Qu’est-ce qui vous a le plus surpris et touché à la lecture du scénario de La Rafle ?
Ce qui m’a surpris avant tout c’est qu’Ilan me propose le film. Ce n’est pas le genre de sujet ni de personnage qu’on a l’habitude de me demander. Ça m’a beaucoup touché. Il est venu me voir, il n’y avait pas encore de scénario, il y avait simplement son désir de témoigner, de raconter cet événement terrible, il m’a parlé de Joseph Weismann qu’ils venaient de retrouver…
J’étais à la fois surpris et flatté d’être dans un film dont le sujet est si important, qui allait évoquer un moment si douloureux, qui n’est pas de la fiction, qui porte le flambeau de la mémoire, j’étais fier, pour mes gamins, d’être dans un film qui racontait ça. En même temps, moi, j’ai toujours eu peur du côté « donneur de leçons ». Peut-être justement parce que, d’une certaine manière je suis aussi un immigré et qu’il m’a toujours paru difficile de prendre la parole au nom de la communauté nationale… Quand Rose m’a passé son scénario, il n’avait rien de manichéen, j’ai tout de suite dit oui.
Comment définiriez-vous votre personnage, le Docteur David Sheinbaum ?
Pour moi, il est simplement l’incarnation du serment d’Hippocrate. Je me suis accroché à ça. Exercer son métier quoi qu’il lui en coûte, où qu’il soit, soulager la douleur, soigner, faire les gestes élémentaires… Ces gamins, il ne peut pas ne pas les accompagner jusqu’au bout. C’est comme un fil qu’il tire et qu’il ne peut que suivre. Et il se retrouve là-bas, dans le camp, dans la forêt, avec eux…
Je me suis d’ailleurs demandé, à la lecture du scénario, comment, alors qu’on est en pleine vie, en pleine lumière, qu’on peut se déplacer et faire ses courses où on veut et comme on veut, sans porter d’étoile, comment on peut interpréter cet homme qui, à cause de la communauté à laquelle il appartient, se retrouve empêché de tout et pratiquement condamné à mort. Comment fait-on pour interpréter ce mec de l’intérieur ?
Juste, peut-être, penser qu’on peut tous un jour être membre d’une communauté agressée, méprisée, soumise à la barbarie. Je ne suis pas juif, mais j’ai été élevé par des juifs, j’ai passé beaucoup de temps avec eux. A Casablanca, dans mon enfance, toutes les communautés, toutes les nationalités, toutes les religions coexistaient. Les Musulmans, les Juifs, les Français, les Américains, les Corses… Ces interrogations, on les a avant le tournage. Au moment où l’on tourne, comme d’habitude, les choses se font chimiquement, il y a toujours cette magie qui se crée sur un plateau, cette ambiance de travail, et puis aussi sans doute, il faut bien que je l’admette, cette expérience à laquelle je ne pense pas mais qui doit bien être utile… En tout cas, Sheinbaum, je l’ai fait comme un enfant, pas comme un adulte. Dans une sorte d’innocence et de pureté. Sinon, c’était impossible. Il aurait été fracassé, sans pouvoir agir, sans plus rien pouvoir faire…
Comment se protège-t-on d’un tel rôle, d’un tel sujet ? Est-ce qu’on s’en protège d’ailleurs ?
Oui, il vaut mieux s’en protéger un peu pour ne pas perdre pied… Quand on se retrouve au milieu du Vel’ d’Hiv’ et qu’on réalise les conditions dans lesquelles ces milliers de gens sont restés plusieurs jours, quasiment sans toilettes, sans eau… Si on se laisse envahir par tout ça, on ne peut qu’être anéanti et on ne peut plus continuer. Beaucoup ont fait des maladies psychosomatiques sur le tournage. Moi, mon remède a été de dire des bêtises, beaucoup de bêtises !
C’est un truc andalou : quand je suis affecté, je rigole. Histoire de désamorcer les bombes ! Mélanie a compris très vite. Rose a été un peu surprise au début, puis elle a compris que c’était une manière pour qu’il n’y ait pas trop de fantômes… J’ai beaucoup mangé aussi. Beaucoup ! Et beaucoup grossi. Gad, qui est plutôt du genre angoissé, me disait : « Mais, putain, comment fais-tu pour gérer tout ça ? » et je lui répondais : « On va aller manger ce soir ! ». Il était fou !
Vous connaissiez Mélanie Laurent qui joue votre infirmière ?
Non, pas du tout. Avec ses grands yeux tels un lac, c’est quelqu’un de très présent… Elle est très professionnelle, et surtout très à l’écoute de l’autre, sachant réagir en fonction du jeu de ses partenaires. A la fois tranquille et déterminée. Un petit bout de femme à l’apparence fragile mais forte à l’intérieur. Quelqu’un de costaud. Ce qui ne l’a pas empêchée, elle aussi, de tomber malade ! Notre relation est très bien écrite dans le scénario.
En d’autres temps, en d’autres lieux, cet homme et cette femme auraient peut-être pu vivre d’autres choses ensemble. Mais là, c’est impossible. Je ne le vois même pas se déshabiller, ce médecin ! Il dort en blouse blanche, je pense. C’est comme s’il n’avait ni femme, ni famille, qu’il n’était que son métier. Il pourrait être tous les médecins du monde au fond…
Il y a longtemps qu’on ne vous avait pas vu interpréter un personnage aussi quotidien, aussi réaliste, ni jouer autant sur l’émotion. Cela a-t-il changé quelque chose dans votre travail ?
J’ai le sentiment que ce film marque un tournant. Comme si quelque chose de nouveau s’était construit. En ce qui me concerne, j’ai toujours fait la différence entre l’acteur et la personne mais on dirait qu’aujourd’hui, Jean a accepté
Jean Reno, a accepté l’âge de
Jean Reno, a accepté l’absence de distance entre son travail et les personnages…
Au début de ma carrière, je mettais toujours une grande distance entre les personnages et moi, je leur disais : « Je ne m’embête pas avec ce que vous êtes, vous n’avez rien à voir avec moi ! » même si c’était en partie faux. Aujourd’hui, c’est comme si la distance était en train de s’abolir, comme si les choses se recollaient, se réunissaient. A un certain âge, c’est sans doute plus facile à vivre...
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur un plateau ?
Une main de fer dans un gant de velours. Elle est droite, honnête, elle voit tout, elle sait ce qu’elle veut et sait comment l’obtenir. Elle est très forte mais essaye de ne faire de mal à personne… Elle aussi a somatisé. Elle ne fait pas ce film-là par hasard. Ce film, c’est son enfant ! Leur enfant à tous les deux, à Rose et à Ilan. Lui, il était là quasiment tout le temps. Il était la mémoire. Il y avait là l’ombre de son père et de sa famille…
Que vous inspire le fait de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
Ça fait se poser simplement de grandes questions sur l’humanité. C’est bien de faire un film comme celui-là, c’est bien que les gens le voient, c’est bien que l’histoire soit surtout celle des enfants, parce que les enfants, c’était nous hier, et ce sera nous demain, c’est en ça que c’est important. Juste pour que l’histoire ne se répète pas.
Et si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute l’aventure?
Le camp ! Il était redoutable. Parce que c’est la négation de l’individu. Il n’y a plus de liberté, plus d’intimité… Autour, il y a la nature, l’eau, les montagnes... Le camp, les fils de fer barbelés, c’est la négation de tout ça, et bien plus encore… Quand on est là, ça a beau être un décor de cinéma, on imagine aisément le rouleau compresseur en marche. C’est terrifiant. Y arriver tous les matins, même avec l’équipe, c’était terrible, alors je disais des idioties, je racontais des histoires, je demandais ce qu’on allait manger à midi… Simplement parce qu’on ne peut pas être serein face à cette histoire. L’autre image, c’est l’arrivée sur le tournage, le 16 juillet, de Joseph Weismann pour les scènes du Vel’ d’Hiv’.
On a fait une minute de silence et là, je peux vous dire que vous en sortez dévasté. Parce que pendant tout le temps de la minute de silence, il n’a pas pu ne pas pleurer. Et vous repartez avec des poignards dans le cœur… Et à côté de ça, c’est tout à fait un type de Montmartre, un poulbot qui parle avec un accent de titi parisien. Quand on pense qu’après la guerre, il a fait sa vie, a eu trois enfants, c’est incroyable ! La rencontre avec lui a été un des grands chocs émotionnels de ce film.