Je voulais écrire un film où la nature jouerait un rôle majeur.
J’ai choisi le Delta du Paraná en Argentine et son labyrinthe de rivières, sa nature luxuriante et indomptée, ses habitants épars et silencieux. Dans ce monde j’ai imaginé deux hommes, comme deux forces contraires, qui vont s’opposer jusqu’à l’affrontement. Mon but était de capter les pulsions qui animent les êtres. Je voulais une histoire qui avance comme les eaux du fleuve, comme un lent courant, irréversible, impossible à remonter.
La León a été filmé en noir et blanc pour établir d’emblée une certaine liberté dans la représentation du réel et nous éloigner d’une esthétique plus documentaire.
Le Delta du Paraná apparaît alors comme un territoire hors du temps, hors de tout référentiel géographique où le récit prend une autre dimension et révèle, sans pour autant forcer l’interprétation, des sujets comme la peur de l’autre, la discrimination, le pouvoir et la frustration. Le Delta est représenté comme un territoire à prendre, comme un pays à bâtir... J'ai construit le film comme un western dont l’action se situerait dans un désert d’eau. Ce désert, ce monde horizontal, m’est apparu comme devant être capté en format cinémascope, le seul à pouvoir rendre compte de l’immensité et de l’absence de limites de ce territoire. La fixité rigoureuse des cadrages dans un monde constamment en mouvement a été le point de départ de ma réflexion sur le langage du film. Le monde d’Alvaro et du Turu bouge et dérive sans cesse tandis que la caméra l’observe, immobile. J’ai, la plupart du temps, filmé à distance car je voulais perturber le moins possible l’objet filmé. Le support HD m’a permis de laisser les scènes se développer dans la durée, de ne pas forcer le jeu des acteurs professionnels et non professionnels, et de faire que le rythme même de l’endroit et des gens qui l’habitent détermine celui de la scène. J’ai pris le parti, dans l’écriture et par la suite dans le montage, d’une narration elliptique qui puisse rompre avec l’ambiance lente et hypnotique du Delta, accentuant parfois la brutalité de l’histoire.
Santiago Otheguy