“Lorsque j’avais une vingtaine d’années, je me suis prise de passion pour la chanson réaliste. J’ai énormément écouté Fréhel, Yvette Guilbert, Aristide Bruant et bien sûr, Edith Piaf. Plus que les autres, ses chansons me bouleversaient parce qu’elles parlaient de sentiments absolus, purs et vrais et qu’elle les chantait avec une voix qui vous prenait aux tripes. Je ne savais alors presque rien d’elle, mais je connaissais déjà par cœur des chansons comme “Les amants d’un jour”, “L’hymne à l’amour”ou “La foule”. Plus tard, sur plusieurs films, il m’est arrivé d’écouter ses chansons juste avant de jouer pour parvenir à un état de fragilité et d’émotion. Elle m’a aidée dans mon travail de comédienne bien avant que j’aie la chance de l’incarner.
“Très tôt, mon agent m’a dit qu’
Olivier Dahan écrivait un film sur Piaf et qu’il pensait à moi, mais l’expérience m’a appris à ne pas donner trop d’importance à ce genre d’information tant que le scénario n’est pas là, devant vous. Dans les mois qui ont suivi, j’ai eu l’occasion d’entendre d’autres choses et même de ne plus y penser, et puis un jour, Olivier a souhaité me rencontrer. Notre contact a tout de suite été bon, nos relations étaient naturelles, évidentes, comme s’il était logique que nos routes se croisent un jour.
“Avant l’entretien, j’avais simplement regardé quelques photos de Piaf. Je ne voulais surtout pas mettre la charrue avant les bœufs et m’investir trop sur le personnage avant d’être certaine d’être choisie, mais je ne pouvais m’empêcher d’aller à la découverte de cette femme. Quand j’ai compris qu’Olivier avait vraiment envie de faire le film avec moi, j’ai tout de suite désiré m’investir à fond. Il m’a donné le livre de Jean Noli sur les trois dernières années de Piaf. J’avais déjà de l’admiration pour elle, mais j’en ai eu encore plus lorsque j’ai découvert ce qu’avait été sa vie.

“A l’époque, le scénario était plus long et l’histoire déjà sublime. Olivier avait choisi de dessiner un portrait de Piaf intime, humain, équilibré. Son script était rempli de moments puissants, de rencontres essentielles, de ruptures, d’abandons, d’espoirs, d’amours. D’ordinaire, dans un film, une seule de ces scènes suffit à en faire le temps fort. Là, il y en avait tout le temps. C’est d’ailleurs, je crois, cette intensité aussi bien dans le bonheur que dans la souffrance qui explique qu’elle n’ait vécu que jusqu’à quarante-sept ans. C’était un rôle extraordinaire mais je me suis aussi rendue compte de tout ce que cela allait exiger, parce que je devais interpréter Piaf de sa jeunesse à sa mort ! Je n’avais jamais eu un tel rôle à jouer. Jamais on ne m’avait demandé d’incarner une telle femme, une telle histoire. Tout cela était nouveau pour moi. J’ai eu peur et pourtant, je n’ai jamais douté. Je crois que cela tient d’abord au fait que je n’ai jamais senti le moindre doute chez Olivier. Lui avait confiance en moi et je n’avais pas besoin d’autre chose. L’autre point qui m’a évité de trop paniquer, c’est que, bien qu’ayant prévu que ce serait difficile, je n’avais sûrement pas imaginé à quel point !
“En octobre 2005, tout de suite après avoir terminé le film de
Ridley Scott,
Une Grande Année, j’ai vraiment travaillé chaque jour. J’ouvrais le scénario, je lisais ces scènes si fortes et je le refermais immédiatement, en osant à peine penser à ce qui m’attendait. Une petite voix m’intimait l’ordre de lire quand même le scénario parce qu’un jour prochain, j’allais me retrouver à la Brasserie Julien, obligée de jouer cette scène ; parce que j’allais me retrouver boulevard Lannes, découvrant “Non, je ne regrette rien”et que je devrais jouer cette scène ; parce qu’un jour prochain, je me retrouverais sur son lit de mort et que je devrais le faire ! Je reprenais donc le scénario, en proie à de véritables angoisses. Sur beaucoup de films, il m’est arrivé d’avoir envie de téléphoner au réalisateur pour lui conseiller de prendre une autre comédienne. Mais sur ce film-là, même quand j’étais terrifiée, jamais !

“Dès le départ, j’ai dit que j’aurais besoin de travailler avec un coach. L’enjeu n’était ni l’approche physique, ni le besoin d’être rassurée mais j’avais envie d’être épaulée pour partir à la rencontre de cette femme. J’avais déjà travaillé avec Pascal Luneauet il m’a permis de prendre conscience d’une chose essentielle. J’avais tellement d’admiration pour Piaf que certaines facettes d’elle restaient incompréhensibles à mes yeux, en particulier son côté tyrannique. Pascal m’a fait comprendre que mon admiration m’empêchait d’aller au fond des choses. Abandonner cette admiration ne signifiait pas ne plus aimer, mais passer à un autre niveau. J’ai arrêté de me réduire à quelque chose de tout petit par rapport à elle, et c’est là que j’ai compris tout ce que je n’aimais pas dans sa personnalité. J’ai fini par l’aimer vraiment parce que j’ai découvert que la seule chose qu’elle ne supportait pas, c’était d’être seule. Pour ne pas en arriver là, elle était prête à tout, même à se montrer tyrannique avec ceux qu’elle aimait pourtant.
“Nous n’avons travaillé aucune posture, aucune démarche, aucune gestuelle, je n’ai jamais expérimenté la voix. La première fois que je me suis retrouvée sur le plateau et que j’ai entendu “Action !”, cette voix que je ne connaissais pas est sortie de moi. En fait, tout mon travail d’approche du personnage a consisté à m’imprégner, à observer Edith Piaf. J’ai regardé d’innombrables documents, écouté ses entretiens et tous ces éléments ont nourri un processus intérieur. Dès le départ, je savais que je ne voulais pas l’imiter. Mon but était de créer une place suffisante en moi pour que Piaf veuille bien s’y poser, sans que je disparaisse complètement. Je devais l’inviter chez moi afin que nous puissions faire toutes deux quelque chose ensemble.

“L’un des métiers de l’acteur, c’est d’inviter des personnages en lui, de convoquer des personnalités avec qui il partage ce qu’il est. Lorsque l’on joue Phèdre, on fait appel à elle. Evidemment, lorsque vous jouez quelqu’un d’aussi puissant, d’aussi présent que Piaf, l’expérience est encore plus forte. Certains pourront trouver cela mystique et c’est peut-être une façon de voir les choses mais pour ma part, ce que je peux dire, c’est qu’à force de l’avoir regardée, écoutée et aimée, j’ai souvent eu l’impression qu’elle était là. J’avais tellement intégré sa façon d’être, ses mots, jusqu’à ses inflexions de voix, que c’était comme si elle existait en moi. Chaque fois que je devais tourner, j’avais rendez-vous avec elle ! Je ne mets rien de mystique ou d’ésotérique derrière cela, c’était juste une rencontre, et elle a été extraordinaire. Quelque chose d’elle s’est recréé à l’intérieur de moi. Cela n’a duré que l’espace de ce film. A certains moments, on sentait sa présence. J’ai souvent eu l’impression que nous travaillions à deux. Il n’est alors plus question d’ego, il faut se lancer. C’est effrayant mais c’est fabuleux. La première scène que j’ai eu à jouer ainsi se déroulait dans les décors du boulevard Lannes, où Charles Dumontvient lui proposer “Non, Je ne regrette rien”. Je me suis découvert cette voix, ces gestes, comme si Piaf était en moi. Même si on a dû la refaire, même si c’était dur, j’ai alors pris conscience que j’allais avoir beaucoup de plaisir à la jouer.
“Les essais de maquillage ont été un enfer, et beaucoup de maquilleurs et de maquilleuses s’y sont cassés les dents ! A chaque fois, il fallait recommencer avec des gens différents. Cette phase-là m’a beaucoup angoissée parce que les résultats n’étaient vraiment pas convaincants et que je savais que, quel que soit mon niveau de jeu, si le maquillage était raté, le public serait gêné et n’y croirait pas.
Didier Lavergne a fait un travail remarquable, et il a pourtant eu moins de temps que ce que ce genre de défi demandait. Le maquillage n’a pas été mis au point tout de suite et nous avons dû tourner certaines scènes plusieurs fois.
“Jouer Piaf jeune me posait moins de problèmes parce que je n’avais pas de maquillage. Sur le plateau, Olivier donne très peu d’indications, mais toutes d’une très grande justesse. Il aborde la direction par le visuel, il décrit. Même si cela peut paraître mécanique, c’est complètement intuitif chez lui et cela m’allait parfaitement. Il nous a offert quelques magnifiques moments comme le plan-séquence où Piaf apprend la mort de Cerdan. Je connaissais par cœur les dimensions du décor, de ce couloir tellement long que je devais arpenter et arpenter encore. Nous avions tous répété ce plan-séquence. Chacun devait être à sa place. Il y avait une excitation, une tension positive exceptionnelle. Nous ne devions rien rater parce qu’au moindre incident, tout était à refaire. En me réveillant le matin du tournage, j’ai pensé à Roberto, le steadicamer, et Chris le pointeur et je me suis dit que nous allions valser ensemble. Quand la scène a été dans la boîte, nous avons tous ressenti quelque chose de fabuleux.

“Les membres de l’équipe ont été les premiers spectateurs de la transformation et, franchement, j’avais le trac parce que je les admire tous. J’appréhendais surtout les moments où je jouais Piaf âgée. Je n’oublierai pas la première scène face à
Pascal Greggory, Marie-Armelle Deguy, Elisabeth Commelinet Jean-Paul Muel. Ils ont été fantastiques, nous étions tous habités par la même envie. “J’aime chanter, mais le travail technique sur les play-back a été le plus dur pour moi parce que j’avais envie qu’ils soient parfaits. J’ai travaillé avec un prof. Je voulais comprendre comment chantait Piaf, comment elle plaçait son corps, sa langue, la moindre de ses respirations. Je devenais dingue tellement c’était complexe. Si j’avais des vidéos d’elle sur ces chansons, je décortiquais tout. Je me suis aperçue qu’il ne suffit pas d’être en rythme pour faire un bon play-back. La respiration est essentielle. Je notais les moments où elle prenait ses respirations sur des feuilles. Après, je mettais la musique, je me filmais avec une caméra. J’ai passé des nuits entières à prendre des notes sur ce qui n’allait pas ! Je voulais que ce soit Piaf.
“Il s’est passé beaucoup de choses extrêmement fortes sur ce film, comme lorsque nous nous sommes retrouvés à l’Olympia pour tourner le grand retour de Piaf sur scène avec cette chanson : “Non, je ne regrette rien”. Ginou Richer, qui a bien connu Piaf, était dans la salle. J’ai vécu des choses extraordinaires avec elle sur le plateau. J’imagine que la situation devait être bizarre pour elle. Quand j’ai débarqué sur la scène pour chanter cette chanson, en présence de Ginou, quelque chose s’est vraiment passé.
“Je n’aborderai plus jamais un rôle de la même façon. Piaf m’a appris beaucoup de choses. Par rapport au travail, je pense que je prendrai encore plus de plaisir qu’auparavant parce que je sais maintenant que les personnages existent à part entière. J’aurai une manière de les faire vivre encore plus intense.”