei mille ; durant toute sa jeunesse Gênes a incarné pour lui la ville idéale. Il me parlait toujours de sa beauté, de sa vieille ville très animée, du ciel et de ses couleurs. J’ai connu une autre Gênes, une ville du nord qui regarde le sud, serrée entre la mer et la montagne, la campagne et les ports, la désindustrialisation et la modernité tertiaire. Sa population est son histoire, les ombres des lieux disparus et les échos des mémoires perdues sont les restes visibles du passé. Aujourd’hui cette ville n’offre plus de départs pour les Amériques, ni du travail comme par le passé. et puis, il y a eu les événements survenus en 2001, lorsque le chef lieu de la ligurie a été le théâtre de violences et de répressions qui ont changé la vie politique de notre pays…

Le Tournage de La bocca del lupo
J’ai habité dans un petit appartement qui donnait sur piazza Del campo, dans les locaux utilisés pour accueillir les assistés de la fondation. Durant les premiers temps, mon champ d’action était d’observer le paysage humain par la fenêtre de ma chambre, rues croce Bianca, Prè et sottoripa. Quelquefois, avec le reste de la petite équipe nous allions à la recherche, du levant au couchant, d’un paysage, d’un visage, d’une petite crique sur la mer. Au début cela a été très difficile. Je me suis senti dépaysé dans ce contexte très différent de celui auquel j’étais habitué à naples, une ville où, malgré sa violence, le tissu social est encore présent. Parfois, j’ai haï la piazza del campo, notamment parce que très souvent la nuit, j’ai été obligé de jeter de l’eau par la fenêtre à cause des innombrables échauffourées entre drogués et dealers et aussi parce que je n’arrivais pas à me faire à l’idée que personne ne se plaigne de l’absence de volonté de créer une communauté. et c’est ici, dans ces circonstances, qu’après une longue période d’observation j’ai connu enzo, le protagoniste du film.

Enzo Et Mary
C’est arrivé devant la boulangerie d’un vieux monsieur de la région des Pouilles. c’est ici que j’ai vu enzo pour la première fois et j’ai tout de suite compris que son visage exprimait le cinéma que je souhaitais faire. J’ai toujours pensé qu’on ne juge pas un acteur par ses capacités techniques, mais surtout par l’histoire que son visage raconte. Enzo n’est pas un acteur, mais il aurait pu l’être. il m’a tout de suite montré les marques des coups qu’il avait reçus, les balles qui sont restées dans ses jambes et qui proviennent de sa dernière rixe avec deux policiers. le boulanger m’a parlé de ce quinquagénaire sicilien, connu aussi comme “ Enzo le Roc ” et “ enzo moustache ”, survivant d’un sous-prolétariat aujourd’hui disparu, qui a grandi depuis l’âge de deux ans dans la rue Prè, et qui était le fils d’un personnage de la vieille Gênes, le vendeur de rue Pippo (“ briquets, cigarettes, gadgets, grenades ! ”). il m’a aussi parlé de mary, si différente de lui, réservée, gentille et instruite. Je l’ai rencontrée plus tard, car au début elle m’évitait. mais avec le temps, petit à petit, une amitié est née et elle a eu confiance en nous. Mary a grandi dans une famille romaine aisée, elle a eu une éducation bourgeoise et une enfance heureuse jusqu’à ce qu’elle découvre une sexualité qui s’est manifestée très tôt. sa famille, qui n’a pas accepté sa différence et a eu honte de ses premiers travestissements, l’a réprimée jusqu’à ce qu’à 17 ans, elle s’enfuie de chez elle et prenne le train pour Gênes, où il existait déjà dans les années 70 une petite communauté de transsexuels.

L’histoire D’amour dans La bocca del lupo
enzo et mary supportent le poids d’un passé fait de souffrances, de sacrifices, de solitude, ils ont tous deux vécu une existence complexe. ce sont eux qui, un jour, spontanément, ont voulu me raconter devant la caméra leur histoire d’amour. Je n’avais jamais pensé - aux prémisses de la conception de ce film - à une histoire sur l’amour homosexuel, c’est une réflexion que j’ai eue bien plus tard car j’ai toujours considéré ce couple comme quelque chose qui va au-delà. leur amour naît dans la douleur, dans l’échec, entre les murs d’une prison et le désir de survivre à la bestialité de la vie, de s’accepter et de se protéger l’un l’autre dans un monde horrible et féroce, d’exister ensemble, comme quelque chose d’indissoluble. ce film n’aurait jamais existé sans eux.

L’image de La bocca del lupo
La “ petite ” histoire de Enzo et mary s’entremêle avec la “ grande ” histoire de la ville, de sa mémoire et de ses habitants. les lignes narratives dans le film évoluent en s’interpénétrant, en dialoguant dans un récit qui mêle les langages, les styles, les genres cinématographiques. la “ genovesità ” (l’essence de Gênes) est représentée dans le film par les archives de ses habitants qui ont filmé leur ville au siècle dernier. Récupérées chez les particuliers, les fondations, les industries, les cinéphiles, ces archives sont les restes d’une archéologie culturelle et sociale de la ville maritime la plus importante d’italie.les images les plus anciennes remontent au début du 20ème siècle, les plus récentes au début des années 90; elles s’insèrent autant dans la narration de l’histoire d’enzo que dans le récit de l’histoire de la ville. un grand hommage doit à ce titre être fait à la jeune monteuse Sara Fgaier, car c’est elle qui a réalisé les recherches et a donné au film cet aspect. la vocation et la forme du film se sont précisées petit à petit. Nous ne sommes pas partis d’un scénario mais nous avons évolué dans la construction du récit en salle de montage, jour après jour.
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