Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de La Rafle ?
Je l’ai lu d’un coup, mais non sans difficultés. En lisant la scène de la fouille au camp, par exemple, je ne pouvais plus respirer. C’était d’une telle violence... Je pleurais en tournant les pages. Arrivée à la fin du script, j’ai tout de suite appelé Rose, mais je pouvais à peine parler entre deux sanglots ! Déjà, la journée que j’avais passée avec elle avant qu’elle me donne le scénario m’avait bouleversée. Elle m’avait montré les documents, les photos...
Elle m’avait expliqué comment chaque scène et chaque personnage, même ceux qu’on ne faisait qu’apercevoir, étaient nourris d’histoires vraies, de personnes ayant existé. Elle me racontait les histoires de chacun. C’est peut-être ça qui m’a le plus touchée, que chaque anecdote soit réelle, que ça ce soit passé comme ça, qu’elle ait fait ces recherches-là, et puis surtout qu’elle me donne l’opportunité de participer à un vrai devoir de mémoire. Des films comme
La Rafle, ce sont non seulement des beaux rôles mais des films nécessaires, ce sont à la fois des films importants et des films magnifiques à faire, il n’y a donc pas à hésiter.
Comment définiriez-vous Annette Monod, votre personnage ?
Dans la vie, c’était une héroïne, une vraie. Cette femme s’est battue toute sa vie contre les injustices. Après guerre, elle s’est occupée des prisonniers, a milité contre la peine de mort et contre la torture… C’est formidable de pouvoir l’interpréter. Dans le script, c’est un personnage qui est très bien écrit. On démarre sur le sourire, presque sur la légèreté qu’on pouvait avoir aussi à Paris dans ces années-là. Annette vient d’avoir son diplôme, elle est heureuse. Sauf que la première expérience qu’elle vit en tant qu’infirmière, c’est le Vel’ d’Hiv’ ! Elle se retrouve dans un endroit inhumain, confrontée à l’injustice. Dès ce moment-là, elle veut partir avec eux. C’est ce qui est encore plus beau. Elle a compris que ça allait être l’horreur mais n’hésite pas deux secondes… Depuis
Je Vais Bien, Ne T’en Fais Pas je sais que je suis une actrice dramatique. J’aime ces scènes-là. Sur les scènes d’injustice, je pars très vite ! Mais là, j’ai tout vécu très intensément. Je ne supportais pas qu’on traite les enfants comme ça, qu’on les mette dans des wagons, même si c’était du cinéma ! Je pleurais, j’étais pleine de colère, j’avais envie de monter dans le wagon, de les faire sortir, j’avais envie de tuer tout le monde, j’étais envahie d’une telle rage… Tout ce que je n’avais pas pu faire dans le Tarantino (Inglourious Basterds), j’avais soudain l’opportunité de le faire.
Le fait qu’elle ait réellement existé a-t-il changé votre manière de travailler ? Est-ce que ça vous donnait une responsabilité supplémentaire ?
Non, pas plus que ça. Si je l’avais rencontrée, sans doute, cela aurait changé des choses mais elle est morte en 1995. La rencontre avec Joseph a été un moment très fort. Ca a été un choc pour lui de venir sur le plateau. Il devait arriver un soir à Budapest, je l’attendais dans le hall, je voulais absolument le prendre dans mes bras, c’était un vrai besoin physique. Il est arrivé, on est tombé dans les bras l’un de l’autre, il m’a dit : « C’est vous mon infirmière ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je suis là pour m’occuper de vous pendant tout le tournage ». Et j’ai commencé à lui poser des questions par rapport au film, par rapport à ce qu’il avait vécu. A un moment, il s’est arrêté. « Je ne peux pas raconter ». Il s’est mis à pleurer. Cela a été, pour moi, une rencontre incroyable. De toute façon, c’est le tournage le plus chargé en émotion que je n’ai jamais vécu. D’un côté, c’était un tournage extrêmement heureux. Et de l’autre, une expérience bouleversante, éprouvante. Côté joyeux, il y avait l’aspect infirmière qui s’occupait des enfants, qui, très vite, a débordé dans la vraie vie. A Budapest, on était tous dans le même hôtel, autour d’un jardin. Tout le monde allait et venait, je laissais ma porte ouverte, les mômes venaient me réveiller le matin, je leur racontais des histoires…
N’était-ce pas au fond votre façon de travailler le personnage ?
Si mais pas seulement. Je trouvais nécessaire de créer un lien très fort avec les enfants puisque, dans le film, ils m’aiment et me sont très attachés, surtout le petit Nono. Mais je me sentais aussi d’une certaine manière en charge d’eux, presque responsable. J’avais l’impression que le rôle allait au-delà de ce tournage, qu’il fallait s’occuper de ces enfants. C’est violent un tournage, même s’ils ne se rendent pas compte toujours de ce qu’ils jouent. Ils reçoivent une attention d’adulte pendant trois mois et puis, tout d’un coup, ils retournent à l’école et redeviennent des enfants comme les autres. C’est dur. Hugo, qui joue le petit Jo, je l’ai revu, je suis allée chez lui, je l’appelle de temps en temps, on est resté en contact. Ça me paraissait impossible de faire autrement et Rose, sur le plateau, a justement été très intelligente.
De quelle manière ?
En comprenant ce besoin que j’avais de créer des liens avec les enfants et aussi en me laissant être drôle entre les prises. Je lui avais dit : « Fais moi confiance, je te donnerai l’émotion qu’il faudra au moment où il faudra, laisse-moi juste aller, peut-être même très loin parfois, dans les blagues parce que je vais en avoir besoin. » Elle l’a très bien compris. C’était un exutoire vraiment nécessaire parce que sinon je n’aurais pas pu résister. Rien que le camp, déjà quand on y arrivait, c’était d’une violence ! Cet exutoire n’a peut-être pas suffit puisque je suis tombée malade quand même. C’était un curieux mélange. J’ai rencontré des gens formidables, je me suis bien entendue avec
Ilan Goldman qui était là tout le temps. J’étais fascinée par la figuration hongroise, ils étaient magnifiques, ils nous donnaient beaucoup. C’était une belle sensation d’être portée par tout le monde… C’était donc un tournage très joyeux, sauf qu’au bout d’un moment, à cause de l’histoire que raconte le film, des émotions auxquelles vous êtes confrontée, si vous êtes ultra-sensible, vous finissez par ne plus dormir ou en tout cas par dormir très mal ! Sur ce film, toutes les nuits, j’ai été déportée, toutes les nuits, j’ai essayé de sauver mon petit frère… Vous vous réveillez le matin, vous êtes épuisée d’avoir couru toute la nuit. En plus, c’étaient de grosses journées, par 45 °…
En même temps, vous auriez pu vous dire que ça servait le personnage…
C’est vrai, mais d’habitude je déteste ça. Je ne travaille jamais comme ça. En fait, je pense que je suis tombée malade parce que, au final, je ne supportais pas que le film prenne à ce point possession de ma vie. Moi, j’aime bien quand il y a une coupure entre le tournage et la vie. Là, c’était compliqué de garder une distance entre les scènes qu’on tournait et le reste de la journée... J’ai donc fait un zona total. On tournait les scènes du Vel’ d’Hiv’, j’étais habillée en infirmière, je jouais l’infirmière et c’était moi qui, entre les prises, étais sur les brancards à me tordre de douleur ! J’avais des spasmes parce que le médicament que je prenais était très fort, et Rose me disait : « On va arrêter ». Je refusais. C’était presque de la schizophrénie. Je me disais : « C’est normal qu’elle soit dans cet état-là, c’est normal qu’elle ait des crises de spasmes parce que ce qu’elle voit est horrible… » Moi qui aime bien les rôles où on ne se maquille pas, où on est vrai, où on est fatigué parce qu’on est fatigué – pour moi, c’est ça être actrice - j’étais servie !
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur le tournage ?
C’est une femme forte. Et en même temps d’une grande douceur. Je tourne très peu avec des femmes, mais j’adore ça. Les rapports sont différents. On n’est jamais dans la séduction, toujours dans le travail. Rose, elle est forte, intelligente, passionnée, très généreuse. C’est un metteur en scène – et j’aime ça - qui prend soin de ses acteurs, qui ne leur veut aucun mal, qui ne les maltraite jamais pour obtenir quoique ce soit, qui n’est jamais dans la manipulation. C’est tellement agréable d’avoir un metteur en scène qui vous fait confiance. Il y a chez elle quelque chose de très doux, physiquement.
C’est aussi un vrai capitaine qui sait être ferme, qui sait embarquer tout le monde sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur. Sur le plan de la mise en scène elle-même, elle sait ce qu’elle veut, elle fait attention aux cadres, aux plans, elle a de très bonnes idées. C’est bien de savoir qu’on est entre de bonnes mains…
Et Jean Reno, quel partenaire est-il ?
Il est très gentil, très à l’écoute. C’était très agréable, c’était très simple en fait. C’était bien de le voir jouer sur l’émotion pure…
En fait, vos principaux partenaires, ce sont les enfants. On dit qu’il n’y a rien de plus difficile pour les acteurs…
Il faut juste partir du principe que la prise sera pour eux et qu’il faut donc que, nous, on soit parfait à chaque prise. Il faut les aider, on ne peut pas avoir d’ego face à un enfant, on lui donne tout, on fait tout pour qu’il soit bien. Il faut jouer tout le temps, être sans cesse inventif. Ça demande beaucoup de temps et d’énergie mais c’est amusant parce qu’il faut user de tas de stratagèmes quand ils en ont assez, quand ils sont fatigués… J’ai adoré ça. Avec les jumeaux qui jouaient Nono, c’était fascinant.
Ce sont deux personnalités très différentes et, en même temps, selon les moments, selon lequel travaillait et lequel était au repos, les personnalités s’inversaient… C’est aussi pour ça que je passais beaucoup de temps avec eux en dehors des scènes. C’est important de créer un lien avec l’enfant, parce que lui, à 4 ans, il s’en fiche d’être professionnel, de réussir la scène…
Y a-t-il une scène que vous appréhendiez ?
Je ne crois pas. Plus ça paraît intense, dur, plus ça me plaît – à la condition que la scène soit bien écrite. A la limite, je trouvais beaucoup plus dur de devoir rire sur ce vélo années 40, très casse gueule sur les pavés de Paris. C’est le seul jour que je redoutais !
En quoi est-ce important pour vous de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
Parce que, avec tout ce qui se passe autour de nous, c’est bien de rappeler que des événements comme
La Rafle du Vel’ d’Hiv’ ont eu lieu… Pour qu’on s’en souvienne, pour qu’on se méfie de tout ce qui pourrait de près ou de loin lui ressembler. C’est aussi un film sur le choix. Pourquoi tout d’un coup il y a ce pompier qui désobéit et donne à boire à ces prisonniers ?
Et pourquoi le gendarme suit les ordres qu’on lui a donnés, même s’ils sont inhumains ? Le film nous montre juste qu’on a toujours le choix. C’est bien de le rappeler et c’est vrai pour toutes les époques pour hier comme pour aujourd’hui, et malheureusement comme pour demain…
Si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute cette aventure ?
Eh bien, je crois que c’est avant de lire le scénario, cet après-midi que j’ai passé avec Rose. D’abord parce que, pour une actrice, c’est un moment symbolique. C’est le début de quelque chose. On a envie d’y être, on fantasme sur le personnage, sur les scènes. On est dans le désir, dans la promesse, dans la confiance… Ensuite, parce que j’étais absolument bouleversée par tout ce que Rose me disait, me montrait. A chaque histoire qu’elle me racontait, j’avais des frissons dans tout le corps et les larmes aux yeux. Elle parlait de tout ça avec une telle passion, une telle implication.
Elle savait déjà comment elle voulait filmer les scènes. C’est une sensation tellement agréable d’être avec un metteur en scène qui sait ce qu’il veut, sur lequel on sent qu’on va pouvoir se reposer, avec lequel on va être en confiance et donc ne pas craindre de tout donner…