Comment vous êtes-vous connus ?
Nous étions ensemble au lycée, depuis la seconde jusqu’au bac B. Déjà, à cette époque, tous les deux, nous faisions des pièces de théâtre, des courts métrages et des sketches.
Ensuite, Bruno a fait Sciences Po et Nicolas une école de cinéma. En sortant de l’armée, que nous avons faite ensemble, nous avons continué à faire des sketches et un copain nous a dit que nous pourrions peut-être en faire un métier.
Quel a été votre parcours ensuite ?
Nous avons fait des petits films d’entreprise pour Virgin, des films rigolos pour présenter des artistes aux commerciaux, histoire que tout le monde se réveille pendant leurs conventions où beaucoup s’ennuyaient ! Nous avions carte blanche pour présenter ces artistes, et nous nous sommes beaucoup amusés : fausses caméras cachées, doublages de films pornos, des sketches à la montagne, dans des sectes...
Puis nous avons commencé à faire quelques pubs pour des disques – toujours sur le mode de la déconnade. Nous avons alors croisé Frédéric Beigbeder et avec lui, nous avons été créatifs chez Young and Rubicam. Nous avons travaillé un peu avec Thierry Ardisson sur un projet de chaîne Jeunes dont nous avons fait l’habillage, et encore pour quelques pubs. Cela nous a conduits vers Karl Zéro. Nous lui avons proposé de doubler une telenovela vénézuélienne, ce qui nous permettait de parler de l’actualité politique une fois par semaine dans son
Vrai Journal. Nous avons enchaîné pendant deux ou trois ans avec le
Message à caractère informatif dans
Nulle Part Ailleurs. Toujours avec le même principe de doublage, nous allions chercher des films institutionnels dans le monde entier, avec l’aide d’une quinzaine de documentalistes. C’était une vraie passion. Pendant deux ans, nous en avons fait plus de quatre cents ! Nous avons arrêté faute d’images, nous ne voulions pas recycler à l’infini. Paradoxalement, nous n’avons eu aucune plainte mais au contraire, des demandes de DVD de la part de gens qui s’étaient vus et en étaient ravis !
Nous nous sommes aperçus que les gens avaient un vrai recul quant à leur rôle dans l’entreprise. Ils assument parce que c’est la règle du jeu. On peut être n’importe qui dans la
vie, mais l’entreprise est la dernière tribu où on ne choisit pas ses règles. On les respecte ou on se casse ! C’est un peu le sujet de notre film. L’entreprise est un milieu d’une richesse incroyable où il se passe le meilleur comme le pire.
D’où vous vient votre envie de cinéma ?
Nous avons rencontré
Alain Chabat, tourné ensemble pour un
Burger Quiz avec Gérard Jugnot et
Marina Foïs – « Restauratec - requiem pour un plat » qui figure dans le DVD
Message à caractère informatif. Nous avions envie de faire quelque chose de plus long ensemble. Nous lui avons proposé le pitch de
La personne aux deux personnes qui l’a tout de suite emballé. C’est lui qui nous a poussés à passer au cinéma. De notre côté, depuis le lycée, nous souhaitions faire des trucs ensemble, mais sans préférence pour le support. Nous ne sommes pas sectaires ! Aujourd’hui, la télévision nous excite à fond ! Nous sommes intéressés par sa souplesse, mais aussi par Internet, par l’écriture et même la chanson !
D’ailleurs, entre le scénario de
La personne aux deux personnes et le début du tournage, nous avons adapté
Le Bureau, la série avec François Berléand tirée de
The Office.
Comment est née l’histoire de votre premier film ?
C’est un mélange curieux d’un genre qui nous séduit - la comédie fantastique - avec des thèmes qui nous intéressent et la chanson populaire. Le côté visuel vintage était aussi très important. Nous voulions une espèce d’épure d’un univers super moderne, hyper lumineux, assez beau graphiquement mais que nous voulions rendre oppressant, voire carcéral, en supprimant tous les grands espaces.
Malgré cela, votre histoire est avant tout très humaine. Quel en est le cœur ?
Gilles Gabriel est un chanteur populaire, que l’intelligentsia juge ringard mais qui a son public. Nous l’avons imaginé comme une synthèse de Herbert Léonard et Frédéric François.
Même si le personnage de Jean-Christian Ranu a l’air daté, c’est une synthèse des trois ou quatre moutons noirs qui existent toujours dans chaque entreprise, à qui plus personne ne parle parce qu’ils portent la guigne.
Ce qui nous intéressait d’abord était de savoir ce que deviennent l’artiste Gabriel et le comptable Ranu quand on les mélange et qu’ils sont obligés de vivre une promiscuité de chaque instant.
Nous nous sommes laissés porter par les personnages et leurs espérances personnelles. Au final, chacun est un électrochoc pour l’autre et ils vont réciproquement s’aider à se révéler.
Vous ne vous êtes pas du tout appesantis sur les causes de ce transfert dans la tête. Vous avez traité frontalement une espèce de cohabitation mentale entre deux individus que tout oppose et qui n’auraient jamais dû se rencontrer...
Gilles Gabriel et Jean-Christian Ranu n’ont pas du tout le même univers et sont assez hostiles au début. Ils sont comme deux personnes enfermées dans la même pièce et forcées de s’entendre pour avancer. Nous ne nous sommes effectivement pas appesantis sur les causes de cette cohabitation mentale.
Il y a parfois des justifications morales dans les comédies fantastiques américaines, mais nous ne sommes pas du tout moralistes ! Nous n’avons pas envie d’expliquer le pourquoi du comment. Il faut laisser le mystère, et le meilleur moyen d’exprimer ce que l’on a envie de dire est de l’oublier et de se laisser aller pour que cela ressorte en comédie. C’est notre manière de faire. Dans
Le Bureau ou dans le
Message à caractère informatif, on pouvait voir une critique de la société de consommation. C’est plus un esprit en marche qu’un pamphlet.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Nous avons parlé du personnage principal avec
Alain Chabat et, sans nous concerter, nous avions tous mis
Daniel Auteuil au sommet de notre liste. Nous sommes des fans de la première heure et nous souhaitions retrouver sa puissance comique, sa maîtrise de la comédie, tout en profitant de la densité acquise en travaillant ses personnages dramatiques avec énormément de profondeur. Il apporte humanité et crédibilité à une scène qui peut sembler a priori loufoque ou extrême. Nous pensions qu’il y avait très peu de chances qu’il accepte. Nous lui avons raconté le film, ce que nous avions l’intention d’en faire et il a très vite donné son accord.
Pour Alain, l’approche fut différente. Nous le côtoyions tous les jours et nous avions dès le début, l’intention de lui confier ce rôle de chanteur. Mais il y avait un mélange de non-dit, de pudeur et si nous avions tous cette idée dans un coin de notre tête, nous n’en parlions pas. Après avoir travaillé le scénario et le lui avoir fait lire, nous avons décidé de lui proposer ce rôle. Nous savions en plus que Daniel et lui avaient envie de travailler ensemble. Et il a pris ce rôle à bras-le-corps !
Pour nous,
Marina Foïs est une des meilleures comédiennes qui soient. Elle est à la fois belle, très drôle, curieuse, avec cette part de folie qui fait qu’elle peut passer de façon crédible d’une carriériste de La Défense à une nana qui chanterait. Elle peut porter cette solitude, cette bizarrerie et arriver à cette super scène de la fin dans le resto. Elle est capable de nous entraîner dans ce retournement. Au final, nous avons tourné avec nos trois acteurs préférés ! Nous avons été très gâtés.
Comment définiriez-vous votre univers ?
Nous sommes passionnés de photo, tout particulièrement les photos composées très graphiques que nous souhaitions retrouver dans le film pour faire ressortir cette idée de gris brillant et lumineux, de matières froides. Notre idée était d’avoir toujours un personnage à l’image, pas de champ-contrechamp pour respirer, puisqu’on est en champ-contrechamp sur lui-même. Nous utilisions des plans serrés pour illustrer le thème de la solitude en groupe, c’est un aspect qui nous passionne. Ranu est seul dans son bureau, mais des gens passent derrière lui. Il est seul chez lui, mais des voitures passent, conduites par des gens à qui il fait coucou mais qui ne lui répondent pas. Il est seul dans l’ascenseur, mais avec la fourmilière de La Défense derrière lui. Il devait être seul au milieu des autres, séparé par une frontière.
Chaque fois que vous avez tourné avec Daniel qui entend la voix d’Alain, Alain était-il là ?
Dès la fin de l’écriture, avant même la préparation du tournage, nous avions pour principe que, quoi qu’il arrive, Ranu devait avoir un échange de jeu. Daniel et Alain devaient donc jouer ensemble. Il était hors de question d’utiliser des enregistrements, ou des stagiaires pour donner la réplique, comme cela peut parfois se faire dans des scènes au téléphone.
Alain est hyper généreux en tant que producteur et comédien et tout comme Daniel, il a joué le jeu à fond. La plupart du temps, Alain était enfermé dans une tente capitonnée à quelques mètres du plateau, avec retour vidéo, micro et des photos de cerveau partout autour de lui ! Il donnait la réplique à Daniel, lui-même muni d’une oreillette.
Ils jouaient donc vraiment ensemble. Alain s’est impliqué aussi bien en tant que comédien qu’en tant que producteur. Il nous a entourés, encadrés, il a été une caution quand nous avions des doutes, une épaule, quelqu’un qui a de vrais avis et avec qui on peut confronter ses idées.
Du point de vue de la direction d’acteurs, l’éloignement entre Alain et Daniel était-il déstabilisant ?
Nous avions l’avantage d’avoir travaillé avec Alain pendant deux ans et demi avant le tournage. Nous avons nous-mêmes joué le film dix fois devant lui. Nous avons fait des lectures et nous nous étions mis d’accord pour «l’abandonner» sur le plateau ! Assez tôt, nous avons fait des essais avec Daniel – avec et sans oreillette. Avec l’oreillette, on pouvait voir une petite lueur s’allumer dans son œil. Il parlait vraiment avec quelqu’un qui était dans sa tête ! Nous avions le casque avec le retour des deux. Sur le plateau, nous étions ainsi parfois les seuls à entendre Alain et Daniel. Par moments, nous retirions notre casque et observions Daniel parler tout seul dans un coin ou éclater de rire parce qu’Alain continuait à lui parler ! On percevait ainsi déjà ce que serait le film.
Dans votre binôme, êtes-vous complètement interchangeables, ou avez-vous chacun votre spécialité ?
Nous faisons tout ensemble de A à Z. Ce mode de fonctionnement est à la fois notre habitude et assez simple du point de vue des ego ! C’est un pot commun. On ne sait plus qui a écrit ou dit quoi ! Peu importe. Sur le plateau, nous essayons de ne pas donner d’indications contradictoires.
Mais le problème ne se pose presque jamais parce que nous sommes sur la même longueur d’onde. D’autre part, nous avons beaucoup travaillé en amont. Nous avons donc déjà un grand nombre de réponses à nos questions et nous pouvons parler d’une seule voix.
Vous souvenez-vous de la première scène tournée ?
Nous voulions commencer par le plus dur, une scène où ils rentrent vraiment à fond dans leur personnage. Nous avons donc volontairement commencé par celle où, un peu bourrés, ils se roulent une pelle dans les toilettes d’une boîte de nuit ! C’est une scène incroyable que nous ne sommes pas près d’oublier ! Daniel y est allé à fond, emmenant directement son personnage à son point culminant. Il avait l’oreillette. Nous avons terminé par une autre de nos scènes préférées, après qu’il a chanté en convention, lorsqu’il se retrouve avec Marina dans le couloir du Palais des Congrès. Malgré tout le délire, il y a un truc très touchant qui se passe.
Face à trois comédiens de cette dimension, comment avez-vous travaillé sur le plateau ?
A priori, travailler avec de telles pointures aurait pu nous impressionner et nous intimider, mais nous sommes tellement passionnés que nous étions dans le film, sans intellectualiser nos rapports. Nous faisions le film ensemble en vivant une vraie aventure. Tout s’est donc très bien passé, très naturellement. Nous avions affaire à des gens talentueux, généreux et très simples. Daniel, avec toute sa folie, est super sérieux, hyper consciencieux. Quant à Alain, n’en parlons pas ! Nous sommes complètement en phase avec Marina. Ce sont des comédiens avec qui il est extrêmement agréable de travailler.
Quelle était l’ambiance sur le tournage ?
Toute l’équipe était appliquée et enthousiaste. Il y a eu bien sûr des fous rires et les scènes étaient à la fois représentatives de ce que nous avions en tête et de tout ce que peuvent apporter les acteurs et l’équipe. Travailler avec un chef opérateur comme
Laurent Dailland, un décorateur comme Stéphane Rosenbaum, une costumière comme
Charlotte David, est vraiment génial et permet de voir comment on passe du concept à quelque chose qui dépasse largement ce dont on avait rêvé.
Comment avez-vous choisi vos lieux de tournage, tous très forts visuellement ?
Il s’est écoulé deux ans et demi entre le moment où nous avons parlé du projet avec Alain et le début du tournage, qui a duré huit semaines. Nous nous sommes personnellement impliqués dans les repérages. Nous avons travaillé avec une excellente équipe avec laquelle nous avons l’habitude de collaborer et une équipe qu’Alain nous a fait rencontrer.
Nous avons tourné en presque totalité à La Défense, hormis les scènes du pavillon et celles de l’hôpital q ui se trouve en pleine campagne. Nous avons mis cinq à six mois à trouver l’appartement de Daniel. Au début, nous cherchions un appartement donnant sur La Défense et avec le périphérique qui passe devant. Au bout d’un mois, constatant que nous ne le trouverions jamais, nous avons alors cherché une pièce qui devait donner sur une voie où nous pourrions installer une équipe d’au moins vingt personnes. C’est un bureau des services techniques de la Ville de Puteaux qui donne sur un bout de périph pratiquement inutilisé.
C’était donc gérable. Nous avons entièrement refait la décoration. Quant à la COGIP, nous faisons croire qu’elle est à La Défense, mais elle se trouve en fait à Ivry, au nouveau siège de Leclerc créé par l’architecte Wilmotte. Quand nous sommes entrés dans ce bâtiment extrêmement impressionnant, nous avons tout de suite eu l’impression que cet architecte avait vu
Playtime de Jacques Tati ! C’est dans ce super hall que nous avons tourné la scène où Daniel et Alain sont en costume blanc et armés...
De quoi êtes-vous le plus heureux sur votre premier long-métrage ?
Pendant toute la préparation, il y avait une espèce de simplicité, mais nous réalisions par moments que nous étions en train de parler de notre film avec Alain et c’était du bonheur ! De même, pendant le tournage, nous étions dans le boulot, dans l’enthousiasme, et de temps à autre, nous prenions conscience que nous tournions avec Daniel et Marina ! Là encore, c’était dément ! Nous avons travaillé environ un an et demi sur l’écriture, en relation de travail intime avec Alain. Aux essais caméra, il a fait la première séquence où il chante au volant de sa bagnole et nous avons réalisé que nous faisions aussi un film avec un
Alain Chabat enfermé dans une tente et qui ne paraissait pas à l’image ! Nous le voyions assis, mimant un volant entre ses mains et nous avions oublié qu’il s’agissait d’
Alain Chabat avec ses talents et ses compétences de producteur, de « gourou », « d’entoureur » et d’accompagnateur ! Nous avons vécu énormément de choses et tous ceux que nous avons croisés, nous ont aidés à concrétiser ce que nous imaginions avec encore plus d’intensité !