C’est vous qui avez eu l’idée de consacrer un film à la rafle du Vel’ d’Hiv’…
L’impulsion était la mienne, depuis très longtemps. Et si Rose s’est totalement immergée dans le sujet, c’est pour savoir s’il était possible de le réaliser, d’une manière humaine, frontale et directe. Si l’impulsion est venue de moi, c’est qu’il s’agit d’un événement lié à ce que je suis au plus profond de moi-même et que produire un film qui raconte cette histoire me permet de mêler mon être et mon métier. Je suis un des fils de cette communauté de Juifs de Montmartre, qui a beaucoup souffert : un quart des enfants juifs raflés à Paris venaient de Montmartre.
Il ne faut pas oublier que les trois quarts de ces enfants étaient français. En tant que producteur, je m’étonnais : « Le Vel’ d’Hiv’ est la plus grande
rafle jamais organisée, de tous les temps, et il n’y a aucun film là-dessus ! ». C’est pourtant un sujet exceptionnel. La Shoah est d’ailleurs la grande interrogation du XXème siècle. Comment des hommes ont-ils pu faire cela à d’autres hommes ? J’ai vu quasiment tous les films sur la Seconde Guerre Mondiale, et je n’en ai vu aucun qui ait pour thème central la déportation des Juifs de France. La
rafle du Vel’ d’Hiv’ en est l’illustration la plus éloquente et la plus terrible. Cet événement s’est déroulé il y a soixante sept ans, et le cinéma ne l’a jamais traité !
Pourquoi avez-vous pensé alors à Rose Bosch pour l’écrire et le réaliser ?
Parce que je connais son talent et sa sensibilité. Parce que je savais qu’elle mettrait de l’ampleur, de la profondeur et de l’émotion.
A quoi devait répondre La Rafle ?
Qu’il dise une fois pour toutes ce que Vichy a fait subir aux juifs. Ce que Laval, Bousquet, Pétain et la collaboration a infligé à un peuple. En même temps, il fallait rendre hommage au peuple français. On le sait peu : les deux tiers de la communauté Juive de France ont survécu à la guerre. C’est le taux le plus élevé de tous les pays occupés par l’Allemagne Nazie - et ce n’est pas grâce à nos autorités ! C’est bien ça qui m’intéresse. Contrairement à ce qu’il peut imaginer, le peuple Français n’a pas de mauvaise conscience à avoir. Dans l’ensemble, il s’est plutôt bien conduit pendant la guerre : il y avait 25 000 fiches dans le fichier juif, il y a eu 13 000 raflés, ça veut bien dire que 12 000 juifs ont été soit prévenus, soit cachés, c’est énorme ! D’ailleurs, le film le dit bien. Pour les Nazis et leurs collaborateurs, la
rafle du Vel’ d’Hiv’ est considérée comme un « échec ». Pour moi, ce film était donc à la fois l’occasion d’une réconciliation du peuple avec son histoire et d’une mise en garde sur la liberté de manœuvre qu’on laisse aux gens qu’on a mis au pouvoir pour nous représenter…
Au-delà du récit des événements historiques, il y a forcément des questions qui se posent aujourd’hui encore. Sur l’attitude des autorités, de la police, sur l’obéissance aux ordres, sur les immigrés…
Bien sûr. Mes grands parents venaient de Russie et de Pologne. Ils sont arrivés sans papiers, sans parler le français, sans diplôme, sans argent mais ils avaient choisi la France plutôt que l’Amérique parce que, comme le disait ma grand-mère, l’Amérique c’était pour ceux qui voulaient « avoir ». Et la France pour ceux qui voulaient « être ». Belle leçon ! Qu’est-ce qu’un immigrant nous doit en arrivant ? Qu’est-ce qu’on lui doit quand il arrive ? Comment peut-on endosser les habits de la République sans se renier ? Tout ça est plus que passionnant : vital.
Avez-vous lu le scénario au fur et à mesure ou l’avez-vous découvert d’un seul coup ?
Je l’ai découvert une fois terminé. Mais bien sûr, Rose m’avait parlé auparavant de son idée de raconter la
rafle du Vel’ d’Hiv’ à travers les enfants, puis plus précisément, après l’avoir rencontré, à travers l’enfance de Joseph Weismann… C’est la vraie grande idée du film : elle a choisi de le raconter à travers les enfants... Lorsque Rose m’a donné le scénario à lire, je me suis enfermé dans mon bureau, à la maison. Au fur et à mesure que je lisais, j’étais partagé entre l’émotion personnelle, la satisfaction professionnelle, l’envie « d’y aller » et… la crainte terrible qui me nouait le ventre que, finalement, la tension retombe ! Lorsque j’ai refermé le scénario, non seulement j’étais heureux professionnellement, comme un producteur qui tient un bon script, mais aussi… comme un mari fier de la femme de sa vie !
Etait-ce un film plus difficile à produire que d’autres ?
Après le succès de La Môme, j’ai pensé naïvement que les choses seraient désormais plus faciles. Hélas, il n’en est rien. On a malheureusement à faire dans la plupart des cas à des gens qui n’ont pas de mémoire… J’ai entendu des choses terribles, de l’ordre de « C’est de l’histoire ancienne », « Tout le monde s’en fout ! »,… Ça, ce sont de vraies blessures. Et puis, dans chaque épreuve, il y a des choses formidables. La
rafle a été ainsi l’occasion pour nous de retrouver Gaumont, avec qui j’avais fait 1492, Vatel, Les Rivières Pourpres, L’Enquête Corse.
En même temps, on sent que vous n’avez pas lésiné sur les moyens : les décors, la figuration…
C’est quand même un budget autour de 20 millions d’euros. Les plus grosses dépenses ont été pour les décors et la figuration. Mais c’était impensable de concevoir le film autrement ! Le Vel’ d’Hiv’ d’abord. On a essayé de trouver en France, en vain, des bâtiments qui lui ressemblaient. Donc, il fallait le recréer. Pareil pour le camp de Beaune-La-Rolande.
Olivier Raoux, notre compagnon et ami de La Môme, a fait merveille. Quant à la figuration, c’est vrai qu’elle a été très nombreuse - on a eu plus de 10.000 cachets de figuration, presque le nombre des raflés – mais on ne pouvait pas faire autrement. C’est le nombre qui fait que la déportation et l’extermination sont un crime monstrueux. Il fallait rendre compte du nombre…
Etes-vous allé sur le tournage plus que d’habitude?
Je m’y suis installé. Je voulais vivre avec Rose cette aventure. J’avais envie de voir à la fois ma femme relever son plus grand défi et le réalisateur de La
rafle au travail…
En quoi vous a-t-elle le plus surpris ?
Je la connais trop pour être surpris par sa force. Mais, franchement, j’ai été admiratif… Je la regardais mener tout ça de main de maître et en même temps, moi qui la connais très bien, je savais ses moments de doute, je voyais parfois son désarroi intérieur et la manière dont elle tenait malgré tout à avancer, et puis ses moments de grâce lorsqu’elle sentait que ça venait, lorsqu’elle dirigeait les enfants… C’était un travail sur la retenue des acteurs, des décors, des mouvements de caméra et de la lumière… Ce n’est pas possible que les gens ne le ressentent pas. Si mes grands-parents étaient là, ils seraient fiers.
Si vous ne deviez garder qu’une image, qu’un seul moment de toute cette aventure…
Rose qui met en scène le petit Nono lorsqu’il hurle en pleurant : « Je ne veux pas partir, laissez moi tranquille »… Il a cinq ans et demi. Il n’est pas comédien. A ce moment-là, je vois à quel point elle fait corps avec son acteur, à quel point elle incarne la situation en criant avec lui, à quel point elle casse tous les codes de la mise en scène traditionnelle et est dans la novation totale… Il n’y avait plus d’axes, d’objectifs, seulement la tragédie, et c’est comme si à ce moment-là le cinéma se réinventait sous mes yeux…