LA NUIT DE LA VéRITé

LA NUIT DE LA VéRITé

Genre : Drame - Durée : 1H40 mn
Sortie en salles le 06 Juillet 2005
Presse
Spectateurs

Entretien avec la réalisatrice

Avec ce premier long-métrage, vous vous attaquez à un sujet immense...
- ... et difficile. Mais j'ai toujours fonctionné comme ça, déjà pour mes courts-métrages. Le sujet s'impose à moi spontanément au détour d'une rue. Et puis ça devient une urgence et je ne pense qu'à ça. Au départ, je pensais à un film sur la polygamie, dans un registre plutôt comique. Ensuite il y a eu la guerre en Yougoslavie où les gens ont compris que les pays africains n'avaient pas l'exclusivité de l'horreur. C'est à ce moment que j'ai décidé de faire un film sur ce sujet. Beaucoup de gens ont essayé de me dissuader, trouvant que c'était trop risqué. Mais je savais que si je ne le faisais pas, je ne vivrais pas...

Pourquoi avoir choisi la forme de la fable, en situant l'action dans un pays imaginaire ?
- Justement pour rendre compte du caractère universel du sujet : la fragilité de la paix et la nécessité de la réconciliation. Avec mon co-scénariste , nous voulions faire un film réaliste, capable de représenter concrètement la violence vécue, dans un pays qui a connu la guerre et qui a signé des accords de paix.

Mais en même on est dans le domaine du symbolique...
- Absolument. Nous avons beaucoup réfléchi sur les caractères des personnages. Le colonel représente tous les bourreaux du monde, avec son double visage : à la fois tendre et doux et d'une cruauté inouïe. Il y a aussi la femme du président qui vit dans une folie perpétuelle, qui n'a pas encore fait le deuil de la perte de son fils. Et qui est animée par le désir impérieux de découvrir la vérité. Mais lorsqu'elle découvre ce qui s'est passé, elle devient à son tour une tortionnaire, pire encore que ses bourreaux. C'est là le vrai problème que pose le film : que faire de la vérité lorsqu'on l'a enfin découverte ?

Dans le cinéma africain, les femmes ont un rôle central, généralement positif. Dans votre film, vous montrez qu'il peut être néfaste...
- Cela est bien connu dans toute l'histoire de l'humanité. Beaucoup d'atrocités ont été commises par la volonté des femmes. Il ne s'agit pas d'embellir leur rôle ou de le diaboliser, mais de dire que les femmes ont un pouvoir extraordinaire : un pouvoir de manipulation, mais aussi un pouvoir d'éducation. Et si elles veulent mettre ce pouvoir au service de la paix et de la réconciliation, leur influence est déterminante.

Il y a aussi le personnage de Tomoto, sympathique, mais terriblement dangereux...
- Lui, c'est le fou du roi, l'inconscient, celui qui tient l'allumette. Il symbolise la fatalité du peuple, qui a force de ne rien faire, de ne pas réagir, finit pas devenir un facteur déclenchant de l'horreur.

Finalement la paix ne se fera qu'au prix d'un sacrifice humain. La vengeance est-elle le prix à payer pour aller de l'avant ?
- Ce qui est nécessaire c'est de poser un acte fort, un acte symbolique. D'où cette idée de sacrifice et de rédemption, lorsque le commandant avoue son crime et en assume la responsabilité.

Il y a aussi des moments très drôles dans votre film, par exemple la scène du repas, où chacun goûte aux spécialités culinaires de l'autre...
- C'est une scène-clé pour moi, qui symbolise l'acceptation de la découverte de l'autre et de sa différence. C'est aussi quelque chose d'universel. Je me souviens de ma réaction lorsque j'étais en Italie et qu'on m'a proposé un fromage plein de trucs verts. C'était aussi affreux pour moi que pour vous de manger des chenilles...

Pourquoi vos interprètes parlent-ils trois langues ?
- Tout simplement pour respecter le paysage linguistique des pays africains : plusieurs dialectes et toujours une langue officielle, celle du colonisateur, qui est aussi la langue de communication par excellence pour plusieurs ethnies d'un même pays, quand celles-ci n'ont pas de langue commune.

Comment avez-vous choisi vos comédiens ? Il semble que vous ayez eu recours à de vrais militaires de l'armée ?
- Dès le départ, j'étais convaincue que pour avoir une certaine crédibilité, il me fallait faire un casting au sein de l'armée car je n'avais pas le temps nécessaire de former des acteurs civils aux attitudes et manœuvres militaires. On ne pense pas, on ne mange pas, on ne marche pas de la même manière quand on est un soldat ou un civil.
En faisant le casting parmi eux, j'ai eu la chance d'en repérer des formidables à qui j'ai confié des rôles importants. Le Colonel Cissé Moussa avait déjà participé en tant que volontaire des Nations Unies à une mission pour la paix au Burundi. Là-bas, il avait entendu des témoignages horribles sur le génocide…

D'après un entretien avec Eric Steiner, Le Temps (Suisse) - Mars 2005
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