Comment ce projet est-il né ?
Ma mère, une femme assez incroyable, nous a fait quitter les Antilles dans les années soixante pour nous emmener en France. Elle désirait que ses «petits» ne soient pas différents des autres et comme beaucoup d’enfants partaient au ski en hiver, elle a décidé que nous y irions aussi. C’était pour elle une démarche naturelle. J’avais alors quatorze ans et ce fut la grande aventure ! Nous avions une paire de skis pour deux, nous nous sommes débrouillés avec les moyens du bord, on nous a prêté une voiture !
En grandissant, j’ai peu à peu pris conscience de tout ce que cet épisode avait d’incroyable, mais j’ai aussi découvert son autre dimension. Il n’était pas seulement question d’un groupe d’antillais qui découvre la neige mais d’une famille qui trouve sa place là où on ne l’attend pas. Depuis dix ans, ce souvenir d’enfance me revenait chaque fois plus fort, à travers mon métier de comédien, mon vécu, et j’ai eu envie de partager cette histoire. J’ai eu la chance de jouer dans
Emmenez-moi d’Edmond Bensimon produit par Vendredi Film. J’ai raconté un jour à Marie-Castille Mention- Schaar, la productrice, ces souvenirs de neige. Elle m’a tout de suite dit qu’elle y voyait un film. Marie-Castille et moi nous sommes mis à écrire et les choses ont démarré.
On vous connaît effectivement en tant que comédien, mais qu’est-ce qui vous a poussé à passer à la réalisation ?
J’ai rapidement dit sur ce projet qu’entre jouer et réaliser, je donnais ma priorité à l’acteur. Je ne me sentais pas vraiment capable de réaliser le film. En même temps je souhaitais avoir un regard sur la mise en scène parce qu’il devait y avoir beaucoup de véracité dans cette histoire et que je déteste les caricatures. Au fur et à mesure que nous avancions dans l’écriture, Marie-Castille m’a dit que je devais réaliser ce film. J’ai souvent l’impression d’avoir une bonne étoile - «la première» - pour me guider, et la rencontre de Marie-Castille et
Pierre Kubel en est un bon exemple. J’ai été entouré très rapidement d’une équipe très expérimentée et très motivée par ce projet. J’étais à la fois devant et derrière la caméra mais j’ai été formidablement assisté par
Philippe Larue, conseiller à la réalisation. Puis au montage, le travail et l’apport de Hugues Darmois ont été une nouvelle étape fondamentale dans la vie du film. En racontant cette histoire de famille, de vie, j’ai eu la chance de rencontrer des gens que cela touchait et qui ont beaucoup donné au film.
Comment avez-vous construit votre scénario ?
Au départ, je pensais centrer l’histoire sur la mère ayant la mienne très présente dans mon esprit. N’ayant jamais connu mon père, j’avais envisagé son personnage un peu à la traîne, dépassé. Marie-Castille n’a jamais vécu avec son père non plus. Orpheline de cette figure paternelle, elle m’a proposé que ce soit lui le pivot de l’histoire de la famille Elizabeth et, quoique maladroit et plein de défauts, que nous lui donnions une chance de retrouver sa place en faisant ce voyage avec ses enfants. Souvent nous avions l’idée générale de la scène à écrire et parfois pour aller chercher un détail ou une anecdote je n’hésitais pas à téléphoner à ma mère. C’est elle qui m’a rappelé l’épisode de la panne. Nous nous sommes vraiment retrouvés coincés sur une route enneigée en pleine nuit avec la voiture empruntée à une cousine, et ma mère faisait des grands signes aux automobilistes. C’était surréaliste ! J’ai aussi réellement participé à un concours de chant où j’ai déclamé «Ma France» de Jean Ferrat parce que ma «prof» de français à Créteil était communiste et ne nous apprenait que des textes de Jean Ferrat. À l’époque, je ne me rendais pas compte de ce que pouvait représenter un petit Noir chantant «Ma France» en pleine station de ski !
Vous souvenez-vous de ce que ce voyage a changé en vous ?
Nous étions fiers. Quand nous sommes rentrés à la cité, nous étions les rois du pétrole ! Dans une cité, personne n’a l’argent pour partir au ski, et là «Les Antillais du deuxième étage en revenaient !» Tous mes copains bavaient d’envie ! Ils ne savaient pas que nous n’avions eu qu’une paire de skis à partager et un carnet pour 10 remontées ! Sur le coup, nous n’avions rien ressenti d’autre que de la fierté. Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à entrevoir la valeur symbolique de cet épisode. À comprendre la ténacité de ma mère et le goût qu’elle m’a transmis, d’être là où l’on ne m’attend pas.
Votre élan vient d’un souvenir d’enfance, pourtant vous ne racontez pas l’histoire d’un point de vue d’enfant. Comment avez-vous abordé le sujet ?
Nous souhaitions vraiment dépasser l’anecdote d’une histoire de Noirs à la neige pour aller vers ce qui parle à tout le monde. Dans le premier synopsis, nous avions écrit «Jean-Gabriel, marié, père de trois enfants» mais sans parler de couleur. Ce n’est qu’après que l’on se rend compte qu’ils sont noirs. Il faut garder à l’esprit que tant que l’on est dans son pays d’origine, on ne se répète pas chaque matin qu’on est noir. Le Mont Blanc, c’est le Monde Blanc et la neige, par un effet de contraste, a cet effet révélateur. Mais elle ne révèle pas que cela. Le film ne joue pas uniquement sur le contraste noir/blanc. Le plus fort pour moi, c’est ce parallèle entre cette famille d’Antillais qui, de façon tout à fait normale, va à la neige et tous ces gens qui quittent leur pays pour se retrouver dans un autre milieu. Finalement, dans cette aventure loufoque, malgré le manque d’argent et les difficultés, l’espoir et les bonheurs s’avèrent possibles.
Y a-t-il un personnage dans lequel vous vous êtes davantage projeté ?
Il y a un peu de moi dans chacun des enfants, et dans Jean-Gabriel aussi. S’il a un côté grand enfant, c’est parce qu’il ne s’est pas trouvé. J’ai moi-même mis du temps à trouver ma voie. Tous les personnages se révèlent humains et se dessinent à travers leurs rêves, leurs failles et leur personnalité. Le film repose sur deux univers qui n’étaient a priori pas destinés à se rencontrer et des univers plus intimes qui se découvrent. La neige va tomber sur tout cela comme une poudre magique qui révèle le cœur des problèmes et des personnages. Cette histoire parle aussi de la lutte contre les préjugés et du combat contre ses propres limites.
Comment avez-vous approché votre personnage, Jean-Gabriel ?
Grâce à l’éducation très stricte que ma mère m’a donnée, je ne lui ressemble pas beaucoup. Pour ma mère, le mot «glander» n’existe pas. On travaille dur, on assume, on est responsable. Avoir mis longtemps à me trouver est mon seul point commun avec JG. Jean-Gabriel s’est installé dans une hésitation, une forme d’errance. C’est un doux rêveur qui ne veut pas entrer dans les marques, mais en tant qu’homme et père il doit tenir sa promesse vis-à-vis de sa famille.
Par contre, ce projet de partir au ski se rapproche de ce que je suis car Jean-Gabriel va se mettre à tout faire pour y parvenir. Je me reconnais dans sa réaction à tout tenter pour atteindre son but. Au plan du jeu, j’ai eu la chance de travailler mon personnage avec Armelle, une formidable coach. Au début, j’avais l’idée d’orienter plus mon jeu vers une interprétation plus superficielle - plus «tchatcheur», plus «glandeur» -. Armelle m’a aidé à comprendre qu’au fond de Jean Gabriel, il y a toujours la sincérité et que cela risquait de brouiller les pistes. Il a peu de moyens mais se donne à fond. Il se retrouve entraîné dans cette histoire parce qu’il ne veut décevoir ni ses enfants ni sa femme. S’il ne veut pas perdre l’amour des siens et le peu d’estime de lui-même qui lui reste encore, il doit réussir ce voyage. Il n’a plus le choix.
Et à travers ce voyage, là où il a toujours été léger et superficiel, il devient plus profond et plus tourné vers les autres.
Comment avez-vous construit votre famille ?
Les trois enfants représentent chacun une façon de s’adapter - je n’aime pas le mot s’intégrer. Ludo, le plus petit, veut sa première étoile, il ne se pose pas de questions et fonce, il va au contact. Manon, elle, cherche sa place. Elle cherche son identité, et à ce stade sa manière de le faire c’est de se fondre dans le milieu ambiant. Et le milieu ambiant est Blanc. Elle veut tout faire comme les autres, bronzer comme les femmes blanches qu’elle voit autour d’elle, avoir la meilleure tenue de ski car cela signifiera qu’elle a le même statut social que ceux qui l’entourent. Yann, l’aîné, rejette tout de son père parce qu’il est le seul des enfants qui se rende compte de ses faiblesses et de ses mensonges. Il est très responsable pour un grand de quinze ans. Donc différent de ses copains plus insouciants. Il a beaucoup de colère en lui. Bonne Maman est porteuse des traditions. Elle s’inscrit aussi dans la rigueur et le courage de ces femmes antillaises qui ont souvent élévé leurs enfants seules. Elle n’abandonne jamais. Sa bonhomie, sa chaleur sont le pendant de sa sévérité. Elle a une vraie capacité à prendre les choses en main. Quant à Jean-Gabriel, il est en flottement total. Il s’est toujours laissé porter par la vie, par sa mère, par Suzy sa femme. C’est un rêveur inoffensif et sympathique.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Pour incarner Bonne Maman,
Firmine Richard était un choix évident. Elle possède une nature authentique, généreuse et incarne idéalement l’archétype de la famille antillaise. Elle aussi s’est battue pour arriver à s’imposer dans ce milieu. J’ai connu
Anne Consigny sur le tournage de
L'État De Grace. Pour une scène, je devais la prendre dans mes bras et à cet instant, j’ai tout de suite eu envie qu’elle soit ma femme et la mère de mes enfants dans mon film. Elle a dit oui immédiatement. Les enfants ont été choisis sur casting. Il fallait trouver des «natures» ! Je voulais beaucoup de spontanéité dans leur jeu. Quand j’ai rencontré Jimmy Woha-Woha, quinze ans, il dégageait quelque chose de très semblable à son personnage. Il a parfaitement compris sa place dans l’histoire. Pour Ludo, nous avons vu beaucoup de petits garçons. En arrivant au casting,
Ludovic François, huit ans, m’a déclaré très sûr de lui qu’il était acteur professionnel ! C’est une machine de guerre ! Il fonce.Dans la vie,
Loreyna Colombo n’a pas du tout le comportement de son personnage.
Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai découvert une petite fille de onze ans toute timide, très raffinée, posée et calme. Quand on lui a expliqué son personnage de petite pimbêche qui veut tout comme dans les magazines, elle s’est aussitôt métamorphosée ! C’est une grande comédienne Je pense que si elle le souhaite, elle a un très bel avenir dans la comédie. Loreyna et Ludovic faisaient ici leur premier film et ils ont été aussi gentils que patients. Tous les trois ont apporté beaucoup à leur rôle. On se demande parfois où ils vont chercher tout ça. Les comédiens doivent garder cette âme d’enfant qui fait la magie. Une émotion, un regard, c’est magnifique ! Nous avions très envie de la tendresse que dégage
Michel Jonasz. Quand nous nous sommes rencontrés, il avait tout compris. Il avait une approche simple, franche, sans détour. C’est un artiste admirable et j’avais eu l’occasion de le rencontrer lorsque, dans un métier précédent, je m’occupais de publicité pour des «vedettes». Il avait été le premier à me faire confiance. J’ai vu comme un joli signe le fait de le retrouver. Il apporte sa personnalité et le rôle s’en nourrit. Monsieur Morgeot est un bien-pensant, très cool, mais il a aussi ses limites, naturelles. Dans une scène de scrabble, il hésite à aligner le mot «négresse» sur le plateau de jeu. Il est cool, ouvert et très pudique. Michel a su jouer toutes les nuances de cet homme.
Bernadette Lafont est une chance. J’adore son jeu, ce qu’elle dégage. On pourrait croire que son personnage, Madame Morgeot, est raciste mais c’est une femme qui a simplement peur de la différence. On sent qu’elle a un potentiel de générosité, bloqué par cette petite peur, et Bernadette rend cela à la perfection. Dans une scène que j’aime beaucoup, je lui prends la main pour lui avouer que je n’ai pas encore l’argent que je lui dois. On sent qu’elle est à deux doigts de se laisser émouvoir. C’est un travail en finesse, en émotion et en comédie. On sent que, sans cette peur, elle ne me réclamerait pas cet argent. Mais que, désarçonnée, elle résiste. À mon sens, Madame Morgeot représente la France, dont la bienveillance est titillée par cette peur de l’inconnu. Les politiques ont beaucoup joué avec ça, souvent négativement. Chacun de nos personnages est inspiré par une réalité. J’ai même réussi à confier un petit rôle à ma propre maman. Elle joue une des copines de Bonne Maman. C’était un joli clin d’œil.

Comment s’est déroulé le tournage ?
Toutes les cinq minutes, je me suis dit que jouer et réaliser pour la première fois était très difficile. Mais impossible de ne pas saisir cette chance. Tourner avec des enfants, avec de la neige est encore un peu plus compliqué mais j’ai eu l’impression que tout le monde se sentait concerné par cette histoire et était heureux de faire ce film-là. J’avais aussi le regard de Marie-Castille sur le plateau, sur la partition que nous avions écrite. Le tournage a duré huit semaines : quatre à la montagne, aux Gets, deux en extérieurs Paris et région parisienne et deux en studio. Je n’avais encore jamais fait de mise en scène mais, comédien, je sais ce que j’aime entendre. Techniquement, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, mais je me suis vraiment senti à ma place dans la direction d’acteurs. Je ne savais pas que ce serait aussi jouissif. Le ski ne m’a pas posé de problème parce que je suis plutôt bon. Je connais aussi la montagne, j’ai été moniteur de centre de loisirs spécialisé. J’apprenais à skier à des petits enfants.
La musique de votre film échappe elle aussi aux clichés attendus. Pouvez-vous nous en parler ?
Au cinéma, j’aime le paradoxe et le contraste. Je ne voulais pas me situer dans les clichés et utiliser de la musique africaine ou antillaise, mais une musique décalée. Hugues Darmois m’a présenté
Erwann Kermorvant qui a une énorme culture musicale et cinématographique. Alors que j’avais une vision de la musique au coup par coup, il a composé une vraie musique de film, enregistrée à Londres avec vingt-cinq violons ! C’était magique. On n’était plus dans le collage d’ambiances mais dans une vraie émotion cinématographique.
Au cours de cette expérience, qui du scénariste, du comédien ou du réalisateur, avez-vous préféré être ?
J’ai pris énormément de plaisir à diriger les comédiens. Qu’ils soient des acteurs confirmés ou des enfants, j’aime leur parler, les voir jouer, s’éclater, discuter avec eux après le tournage pour les nourrir. Une magie s’opère. Comme il s’agissait de mon premier long métrage, je me suis posé beaucoup de questions et j’ai beaucoup écouté. Comme tout réalisateur, j’étais confronté à beaucoup de décisions. Trouver la solution qui sert le projet dans tout ce que l’on vous propose demande de l’énergie et une vision claire. Je me suis senti bien dans cette fonction. Le plaisir du jeu était bien évidemment présent, surtout avec ces partenaires, mais les autres casquettes n’étaient jamais loin...
Savez-vous aujourd’hui ce que ce film représente pour vous ?
Je sais que certains réalisateurs sont capables de tourner quelle que soit l’idée qu’on leur confie. À mon modeste niveau, pour une implication aussi forte que celle demandée par un tournage, j’ai besoin d’avoir une connexion affective intense avec le sujet. Pour porter un projet aussi lourd qu’un film avec tout le travail et tous les sacrifices que cela demande, je ne peux raconter que des histoires personnelles qui me prennent aux tripes. Je commence seulement à réaliser tout ce qui s’est passé sur ce film.
Si vous ne deviez garder qu’un seul souvenir de toute cette aventure, quel serait-il ?
Le premier soir de tournage, à la montagne, lorsque je suis arrivé sur le plateau en voiture. Tout se déroulait comme au ralenti. Je recevais des messages d’encouragement sur mon portable, c’était comme pour la bonne année ! Nous tournions sur la route, de nuit et il y avait des canons à neige, des camions remplis de neige, des pelleteuses, c’était «Hollywood»...! Et ce n’était que le premier soir ! Je suis impatient que le public découvre ce film. Et j’attends aussi le regard de ma mère et de mes frères et sœurs.