Notes de Prod. : La Rafle

    en DVD le 08 Septembre 2010

Entretien avec Rose Bosch, réalisatrice de La Rafle

Quelle a été votre réaction lorsqu’Ilan vous a parlé d’un film sur la rafle du Vélodrome d’Hiver ?
Depuis des années, Ilan me parlait de cette rafle elle l’obsédait. Quant à moi, le fait qu’il n’y ait aucune image – juste une photo des bus vides devant le Vel’ d’Hiv’ – me bouleversait. Je ne suis pas juive, mais nous avons beaucoup en commun, et surtout… des enfants ! Des enfants bi-culturels qui auraient pu être persécutés. Je crois que leur existence est ce qui m’a fait considérer la Seconde Guerre Mondiale et l’Holocauste d’un point de vue radicalement différent...

C’est à dire ?
Ce qui fait de la Seconde Guerre Mondiale une guerre complètement à part, c’est l’Holocauste. Mais à l’intérieur de cette exception atroce, c’est la première fois que des adultes s’attaquent spécifiquement à des enfants. Avec pour objectif de les anéantir. C’est unique dans l’Histoire du monde, dans ces proportions. 1,5 millions d’entre eux ont ainsi péri. En fait, c’est une des raisons qui m’ont poussée à faire le film – et à le faire du point de vue des enfants. Mais j’ai longtemps pensé qu’un tel film serait impossible.

Pourquoi ?
Je me demandais si j’aurais avant tout la force morale. Je suis ancienne journaliste. Je sais comment on s’immerge dans un sujet, comment il trouble votre sommeil, votre vie. Je m’y attendais. Et je n’ai pas été déçue... Et puis il y avait les centaines, les milliers de questions... Comment rendre compte d’une pareille barbarie, en restant au plus près de l’humain ? Comment faire jouer des centaines d’enfants, dont un personnage principal qui n’a que cinq ans ? Comment filmer « frontalement », sans baisser les yeux, mais sans rendre sa vue « intolérable » ? Comment retrouver des survivants, alors que seules 25 personnes sur les 13.000 raflés sont revenues, dont aucun des 4051 enfants ? Comment montrer la violence, sans la travestir, mais sans la sublimer... Comment rendre justice aux « Justes » de France, ceux qui sont venus en aide aux enfants juifs, sans donner le sentiment que je cherche uniquement à fournir une bonne conscience aux français ?

Avez- vous trouvé les réponses ?
C’est la sincérité. La mienne, celle des comédiens et de l’équipe qui ont partagé cette aventure humaine avec moi. Ca, c’est pour la réponse « morale ». Pour la réponse artistique, pour filmer un enfant de cinq ans qui souffre, j’ai utilisé le « jeu », tout ce qui permet aux petits comédiens d’aborder le tournage avec légèreté, et surtout, avec une innocence totale. Je n’ai pas eu à expliquer aux petits jumeaux qui jouent le rôle « unique » de Nono ce qu’était la Shoah. Où partaient les trains. Ils savent ce qu’est un « prisonnier », ils y jouent déjà en maternelle. Nous avons « joué », moi comprise. Nous avons crié, et pleuré ensemble pour « jouer » le personnage. Mes jumeaux disaient : « Nono fait ceci ou cela ». Preuve qu’ils ne se sont jamais pris pour lui. Et puis, j’ai fait en sorte que ma mise en scène place le public au « cœur » de l’action. Pour qu’il se sente humilié lui aussi, brimé, bousculé. J’ai fait en sorte qu’il soit en « empathie » constante.

Comment cela ?
La caméra est vivante. Elle respire. J’ai demandé à mes trois opérateurs de filmer comme en reportage. Pour autant tout n’était pas « sur le vif », loin de là. J’orchestrais deux chorégraphies, celles des comédiens face à l’objectif. Celles des trois objectifs qui eux aussi « dansaient » autour d’eux.

Et pour le récit ?
J’ai veillé à montrer le quotidien des familles juives, pour qu’il soit bien clair qu’elles sont... comme les autres ! On y raconte des blagues à table. On est content d’un bon point. On se tient chaud... J’ai montré cette communauté telle qu’elle l’était : des gens très modestes qui ne menaçaient personne. Qui travaillaient durs sans se plaindre, sans créer de désordre social, qui vénéraient la France. J’ai décidé que ma figuration ne serait jamais « passive ». On a trop souvent montré des files de déportés passifs, soumis. J’ai voulu que l’on comprenne qu’on ne peut pas se révolter avec des armes braquées sur vos enfants.

Est ce un film « communautaire » ?
Je ne suis pas juive, donc il ne l’est pas. Je crois, que j’ai la « bonne distance ». Je vis la « mixité », mais je n’ai jamais renoncé à moi-même, à mes origines méditerranéennes. Mon père aussi a été interné. D’abord en tant qu’anarchiste catalan dans les camps de Franco. Il s’est évadé lui aussi, comme Joseph, mais à vingt ans ! Les persécutions, notre famille connaissait déjà... Pour moi, l’holocauste a une résonance universelle. Un jour, il y a quatre ans, j’ai dit à Ilan : « Je veux bien faire ce film à la condition que je rencontre des survivants parce que je veux raconter la vie et pas la mort. Parce que je veux parler pour demain et pas pour hier ».



Vous dites « pour demain ». De quelle manière ?
« Qui ne connaît pas son histoire est condamné à la répéter ». Je ne sais plus qui a dit ça. Quand je voyageais comme journaliste, j’ai constaté combien cet aphorisme est vrai. Donc je l’ai fait pour « demain ». On enseigne l’obéissance aux enfants. Mais on devrait aussi leur parler du « devoir de désobéissance ». Quand l’ordre est « immoral », il faut savoir dire « non ». Dans le film, je fais dire au personnage d’Annette Monod, joué par Mélanie Laurent : « Rebellez vous. Démissionnez. » Elle s’adresse à un gendarme. Ce que disent les historiens, c’est que si l’ensemble des forces françaises avait refusé en bloc de pratiquer cette rafle elle n’aurait pas pu avoir lieu.

Mais rencontrer des survivants n’était pas une mince affaire ?
Je voulais que mes personnages principaux soient réels. Evidemment, la plupart des adultes de l’époque ont déjà disparu. Restent ceux qui étaient enfants. Sauf qu’un enfant de dix ans en 1942, c’est un adulte de près de 80 ans aujourd’hui !

Comment avez-vous fait alors ?
Je me suis adressée à Serge Klarsfeld qui n’a eu de cesse, depuis 25 ans, de recenser les victimes. Il est capable de vous dire : « Voilà qui est parti, par quel convoi, avec qui, à quelle date…». Mais il s’était occupé des morts. Et moi, je cherchais des survivants. Et puis ce qui intéresse un historien n’est pas forcément ce qui intéresse le cinéaste. Serge Klarsfeld a été en revanche un formidable conseiller historique lorsque j’ai abordé l’extrême complexité des relations entre Vichy et les autorités allemandes. On peut parler de « marchandage » humain. Les chemins de fer français adressaient des « factures » à Berlin, c’était « tant » par tête de juif transporté jusqu’à la frontière allemande.

Mais toujours pas d’enfants ?
Disons que je demandais l’impossible. J’imaginais une bande de « Poulbots » juifs. Ayant vécu en 1942 à Montmartre, car je tenais à ce que l’histoire se passe sur la Butte. Sauf que les survivants que je trouvais étaient des évadés de la première heure. Donc, aucun ne pouvait me raconter les camps du Loiret.

Vous teniez à les montrer ?
Plus que tout. Ce sera à mon avis, un des grands chocs du film, surtout pour les plus jeunes. Qui sait qu’il y a eu en France, des alignements de baraques de bois comme à Auschwitz, avec des miradors, des chiens, et des kilomètres de barbelés ? Les seules photos ont été soigneusement recadrées pour ôter les gendarmes français. Vichy l’a fait. Puis De Gaulle, sans doute au nom de la réconciliation nationale... J’ai lu des témoignages, les lettres. Visionné des centaines d’heures de documents vidéos, d’émissions de radios, lu des tonnes de livres, des archives de propagande...

Combien de temps a duré cette période de documentation ?
Pratiquement trois ans, en m’y consacrant entre sept et neuf heures par jour, cinq jours par semaine. Je n’ai pas connu une heure de découragement sur le tournage. Mais j’ai flanché pendant cette enquête. Surtout en lisant les mots que les enfants raflés sans leurs parents leurs avaient adressés depuis les camps, ou qu’ils avaient jetés des trains. Des appels à l’aide. Si pudiques en même temps, et si dignes... ces petits mots étaient intolérables. Je m’effondrais à leur lecture. Lorsqu’on plonge dans un vortex pareil, on tente de comprendre. Mais il y a quelque chose dans cette tragédie qui est de l’ordre de l’inexplicable. Comme un horizon qui fuit devant vous au fur et à mesure que vous avancez.

Que recherchiez-vous en faisant cette enquête ?
J’ai refait pratiquement jour par jour, heure par heure, l’agenda de ce qui s’est passé. J’ai su qui était présent, et qui buvait quel alcool lors de quelle réunion du « 31 Avenue Foch » au siège de la Gestapo. Je me suis vite aperçue que je n’allais pas respecter la chronologie historique. Pour une raison très simple : j’aurais eu un « tunnel » de tractations politiques de 20 minutes, suivi par la rafle elle-même. Au moment d’écrire, c’est l’autre partie du cerveau, l’hémisphère gauche, celui de la sensibilité, de l’imagination, qui prend alors le pouvoir. La chronologie a éclaté. L’air de rien, dans le film, on vit simultanément des évènements situés à des mois de distance. C’est le propre de l’art de s’affranchir des contraintes.

Quel est le premier personnage réel que vous ayez identifié ?
Celui de l’infirmière, incarnée par Mélanie, si brillamment d’ailleurs. Annette était une femme exceptionnelle. Je suis tombée sur des interviews radio et télé d’une infirmière qui, à la fin de ses jours - elle est morte en 1995 - avait accepté de raconter ce qu’elle avait vu. Annette Monod, envoyée au Vel’ d’Hiv’, s’est rendu compte de la catastrophe sanitaire en cours, de l’injustice. Elle a organisé l’arrivée des internés dans les camps du Loiret, elle est restée avec eux, elle a même envisagé de partir avec eux, sans savoir que c’était pour les camps de la mort. Quand elle l’a appris, elle a été hospitalisée quatre mois. Mais elle n’a jamais abandonné sa mission. A la fin de la guerre, elle était au Lutétia pour accueillir les survivants. Aujourd’hui, elle fait partie des «Justes parmi les nations», ces non-Juifs qu’honore Israël pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre. Une femme incroyable : après guerre, elle est devenue visiteuse de prison pour les condamnés à mort, jusqu’à son abolition en 1981. A sa retraite, elle a milité pour Amnesty International contre la torture. J’aurais voulu en savoir davantage, mais elle est morte sans enfant. Je lui dois aussi le petit garçon que j’ai baptisé « Nono », qui ne veut pas monter dans le train… c’était son protégé. Il s’appelait Jacquot, il avait 3 ans, et elle n’a jamais su son nom de famille. Lorsqu’on l’a mis dans le train, il criait : « Je veux descendre, je ne veux pas rester dans le noir ! », toutes ces phrases que j’ai fait dire ensuite à «mon» Nono.

Le vrai « Nono » est-il revenu, comme vous le montrez ?
Non. Mais de tout petits enfants ont été retrouvés le long des voies ferrées. Assez petits pour avoir été jetés par les fenêtres des wagons par leurs parents désespérés. Mais trop petits pour se souvenir de leur identité. On les appelait « les enfant du ballast ».

Comment avez-vous trouvé « votre » enfant principal, Jo Weismann, ce survivant dont vous vouliez faire l’un des héros de votre film ?
Dans un documentaire qui datait de 15 ans. J’étais découragée. Je me suis forcée à voir ce xième document. Puis, soudain, j’entends un homme, Joseph Weismann, dire : « On vivait à Montmartre … On était rue des Abbesses, on est venu nous chercher… Trois ou quatre jours plus tard, on nous a emmenés à la gare d’Austerlitz… Et puis, on est arrivés dans le camp de Beaune-La-Rolande » Non, ce n’est pas possible ! Le seul cas d’enfant qui a survécu au camp que je connaisse, c’est un bébé de 6 mois qu’on a caché dans une soupière pour le faire sortir. Joseph Weismann poursuit. « J’ai trouvé un copain qui s’appelait Joseph Kogan et on a décidé de s’évader, on est passés sous 5 mètres de barbelés ». Submergée par l’émotion, je l’entends dire : « Si quelqu’un, un jour, fait un film sur ce qui nous est arrivé…», et puis il se reprend : « Non, je pense que personne n’osera, on est hors de l’humain ». C’était lui ! Bien sûr, tout de suite, j’appelle Klarsfeld qui me dit qu’il n’en a jamais entendu parler.

Pensiez-vous le retrouver vivant ?
Pas forcément. Surtout que mes premières recherches ne donnaient rien le concernant.
Et puis, juste avant que je ne parte en vacances, c’était l’été 2007, Klarsfeld m’envoie les copies des lettres envoyées à Jacques Chirac en 1995 pour le remercier d’avoir reconnu la responsabilité de la France dans cette rafle. Et soudain, je lis «… rue des Abbesses… Le Vel’ d’Hiv’… Le camp du Loiret…» Je regarde le nom, c’est lui ! C’était une lettre de Joseph Weismann. La lettre datait de plus de quinze ans, elle avait été postée du Mans. Je cherche sur Internet : pas de Weismann au Mans ! Je décide de faire confiance à la poste et lui envoie une lettre. « Vous avez dit que personne n’osera faire un film, ce film, je le fais. Et si vous voulez, vous en êtes un des personnages principaux, rappelez moi à tel numéro. Si vos enfants, parents, voisins, quelqu’un de votre famille, trouve cette lettre, s’il vous plait rappelez moi dans tous les cas ». Et j’envoie ma bouteille à la mer. Quelques jours plus tard, je suis dans la salle d’embarquement de l’aéroport pour partir à Los Angeles, mon bureau m’appelle et me dit : « Un certain « Jo » a appelé, il dit que vous comprendrez ». J’ai retrouvé aussi une autre survivante qui, elle, s’était évadée du Vel’ d’Hiv’. C’est la petite Anna Traube. J’ai retrouvé sa trace à Nice. Elle a aujourd’hui 89 ans.

Vous êtes-vous inspirée de leurs souvenirs ?
Oui et non... Joseph par exemple, avait énormément de mal à parler des siens. Trop de souffrance. J’ai conservé les quelques informations qu’il a bien voulu me donner. Sa mère était religieuse. Son père était communiste, j’en ai fait un trotskiste. Il était tailleur, j’ai trouvé ça trop convenu, j’en ai fait un « artiste » qui peint des Sacré-Cœur en plâtre. Mais sa famille était la seule famille juive de son immeuble. C’est pour ça qu’ils ont été raflés. Personne n’est venu leur dire quoique ce soit. Je lui ai demandé l’autorisation de le placer au sein d’une petite communauté. Je savais que de telles communautés existaient à cette époque à Montmartre. Des gens m’ont dit que leur rue, en 1940, était juive à 90%. J’ai recréé une communauté à partir de personnages réels, mais qui vivaient un peu partout dans Paris. Sinon je n’aurais eu que des éclats de vie. Le docteur David Sheinbaum, que joue Jean Reno, est une synthèse de plusieurs médecins dont j’ai retrouvé la trace. J’ai appris qu’il y avait cette femme qui était morte en couches au Vel’ d’Hiv’. Il y avait eu des suicides, des mères qui s’étaient jetées des toits avec leurs enfants. J’ai appris qu’une concierge avait utilisé « appeler son chat » pour prévenir les familles juives, j’ai retrouvé un pompier qui avait 20 ans à l’époque et 90 aujourd’hui qui racontait comment son capitaine, malgré les ordres, a fait distribuer à boire à tous ces gens réunis dans le Vel’ d’Hiv’. Tous ces détails-là sont absolument vrais.

Qu’est-ce qui était le plus dur dans l’écriture ?
C’est l’enquête qui a été difficile, pas l’écriture. J’ai écris ce scénario en cinq semaines, sans pause, d’une traite. Ça a été comme un espèce de jaillissement… Le moins évident, c’était d’entremêler de manière logique et fluide les trois histoires que je conduis : celle des raflés, celle de Pétain, Laval et les autres, et celle d’Hitler sur la terrasse du Berghof. En fait, ce qui m’a guéri de tout ça, c’est de faire le film. Mon moral n’a jamais été aussi bon que lorsqu’on a tourné. Une fois qu’on est là, sur le plateau, on sait pourquoi on fait le film, pourquoi on se lève le matin… On a le sentiment d’être tous en train d’accomplir quelque chose qu’on ne regrettera jamais, que le film soit réussi ou non. Bien sûr, c’était dur physiquement – et pas toujours évident avec tous ces centaines d’enfants et de figurants… Bien sûr, on a tous fait des maladies psychosomatiques, des lumbagos, des zonas, des extinctions de voix, des migraines... Mais sur le plateau, nous étions heureux.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans tout votre travail de recherche et d’écriture ?
J’étais convaincue que toute la France était antisémite. Et Klarsfeld lui-même m’a montré que c’était faux. Le matin de la rafle, 12 000 personnes, se sont volatilisées dans la nature. Or, dans un pays occupé, ils ne pouvaient trouver refuge que chez leurs voisins. Ça a été une révélation pour moi.

Dans la rafle, vous avez choisi de privilégier les destins individuels…
Je voulais qu’on s’identifie à ces gens, qu’ils deviennent Sura et Schmuel à qui on arrache leurs enfants… J’ai dû répéter ça un millier de fois sur le plateau. « On raconte DE L’INTERIEUR, c’est ça le point de vue, il n’y en a pas d’autre ».

En même temps, vous n’hésitez pas à placer en contre-point des scènes avec Hitler et Eva Braun sur leur terrasse du Berghof…
Sans la présence d’Hitler, on aurait pu croire que c’était la France l’instigatrice de tout ça. Le film montre cet été « meurtrier ». De la plus haute marche du pouvoir, Hitler, jusqu’à la victime la plus fragile, Nono ce petit garçon qu’on fait monter dans un wagon…

Le casting mêle acteurs célèbres et débutants, voire inconnus. Vous avez donné à Jean Reno et Gad Elmaleh des rôles sur des registres qu’ils ont jusque là peu explorés…
Je les connais et les aime depuis longtemps. Je savais aussi que ce n’est pas parce que je les connaissais qu’ils me diraient oui - ils m’ont déjà dit non pour d’autres projets ! Pour moi, Jean Reno était le Dr. Sheinbaum. Il dégage ce grand calme, cette humanité. En plus, Jean a d’immenses mains comme beaucoup d’obstétriciens, ou de pédiatres ! Il a une espèce de noblesse qu’il transporte partout avec lui, y compris dans Les Visiteurs. Cette espèce de chevalier juif, pour moi, ça ne pouvait être que lui. Gad a un fils de l’âge des miens et quand j’ai vu comment il se comportait comme père, comment il racontait des blagues à son fils qui avait peur en avion, il m’a beaucoup ému. Schmuel est un optimiste, un homme confiant, comme l’ont d’ailleurs été la plupart des juifs à cette époque-là. Tout ça parlait à Gad bien sûr, mais il avait un peu peur, ne serait-ce que parce qu’il est séfarade et pas ashkénaze et qu’il craignait de ne pas être crédible en immigré juif polonais… On lui disait : «Tu vas voir, avec tes petites lunettes cerclées, on va te “Bengourioniser” ! ». Au premier rendez-vous, il n’arrêtait pas de s’indigner, de s’asseoir et de se relever, de marcher de long en large … Toute cette colère, toute cette émotion a nourri son travail pendant le tournage. Gad est extrêmement sensible, il rit beaucoup parce que, peut-être, les larmes ne sont pas loin… J’ai eu la chance que Jean et Gad acceptent. Tout comme Sylvie Testud, Catherine Allégret, Anne Brochet, Thierry Frémont, Isabelle Gélinas qui, bien que ce soit pour de petits rôles, ont accepté de nous accompagner.

Comment avez-vous pensé à Mélanie Laurent pour interpréter Annette, l’infirmière protestante qui accompagne les enfants jusqu’au bout…
Mélanie Laurent, c’est pour moi une magnifique rencontre. Au départ, pour Annette, je voulais quelqu’un de jeune, mais qui soit mûr. Quelqu’un qui ait l’air d’être fragile, plutôt un petit gabarit, mais qui dégage une vraie force… A un moment, on a parlé de Mélanie Laurent. Je l’avais vue dans La Chambre des Morts, je trouvais qu’elle avait beaucoup de maturité et de force, mais je ne savais pas si elle pouvait être totalement brisée… Je lui ai envoyé le scénario. Elle sanglotait tellement fort au téléphone que je n’ai pas compris qui était en ligne ! Elle est très concernée par le sujet. J’ai appris depuis que son grand père, qui compte beaucoup pour elle, a été déporté à Auschwitz et s’en était sorti.

Comment avez vous abordé son rôle ?
Par le souvenir. Les siens. Ceux que j’avais collectés. Elle m’a tout de suite expliquée qu’elle n’aimait pas beaucoup répéter. C’est une instinctive. Ca tombe bien, moi aussi. Je n’aime pas le « labeur ». Si une chose vous parait facile, c’est qu’elle vous convient. Je ne crois pas aux souffrances inutiles, je pense qu’il est inutile de torturer les acteurs pour obtenir le meilleur. J’adore travailler avec Mélanie, parce qu’elle est « cash ». Si elle n’est pas dans la scène, elle le dit elle-même, d’emblée. Je l’ai surnommée « mon paratrooper ». Quand je dis « on sort de la tranchée ! », elle était toujours la première à bondir. Elle est endurante, courageuse, très intelligente, et elle est d’une simplicité confondante. Le contraire d’une capricieuse. Une bénédiction pour moi. Dans la vie, je ne peux pas tolérer les enfants gâtés. Ni dans la vie en général, et sur ce film en particulier. Sans y penser, je ne me suis entourée que d’une équipe de vrais « combattants » qui, comme moi, ne voient pas dans ce métier un moyen d’assouvir leurs frustrations. Il y avait des égos forts sur ce plateau. Mais aucune vanité. Nuance... Elle est de taille.

Et Raphaëlle Agogué, qui joue la mère du petit Jo et qui est la révélation du film, comment l’avez-vous trouvée ?
On sait qu’au départ j’avais proposé le rôle à Emmanuelle Seigner. Je lui avais demandé d’avoir un petit accent yiddish, juste pour augmenter la déconnection du personnage avec la société française. Elle trouvait qu’elle avait une image très française, qu’elle ne serait pas crédible avec un accent, même léger. On était à trois semaines du tournage, il fallait vite trouver quelqu’un. J’ai regardé sur les sites des agences le visage des actrices. Je les ai choisies sur ce que me racontaient leurs visages – ce n’est pas si arbitraire. Raphaëlle était naturelle, sans fard, sans sourire ; juste elle-même. J’ai demandé qu’elle fasse un essai. La scène où son fils lui est arraché des bras. Si elle pouvait faire ça, elle pouvait faire le reste. Elle s’est imposée, sans contestation possible. Elle a pris l’accent comme ça, comme si elle l’avait eu toute sa vie !

Vu le sujet, votre travail avec les acteurs a-t-il été différent par rapport à votre premier film, Animal ?
Non, pas vraiment. Je n’aime pas beaucoup les répétitions, je préfère aller tout de suite avec eux dans le cœur de la scène. La seule différence, c’est qu’en amont, je leur avais donné à tous un classeur où j’avais réuni beaucoup de photos, quelques textes… Je leur ai donné des choses à voir. Juste pour les mettre dans l’esprit de ce qu’on allait raconter…

Et bien sûr, il y a les enfants et notamment ceux qui interprètent vos deux héros, Jo Weismann et Nono…
J’ai dû en voir deux cents pour le rôle principal et à peu près une centaine pour les autres ! Joseph, à six semaines du tournage, je ne l’avais toujours pas trouvé, j’avais l’impression que je ne le trouverais jamais ! Peut-être parce que je l’avais trop imaginé... J’en ai fait travailler certains, j’en ai même confié à des coachs, mais ça ne marchait pas ! Ils étaient suffisamment bons pour les seconds rôles mais pas pour Jo qui avait quand même quarante jours de tournage ! Et puis finalement, dans les derniers que j’ai vus, il y avait Hugo, ce garçon de 11 ans, avec une grande sensibilité, un regard plein d’humanité. Même ceux qui, au bureau, de l’autre côté de la porte, qui l’avaient entendu jouer une scène dure sont venus me dire qu’il était bouleversant ! C’est un garçon qui a beaucoup de maturité pour son âge, qui a une grande autodiscipline, une volonté de fer, qui aime travailler. Pour Nono, le petit de 5 ans, je ne trouvais pas. Et puis, la directrice de casting est arrivée avec des jumeaux tellement identiques que personne n’arrivait à les distinguer. Ils étaient incroyables. Ils avaient la naïveté, l’innocence de leur âge. Et un naturel fantastique. C’était une merveille, ces deux petits lutins. En plus, ce n’est pas de trois heures de travail que je pouvais disposer – on ne peut pas faire travailler un enfant de cinq ans plus de trois heures d’affilée, mais de six ! La difficulté, c’était de les canaliser et de passer de l’un à l’autre, parce que les jumeaux, ce sont des vases communicants. Ils font « good cop, bad cop » sans arrêt ! Je le sais, les miens sont pareils.

Vous parliez tout à l’heure de votre volonté de raconter l’histoire de l’intérieur, quelles conséquences cela a-t-il eu sur vos partis pris de mise en scène ?
En fait, j’avais trois parties et deux univers, celui du pouvoir, pour lequel je savais que ce serait très posé, presque en plans fixes, et celui des faibles, dont la caméra allait épouser le destin. La première partie, c’est ce que j’appelle « le bonheur ». Malgré tout, la vie est légère sur Montmartre même si on porte l’étoile. A partir de la rafle nous sommes caméra sur l’épaule, et vu le plan de travail de quatorze semaines seulement, on filmait tout le temps à deux caméras et souvent, à trois. Tout est très heurté. Après, au camp, la plupart du temps, on voit les choses à hauteur d’enfant, à la hauteur du regard de Jo. Le point de vue des enfants sur notre monde insensé d’adultes me paraissait plus fort. Qu’ont-ils pu penser de nous ? J’avais calculé que j’aurais droit à peu près à trois prises par plan, tout au long du film, six jours par semaine. C’est très peu, surtout avec des enfants, des foules, des chiens policiers... Il fallait parler, parler tout le temps, et faire traduire en hongrois ! Parler à toute cette foule pour qu’elle soit attentive, pour que, lorsqu’on tournait, il n’y ait pas quelqu’un au deuxième plan qui s’amuse. Parler aux comédiens pour que, tout de suite, dès « moteur », ils soient au cœur de la scène…

Si vous ne deviez garder qu’une image de toute cette aventure…
Le petit Nono qui court avec son ours coincé sous le bras quand il apprend que les enfants partent rejoindre leurs parents. Parce que cet enfant a couru vers le camion, tellement pressé de partir parce qu’il croyait retrouver sa maman. Ce gosse a existé, il a été décrit par des infirmières. C’est cette image-là, l’image de la confiance totale que cet enfant témoignait à l’égard des adultes, qui reste la plus forte… Et aussi, bien sûr, la rencontre avec Joseph. Lorsqu’il est arrivé à Montmartre, il n’a pas pu rester plus d’une heure sur le plateau, c’était trop éprouvant. Il était accompagné par sa fille qui est repartie avec le scénario. Elle m’a envoyé ensuite un mail me disant : « Je voulais vous remercier. On sait enfin ce qui s’est passé dans la baraque lors de la fouille. » Il n’avait jamais pu le leur raconter. Dans le Vel’ d’Hiv’, Joseph a une courte scène avec son propre petit-fils. Juste avant, il s’était passé quelque chose d’incroyable. Quand il est arrivé au Vel’ d’Hiv’, on a réalisé qu’on était le 16 juillet 2008, c’est-à-dire 66 ans jour pour jour après la rafle ! On a alors décidé alors de faire une minute de silence. Je ne pourrai jamais oublier ce moment.

Sur le tournage de La Rafle

Le 22 Janvier 2009 - Gad Elmaleh enfin dans un rôle fort

Alors que ses fans s’impatientent avant la sortie de son film Coco le 18 mars, c’est un rôle à contre-emploi qui l’attend très prochainement avec La Rafle. En effet, le prochain film de Roselyne Bosch, à qui l’on doit Animal., traitera de la rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942.

Ce triste moment d’Histoire avait déjà été porté à l’écran en 1976 par Joseph Losey dans Monsieur Klein, avec Alain Delon. Et, c’est cette fois-ci Jean Reno et Emmanuelle Seigner qui donneront la réplique au comique préféré des Français.

Le producteur Alain Goldman (La Môme) nous promet un grand film, une sorte de La liste de Schindler à la française. Le tournage, donc prometteur, doit débuter en mai prochain et l’on sait déjà qu’il passera par Paris et la Hongrie.

Entretien avec Ilan Goldman, producteur de La Rafle

C’est vous qui avez eu l’idée de consacrer un film à la rafle du Vel’ d’Hiv’…
L’impulsion était la mienne, depuis très longtemps. Et si Rose s’est totalement immergée dans le sujet, c’est pour savoir s’il était possible de le réaliser, d’une manière humaine, frontale et directe. Si l’impulsion est venue de moi, c’est qu’il s’agit d’un événement lié à ce que je suis au plus profond de moi-même et que produire un film qui raconte cette histoire me permet de mêler mon être et mon métier. Je suis un des fils de cette communauté de Juifs de Montmartre, qui a beaucoup souffert : un quart des enfants juifs raflés à Paris venaient de Montmartre.

Entretien avec Jean Reno, acteur dans La Rafle

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris et touché à la lecture du scénario de La Rafle ?
Ce qui m’a surpris avant tout c’est qu’Ilan me propose le film. Ce n’est pas le genre de sujet ni de personnage qu’on a l’habitude de me demander. Ça m’a beaucoup touché. Il est venu me voir, il n’y avait pas encore de scénario, il y avait simplement son désir de témoigner, de raconter cet événement terrible, il m’a parlé de Joseph Weismann qu’ils venaient de retrouver…

Entretien avec Mélanie Laurent, actrice dans La Rafle

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de La Rafle ?
Je l’ai lu d’un coup, mais non sans difficultés. En lisant la scène de la fouille au camp, par exemple, je ne pouvais plus respirer. C’était d’une telle violence... Je pleurais en tournant les pages. Arrivée à la fin du script, j’ai tout de suite appelé Rose, mais je pouvais à peine parler entre deux sanglots ! Déjà, la journée que j’avais passée avec elle avant qu’elle me donne le scénario m’avait bouleversée. Elle m’avait montré les documents, les photos...

Entretien avec Gad Elmaleh, acteur dans La Rafle

Avez-vous été surpris lorsque Rose Bosch et Ilan Goldman vous ont proposé de jouer Schmuel Weismann dans La Rafle ?
Je savais que Rose travaillait sur La Rafle depuis de nombreux mois puisque, à la même époque, je tournais Coco qu’Ilan produisait. Nous nous voyions donc souvent et j’entendais parler des recherches que faisait Rose. Quand j’allais chez eux, je la voyais sortir de son bureau, complètement immergée dans l’histoire de La Rafle.

Entretien avec Raphaëlle Agogue, actrice dans La Rafle

Comment vous êtes-vous retrouvée impliquée dans La Rafle ?
Ça s'est fait très vite, quasiment du jour au lendemain ! Mon agent m’a appelée le vendredi pour des essais prévus le samedi. J'avais deux grosses scènes à travailler avec l'accent yiddish. C'est d’abord Olivier Carbone, le directeur de casting, qui m'a reçu. Puis j'ai rencontré Rose plusieurs fois dans son bureau où elle m'a fait jouer quasiment toutes mes scènes du film. Lorsqu'elle m'a annoncé que j'avais le rôle, j'ai eu à peine le temps de réaliser, le tournage était seulement trois semaines plus tard.