Notes de Prod. : La Martinique aux martiniquais - L'Affaire de l'Ojam

    en DVD le 25 Mars 2014

Entretien avec la réalisatrice

Comment vous est venu l’idée de ce nouveau film documentaire ?

Pour mettre au clair la genèse de mon projet, je réponds, avec ce film, aux fortes sollicitations que j’ai reçues à l’issue de la sortie de mon film « Les 16 de Basse-Pointe » en Martinique en mars 2008, et qui m’ont poussée à fouiller le sujet OJAM avant de m’engager à en faire un film. Cette sollicitation est le signe évident, à mes yeux, que les martiniquais sont en questionnement sur leur histoire politique et sociale, sa connaissance, sa mise à plat, et ont le désir de se confronter au débat fondamental de leur histoire politique avec distance et sans emphase politicienne. Quelles sont les décisions qui nous ont engagées ? Quelles en étaient les intentions ? NOUS COMPRENDRE.

Par ailleurs, et c’est aussi le sens de mon travail de cinéaste déjà engagé dans Pleine Lune À Volga Plage et dans Les 16 De Basse-pointe, il persiste une quantité incroyable de clichés et d’images toutes faites sur les Antilles et les Antillais : Des images à condamner, à combattre, à éradiquer.


Racontez-nous cette affaire en quelques mots...

En décembre 1962, une organisation de jeunes martiniquais dont un certain nombre de jeunes communistes affiche sur tous les murs de la Martinique sa volonté nationaliste. L’organisation s’appuie sur une sorte de double structure, une face visible et officielle en Martinique et une face clandestine dont le cerveau se situe à Paris. L'OJAM a deux visages : Le premier, dans la lumière, porté par les jeunes ojamistes arrêtés et emprisonnés en 1963 et le second, dans l’ombre, porté par des personnalités antillaises médiatiques de la diaspora qui ne seront pas inquiétées par le pouvoir gaulliste. Cinq condamnations de prison ferme seront prononcées à l’issue le premier procès en décembre 1963 pour atteinte à l’intégrité du territoire national et début de conjuration. Les peines seront commuées en sursis lors du procès d’appel en avril 1964 car, pour le pouvoir en place, à peine sorti du conflit algérien, le plus important, c’est que l’OJAM, tuée dans l’œuf, n’ait vécu que 143 jours et ne puisse plus représenter un danger de déstabilisation politique aux Antilles.


Déjà deux films sur des évènements sociopolitiques un peu « oubliés », vous êtes la cinéaste de la mémoire perdue ?

Je ne pense pas que la mémoire soit perdue. Je crois qu’il y a, dans nos pays, des non-dits et des silences. Si je m’intéresse à ces sujets un peu « oubliés », c’est qu’ils sont à mes yeux révélateurs d’un peuple en résistance qui, il est vrai peut s’assoupir, mais aussi se réveiller brusquement et mettre en œuvre une résistance que l’histoire ne retient pas toujours à sa juste valeur. Je considère que mon travail de cinéaste, aujourd’hui, au moment où j’écris ces mots, doit être « utile », c’est-à-dire apporté réellement quelque chose dans le devoir d’histoire (sans aucune prétention), dans la mémoire, et par là même dans le débat du « Qui sommes-nous ? ». À cette question, je n’apporte pas de réponse, seulement des éléments au travers de mes films.


Votre point de vue dans ce nouveau film, comment le définiriez-vous ?

Mon point de vue dans ce nouveau film, c’est un regard non partisan sur l’histoire du nationalisme outremer. C’est poser la question de la « résistance » et pointer, à travers ce film, la volonté d’émancipation des martiniquais qui existe depuis toujours, depuis l’esclavage, après l’esclavage lors de l’insurrection du Sud en 1870, en décembre 1959 à Fort-de-France, en 1962 dans une volonté de libération nationale tuée dans l’oeuf, en 2009 dans une confusion de crise économique inévitablement historique. C’est là que se situe fondamentalement mon point de vue : Dans la mise en relation de tous ces éléments comme éléments de réflexion sur la résistance d’un peuple, la question du « marronnage » comme inhérente à l’existence du peuple antillais.


Pourquoi revenir sur des évènements datant des années 60 ?

Les années 60 sont une période historique fondamentale marquée, en France, par la Guerre d’Algérie et le retour au pouvoir du Général De Gaulle. Intellectuellement, elles sont signées par de profonds changements de mentalités, un bouillonnement intellectuel engagé, l’explosion féministe. C’est une époque charnière qui redéfinit la société française et le vieux monde. Décolonisation de l’Afrique, guerre du Vietnam, Woodstock, l’explosion d’une jeunesse française qui tourne le dos au conservatisme et entend exister, annonciatrice des évènements de 68. Le triangle URSS-USA-EUROPE va se briser, les pays émergeants entrent en scène, la Chine, l’Inde et le Moyen-Orient entendent redéfinir les axes de pouvoir international. Dans cette période, les Antilles cherchent leur place, le train de la décolonisation secoue violemment le vieux continent européen, encore plus la France
colonisatrice. Les évènements de l’OJAM s’inscrivent fondamentalement dans cette dynamique. Les années 60 sont fondamentales pour comprendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Je suis née en 1964, mes parents étaient dans la rue en 1968. Les années 60, ce n’est pas la préhistoire.


Concernant le sujet du film, l’OJAM, y a-t-il toujours, vraiment, un mystère autour de l'affaire ?

« Mystère » est un bien grand mot. Il y a une méconnaissance autour de cette affaire à laquelle le film apportera, je l’espère, des éclaircissements. Au sein de cette affaire, il y a un « malentendu », je pense que ce terme est plus juste. Il y une OJAM, l’organisation qui va signer le manifeste La Martinique aux Martiniquais en décembre 62, certes discrète mais non clandestine, consciente de s’inscrire dans une revendication politique qui peut être réprimée, donc prudente, et il y a une autre idée de l’Organisation nourrie par des objectifs plus révolutionnaires dont on peut considérer qu’ils sont ceux qui constituent la face clandestine de l’OJAM. Il n’y a donc pas un mystère autour de l’OJAM mais une face dans la lumière et une face dans l’ombre.


Ce slogan "la Martinique aux Martiniquais" est-ce de la pure provocation ou était-ce un but à atteindre ?

Cette phrase « La Martinique aux Martiniquais » est la signature des affiches de l’OJAM placardées en décembre 1962. Les membres de l’organisation ont par ailleurs totalement conscience, à l’époque, du danger que représente l’acte d’affichage et la signature apposée. Ils savent qu’il va y avoir de la répression. Les membres de l’OJAM étaient des jeunes gens responsables et parfaitement conscients de leurs actes, ils sont engagés politiquement et sont partisans de la décolonisation, soutiennent la lutte de libération nationale algérienne. L’Algérie est l’exemple, la grande sœur. Et puis il y a le grand frère, Fanon, son engagement, ses écrits, ce n’est pas rien comme exemple. Donc, dans le contexte de l’époque « La Martinique aux Martiniquais » ne s’inscrit pas comme une pure provocation mais comme un but à atteindre : La gestion par les martiniquais eux-mêmes de leur pays et de leurs affaires.

J’ai décidé de faire de ce slogan le titre du film accompagné du sous-titre « L’affaire de l’OJAM ». C’est un slogan incantatoire qui a déclenché la colère et la répression du préfet de l’époque, Michel Grollemund, dont les ordres ont été d’enrayer au plus vite une possible « fellaghalisation » de la Martinique. C’est un slogan fort pour l’époque, dont les artisans savaient qu’il représentait, dans le contexte réactionnaire de l’époque, un véritable danger pour eux.


Vous témoignez d'une époque, est-ce en toute impartialité ?

Je crois avoir démontré ma capacité à prendre de la distance dans Les 16 De Basse-pointe. Il me semble que le public a souligné ce trait de mon travail. J’ai abordé l’affaire de l’OJAM avec le même positionnement. Ma posture de documentariste m’oblige à un certain nombre de contraintes : La distance dans le point de vue, le respect de la parole qu’on m’a accordée, la non-manipulation des propos des témoins, le droit de réponse et de point de vue pour chacun. Je suis une sorte de chef d’orchestre qui met en forme et en dialogue et qui ne doit pas dépasser ses prérogatives. Je suis le garant du ton juste.


Peut-on comparer l'époque actuelle à celle d'hier aux Antilles ?

Comparer, bien sûr. Mettre une époque en regard d’une autre, chacun de nous le fait très souvent. Faire un copier-coller, non. Décontextualiser un événement, non. La comparaison impose une règle : La prise en compte du contexte politique, social, intellectuel et économique. La revendication nationaliste des Ojamistes s’inscrivait dans un contexte de décolonisation concrétisé par la réalité d’une guerre de libération nationale, la guerre
d’Algérie. La revendication nationaliste 2010 s’inscrit dans un processus éminemment politicien.

L’histoire de Les16 De Basse-pointe n’a rien à voir avec la question de l’indépendance. Ce qui réunit les deux sujets à mes yeux, c’est la question de la résistance. Les deux films s’attachent à raconter des moments fondamentaux de révolte et de résistance, par là même de solidité et d’existence d’un peuple. Je suis une cinéaste qui tente de faire un travail utile et citoyen, rigoureux et documenté, distancié et accessible à tous, sur des évènements que je pense édifiants pour mon pays, son histoire, sa mémoire, son image

On ne vous voit pas dans le film, pourquoi ?

Ma présence à l’image ne m’est pas apparu judicieuse compte tenu du nombre de témoins de qualité que j’ai rencontrés et interrogés. Ce n’est pas moi qui décide de ma présence à l’image comme narrateur délégué, c’est le sujet. Les témoins sont les propres narrateurs de leur propre histoire. Puisqu’ils sont là, bien vivants pour témoigner, alors j’en profite. Par ailleurs, je pense que le public sentira ma présence. Je reste le narrateur fondamental, celui qui met en oeuvre, qui met en forme, dans le choix du montage, du rythme, de la musique, des archives. J’interviens donc un peu comme un chef d’orchestre qui agence les différents éléments, crée le fil rouge, met en complémentarité, en conversation, en opposition les éléments de récits des différents personnages. C’est là que se situe fondamentalement mon point de vue sur le sujet et notre histoire, dans le montage. Alors évidemment, c’est moi qui est posé les questions, j’ai mené et orienté les entretiens en fonction de mes objectifs d’auteur avec, je l’espère, distance et rigueur.


Peut-on imaginer réalisatrice de comédie antillaise ou alors êtes-vous résolument pour un cinéma engagé ?

Je ressens aujourd’hui le besoin de m’intéresser à des sujets que je considère « utiles », qui m’apporte de la satisfaction intellectuelle et le sentiment de contribuer au nécessaire devoir d’histoire. C’est un grand bonheur que d’avoir fait ces deux films documentaires et le retour du public sur Les 16 De Basse-pointe m’a réellement motivé pour poursuivre la démarche « engagée ». Je fais du cinéma qui m’engage sur mon territoire, qui me demande de la persévérance, de la mesure, de la pertinence, de la distance, de l’esprit critique et beaucoup de sincérité, beaucoup de tendresse. C’est très difficile de trouver le dosage juste entre tous ces ingrédients pour la plus grande honnêteté intellectuelle possible.


Est-ce qu'en 2011, le cinéma "antillais" est une réalité ou une fiction? Alors, comment définir ce cinéma "antillais" ? Il commence où ?

Le cinéma antillais se construit peu à peu au travers du travail de ses cinéastes. Nous commençons à présenter une certaine diversité de genres et de sujets. Le regard que nous portons sur notre territoire d’origine est divers et c’est tant mieux. Courts-métrages, longs-métrages, documentaires, fictions, réalisme historique, comédie etc. Pour moi, c’est le signe que chacun est libre de ses sujets et de la manière de les traiter. Je crois que le cinéma « antillais » naît et vit aussi de et par son public. Si le public « premier », nos spectateurs privilégiés nous soutiennent, rentrent dans les salles de cinéma pour voir nos films qui les concernent, les interpellent, nous avons une chance d’assurer une continuité et de pérenniser le cinéma « antillais » ici et... ailleurs car l’ailleurs, nous devons le conquérir et tout reste à faire. Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur l'histoire contemporaine de la Martinique ? Parce qu’elle est significative de ce que nous sommes aujourd’hui. L’histoire contemporaine nous engage dans le rapport au monde, elle définit notre posture, nos traumatismes, nos utopies, nos leurres, notre énergie et notre volonté d’être.


Edouard Glissant

La figure de Edouard Glissant est omniprésente dans ce film. Il est, dans les années 60, un écrivain distingué par le prix Renaudot 1958 pour son roman La Lézarde. Il est membre du Front Antillo-Guyanais pour l’Autonomie (FAGA) en 1962, interdit de séjour aux Antilles pour volonté séparatiste. Il sera signataire du manifeste des 121 qui appelle à la désertion des jeunes appelés français dans la guerre d’Algérie. Il est l’intellectuel du FAGA qui théorise et met en mots la question nationaliste en Martinique et en Guadeloupe, la positionnant en regard du contexte international de décolonisation. Edouard Glissant est décédé en février 2011, à la veille de la présentation du film « La Martinique aux martiniquais, l’Affaire de l’OJAM » en Martinique et en Guadeloupe.

Frantz Fanon

Le film fait référence à Frantz Fanon. Frantz Fanon, né en 1925 à Fort-de-France, médecin chef de l’hôpital psychiatrique de Blida dès 1953, militant de l’indépendance algérienne au sein du FLN, expulsé d’Algérie en 1957 par le gouverneur Lacoste, installé à Tunis, ambassadeur du GPRA au Ghana et membre de la rédaction de son organe central, « El Moujahid », il meurt à l’âge de 36 ans frappé par la maladie, il est l’auteur d’une œuvre qui dérange et débute avec « Peau noire, masques blancs ». Les livres de Fanon et notamment « « Les damnés de la terre », préfacé par Jean-Paul Sartre, seront une référence dans les camps d’entraînements des militants FLN. Il est considéré comme le théoricien de la révolution du continent africain. La figure de Fanon, un martiniquais qui s’est engagé auprès des algériens au point de devenir l’un d’entre eux, est encore aujourd’hui mal connue, mal cernée et sans doute pas mesurée à sa juste valeur dans l’émancipation des consciences politiques du XXe siècle.

Frantz Fanon, né antillais, mort algérien a poursuivi un itinéraire exemplaire dont s’inspirent les jeunes nationalistes antillais des années 60 au sein des associations étudiantes. Sa mort précoce en fait une référence et une icône. Ses réflexions abordent autant la folie du colonisé que celle du colonisateur, le racisme, la colonisation et les pièges de la décolonisation. Il est « le grand frère » des jeunes étudiants nationalistes martiniquais et guadeloupéens qui projette l’exemplarité de conflit algérien sur leur propre territoire, les Antilles.

Il est l’auteur d’une œuvre « irrecevable » auprès du pouvoir, obligée de circuler sous le manteau pendant de nombreuses années. « Les damnés de la terre » frappé d’interdiction de parution, livre de chevet de la jeunesse antillaise engagée dans un combat d’émancipation politique réprimée fortement par le pouvoir gaulliste en 1965 et dont l’histoire est retracée aujourd’hui dans « La Martinique aux martiniquais, l’Affaire de l’OJAM.
La Martinique Aux Martiniquais - L'Affaire De L'Ojam

Principaux témoins

Guy Anglionin, membre fondateur de la JRL, Jeunesse Révolutionnaire Lamentinoise, inculpé à Paris dans l’affaire de l’OJAM en 1963, non emprisonné, laissé en liberté provisoire.

Daniel Boukman, formé militairement dans les camps d’entraînement de l’ALN (Armée de Libération Nationale Algérienne) en 1962 pour la préparation militaire de l’OJAM.

Rodolphe Désiré, membre de l’AGEM et du FAGA, arrêté le 26 février 1963 en Martinique.

Guy Dufond, secrétaire général des jeunesses communistes à l’époque des faits, frappé par l’ordonnance du 15 octobre 1960, démissionnaire de l’éducation nationale, secrétaire aux affaires culturelles de l’OJAM, arrêté le 1er mars 1963 en Martinique.

Hervé Florent, membre du PCM à l’époque des faits, secrétaire général de l’OJAM, arrêté le 19 février 1963 en Martinique.

Renaud de Grandmaison, membre de l’AGEM et du FAGA, inculpé dans l’affaire de l’OJAM à Paris, non emprisonné, laissé en liberté provisoire.

Marlène Hospice, membre du FAGA, présidente de l’AGEM en 1962, non inculpée.

Victor Joachim, étudiant en médecine à l’époque des faits, membre de l’AGEM et du FAGA, non inculpé.

Manfred Lamotte, secrétaire aux finances de l’OJAM, chargé des relations avec l’AGEM et les autres organisations de la jeunesse du monde, arrêté le 19 février 1963 en Martinique.

Edouard de Lépine, membre du parti communiste martiniquais à l’époque des faits, historien.

Victor Lessort, membre de la bande raide du Canal Levassor, arrêté le 26 février 1963 en Martinique.

Claude Makouke, membre du FAGA, président de l’AGEG en 1962.

Gesner Mencé, membre du PCM à l’époque des faits, responsable du groupe OJAM du François, arrêté le 8 mars 1963 en Martinique.

Eveline Meyer, avocate de la défense au procès de l’OJAM, épouse de Marcel Manville.

Léon Sainte-Rose, responsable du groupe OJAM du Morne-Rouge, instituteur, arrêté le 9 mars 1963 en Martinique.

Jean-Pierre Sainton, historien.

Roland Thesauros, formé militairement dans les camps d’entraînement de l’ALN ((Armée de Libération Nationale Algérienne) en 1962 pour la préparation militaire du mouvement de libération nationale en Guadeloupe.

Note d’intention

Le film est bâti essentiellement autour d’une colonne vertébrale tenue par les récits des témoins directs, ojamistes emprisonnés, membres du FAGA et de l’AGEM, qui s’inscrivent, au fil de leurs témoignages, comme les narrateurs du film. Peu à peu, les récits s’enchaînent et restituent la trame chronologique des évènements de l’histoire et sa « face cachée ».