Le titre de votre film - La Sainte Victoire - peut être perçu de plusieurs manières différentes. Pouvez-vous nous en parler ?
Au-delà d’un clin d’œil à la montagne située près d’Aix-en-Provence, région colorée et lumineuse où se déroule l’action, le titre propose une double lecture qui, à mon sens, résume parfaitement la thématique du film : faut-il être prêt à tout pour réussir quitte à se compromettre ou à vendre son âme ? Ou la
victoire se doit-elle d’être atteinte en restant intègre ? Chacun de mes personnages est construit autour de ce dilemme : «Qu’êtes-vous prêt à perdre pour gagner ?».
Votre film précédent, Le Rôle De Sa Vie, abordait la fascination d’une personne pour une autre. Ce thème est aussi une composante de La Sainte Victoire…
Il semble que ce soit un thème récurrent dans mon travail. Il liait deux femmes dans
Le Rôle De Sa Vie, il relie deux hommes dans
La Sainte Victoire : d’une part, un homme ambitieux issu d’un milieu modeste pour qui la réussite sociale est un graal qu’il poursuit depuis la plus jeune enfance ; d’autre part, un député, issu d’une classique bourgeoisie de province, homme de conviction qui cherche à conquérir la mairie de sa ville pour y apporter plus de justice sociale. Une part du film explore la relation complexe entre ces deux hommes où l’intérêt se mêlant à l’amitié, ils se retrouvent vite dans un rapport de méfiance, puis de trahison. À cette première partition, viennent se greffer d’autres personnages, d’abord plus secondaires, puis qui prendront au fil de l’intrigue une part de plus en plus importante.
Dès l’écriture du scénario, je voulais créer une sorte de «mille- feuilles» de personnages représentatifs de la complexité des rapports politico- industriels. Côtoyant notre architecte ambitieux et notre député pragmatique, on croise aussi un flic démissionnaire un peu largué, une femme militante, intègre et révoltée, une jeune fille bourgeoise aux préoccupations futiles, un grand-père débonnaire et iconoclaste... Au fil de l’intrigue, tous sont entraînés malgré eux dans un engrenage qui les dépasse. Face au puissant lobbying de la téléphonie mobile, chacun devra faire le choix de l’acceptation ou de la révolte, de l’intégrité ou de la compromission.En cela,
La Sainte Victoire s’apparente au genre policier. L’histoire se construit à la façon d’un thriller politique. Stylistiquement, je me suis inspiré de certains films américains où l’intrigue progresse de façon rythmée et parfois scandée par une voix off. D’où ce début où l’on découvre le personnage de Xavier, interprété par
Clovis Cornillac, son enfance dans une cité, la genèse de son goût pour les montres tape-à-l’œil et les costumes «bling-bling».
D’où certains décors très colorés et grandioses pour exprimer de l’intérieur le point de vue de Xavier, sa nécessité de paraître qui signifie pour lui réussite sociale. Ce jeune entrepreneur est prêt à tout pour réussir, quitte à emprunter parfois des chemins à la limite de la légalité. Se faisant, il va entraîner dans sa chute Vincent Cluzel, joué par
Christian Clavier, qui, d’abord charmé par ce Xavier, efficace et attachant, se trouve vite précipité dans les griffes d’un pouvoir industriel farouchement opposé à ses desseins politiques. Formellement, j’ai suivi l’évolution du rapport entre Vincent et Xavier. Dans la première partie du film, comme dans une amitié naissante, les choses sont légères, on fait connaissance, la musique est entraînante, des pointes d’humour nous font sourire, les mouvements de caméra, élégants et fluides, expriment l’harmonie du rapport entre ces deux hommes. Puis, au fil de la tension qui s’installe entre Xavier et Vincent, mais aussi par ricochet entre les autres protagonistes, les plans sont de plus en plus rapides, le montage plus cut et heurté, les mouvements de caméra plus saccadés et tendus. Mon idée était de retranscrire le côté inexorable du piège qui va se resserrer autour des personnages
Saviez-vous dès le départ que La Sainte Victoire se construirait autour d’une double ambition ?
Au début, il m’est toujours difficile d’avoir une vue globale de ce que je vais écrire. Mais je sentais effectivement que l’intrigue principale s’articulerait autour de la confrontation entre Xavier Alvarez et Vincent Cluzel. L’itinéraire du personnage de Xavier Alvarez consiste à découvrir ce qu’est vraiment la réussite. Il a d’abord imaginé le succès à partir d’une idée erronée de paraître, de fortune et d’homme d’influence. Xavier a tellement honte de ses origines modestes de jeune de banlieue qu’il est prêt à tout pour se faire accepter dans le milieu bourgeois de Vincent. Tout l’enjeu pour ce personnage est de prendre conscience que la véritable réussite ne correspond pas à l’image que nous en présente la société aujourd’hui, celle de l’argent, des beaux costumes et du pouvoir. Pour lui, cette prise de conscience aura un prix…
Vincent Cluzel, lui, est un homme intègre et de conviction. S’il souhaite être élu, ça n’est pas pour sa propre gloire mais pour apporter à sa ville plus de justice sociale et d’équilibre entre le centre-ville et la banlieue. Par ailleurs, il est associé à une militante écologiste,
Valérie Benguigui, et, comme elle, il est sensibilisé aux risques des antennes relais près des écoles. Au début, c’est un homme peu enclin à accepter les règles de la communication people et de la langue de bois. Son objectif est de mettre en œuvre des idées auxquelles il croit vraiment. En acceptant l’aide de Xavier qui va se démener comme un beau diable pour améliorer son image, son phrasé, son style, il ignore le piège dans lequel il se précipite.
De fait, des intérêts industriels, opposés à son projet de loi concernant les antennes relais, n’hésiteront à se servir de Xavier pour empêcher Vincent de parvenir à ses fins. Face au machiavélisme de grands groupes industriels, Vincent, comme les autres protagonistes, devra faire le choix de courber l’échine ou de refuser la «règle du jeu». Encore une fois, dans les scènes, ce sont avant tout les parcours humains que j’ai mis en avant par rapport à l’intrigue policière proprement dite.
Avaler les couleuvres ou pas, courber l’échine ou se battre, autant de choix face auxquels chacun des protagonistes sera confronté. Comme dans
Le Rôle De Sa Vie j’utilisais en toile de fond le monde du cinéma pour raconter un rapport riche de mille contradictions entre deux femmes, je me sers ici du contexte politico-industriel comme toile de fond.
Au moment où vous écriviez La Sainte Victoire, étiez-vous décidé à faire passer un message ?
Je ne crois pas que le film soit manichéen, il ne donne pas de leçon. Selon moi, accepter ou pas les compromis n’appartient pas plus à un camp politique qu’à un autre. C’est juste un choix auquel tout élu susceptible de prendre des décisions ou de légiférer est forcément confronté. Plutôt qu’un message, c’est plus le fonctionnement d’un système que je donne à voir aux spectateurs. L’enjeu est de restituer la complexité du rapport entre le législateur et le lobbying industriel. De mon point de vue, toute la difficulté est qu’en la matière, chacun a ses raisons. Quand le personnage de Vincent Cluzel dit à Michèle, la militante écologiste : «Il faut d’abord se faire élire et participer au pouvoir pour faire exister ses idées», il a raison.
Mais, quand Michèle lui présente sa démission car, pour elle, toute forme de compromission lui est insupportable, elle a aussi raison. Comme disait Renoir, «le problème dans ce bas monde, c’est que chacun a ses raisons». Et, finalement, l’actionnaire prêt à tout pour empêcher l’effondrement des valeurs de son groupe, lui aussi a ses raisons...
C’est le système qui est peut-être à remettre en question. Dans le film, tous s’en sortent plus ou moins - ni tout noir ni tout blanc, mais avec des nuances de gris, comme dans la vie. Pas de grand vainqueur, pas de happy end. Je comprends tous ces personnages, avec leurs qualités, leurs paradoxes, leurs défauts. Chaque spectateur en découvrira les clefs et pourra se faire sa propre idée.
Le casting est un des atouts de La Sainte Victoire. À quel moment avez-vous pensé à vos acteurs ?
J’ai tout de suite pensé à
Clovis Cornillac pour interpréter Xavier, le personnage central de l’histoire. Je l’ai choisi par pure intuition car je ne le connaissais pas. Pour l’avoir simplement croisé - au théâtre en particulier - j’aimais bien son côté bonhomme. Il confère à son personnage une authentique fraîcheur, une innocence associée à une énergie typique d’un «Rastignac». Clovis y associe une fragilité discrète et étonnante. Parmi les acteurs auxquels on pouvait penser pour le rôle de Vincent Cluzel,
Christian Clavier a tout de suite adoré le personnage. Il en possède l’autoriténaturelle, l’humour et l’ambiguïté.
Certes, il y a sans doute une forme de provocation à lui faire jouer un politicien, si ce n’est de gauche, du moins social-démocrate. Mais, cela crée surtout un paradoxe qui me semble dynamique et qui m’a permis de creuser davantage la complexité du personnage. Quand Christian a enfilé des lunettes arrondies, une veste en velours marron, hop, j’ai vu mon député ! Autour de ce tandem, j’ai eu la chance d’avoir des comédiens très variés avec lesquels j’avais envie de travailler. C’est particulièrement vrai de
Sami Bouajila qui interprète le rôle de Yacine, ce flic désabusé, un peu revenu de tout, l’ami d’enfance de Xavier, qui va au fil du film reprendre confiance dans le fait que, si chacun y met du sien, il est possible de faire bouger les choses. Son duo avec
Valérie Benguigui apporte à
La Sainte Victoire un vrai souffle d’optimisme.
Valérie Benguigui est une actrice juste, d’un charme profond et rare, idéal pour incarner cette militante pleine de vie et de conviction. Dans sa confrontation avec Sami, elle va le pousser à reprendre confiance et à se remettre en question.
Ce policier bourré de clichés du genre, «à la fin, c’est les gens d’en haut qui décident et puis, c’est tout», va réapprendre à défendre ses idées et à se battre. Sami et Valérie apportent à cet étage de mon «mille-feuilles» une crédibilité et une profondeur remarquables.
Vimala Pons, qui incarne Anaïs Cluzel, la fille du député, petite bourge maniérée aux préoccupations futiles, va être elle aussi confrontée à un choix déterminant. Lors du casting, Vimala s’est imposée comme une évidence. Vive, un charme fou, un mélange de classicisme et de fantasque, elle était parfaite pour s’intégrer entre Clovis et Christian. Elle exprime avec émotion sa détresse face au dilemme violent auquel elle doit faire face : choisir entre sa famille ou son homme.
On la découvre d’abord «fille de», petite bourge tête à claque qui devra affronter une réalité à laquelle elle n’a pas du tout été préparée. Pour le personnage de Robert, le patriarche, il me fallait ce côté débonnaire, vivant, étrange et sympathique que
Michel Aumont incarne à merveille. Il faut tout le talent de Michel pour jouer les aspects les plus contradictoires de ce rôle avec autant de véracité.
Marilyne Canto, enfin, joue Géraldine, une femme fragile qui elle aussi va devoir prendre ses responsabilités. Là encore, on joue sur l’opposition entre l’apparence d’une jeune femme fragile et insouciante et ce qu’elle incarne vraiment dans les rouages de la machination pour mieux surprendre le spectateur.
L’une des qualités de La Sainte Victoire est de présenter des personnages très différents, aussi nuancés que réalistes ; le public en trouvera toujours un dont se sentir proche. Comment les construisez-vous ?
À la base, je suis dans tous mes personnages. Je prends des aspects de moi, je m’inspire de ce que je lis, des gens que je connais. Pour ma part, je ne me sens pasplus proche de l’un ou de l’autre, c’est l’ensemble qui me parle, au-delà des âges, des clivages ou des préjugés. Pendant la phase d’écriture, ma compagne me disait d’ailleurs qu’avec tous ces gens, ça devenait un peu encombrant à la maison !
Je me suis également inspiré d’hommes politiques qui m’ont laissé les suivre avec une caméra vidéo, qui m’ont permis de repérer les lieux où ils travaillent (mairie, assemblée nationale, meeting...) et de découvrir leur rapport avec les journalistes dans la mythique salle des 4 colonnes. Ce qui m’a aussi conduit à rencontrer certains journalistes politiques et à pouvoir confronter un premier jet du scénario à la réalité de la vie parlementaire. Ainsi, Alexandre Kara, Arnaud Montebourg, Michèle Rivasi... nous ont été d’une aide précieuse tout au long de la fabrication du film.
Même si La Sainte Victoire ne comporte pas de message, il aborde quand même frontalement des points sensibles bien réels, comme l’impact des antennes téléphoniques…
Là, encore, je me suis beaucoup documenté auprès d’associations spécialisées, mais aussi d’élus et de journalistes qui ont pu lire le scénario. Il existe effectivement de nombreuses antennes relais installées à proximité de maternelles ou d’écoles. Beaucoup de parents d’élèves s’en plaignent et souhaiteraient des lois pour imposer plus de distance entre ces antennes et certains lieux sensibles.
Dès 2005, une proposition de loi sur le sujet, présentée notamment par Nathalie Kosciusko- Morizet appelait à l’application du principe de précaution dans ce domaine. Malgré cela, les antennes continuent d’émettre à deux pas des cours de récréation. Il semble que les impératifs industriels ont pris le dessus sur l’intérêt public.
Quel genre de réalisateur êtes-vous ?
En tournant, j’essaie de rester fidèle à ce que j’ai écrit, mais je sais aussi m’adapter et écouter les suggestions d’un acteur. Dans mon esprit, tout est très organisé, mais au moment de la fabrication, mille incidents et contretemps interviennent et il faut faire avec. Je m’en nourris du mieux possible, en utilisant au maximum l’humeur d’un acteur, par exemple, ou la particularité d’un décor... Je fais souvent beaucoup de prises, parce que je veux essayer certaines choses, parce que je cherche une émotion précise.
Un peu comme des moteurs, certains comédiens sont très réactifs et n’ont besoin que de deux ou trois prises alors que d’autres en ont plutôt besoin de sept ou huit pour commencer à trouver leurs repères. Comme ils étaient nombreux sur
La Sainte Victoire et que le casting était très éclectique, il fallait harmoniser l’ensemble. Rencontrer un acteur, lui faire lire un texte, discuter avec lui, cela permet de repérer s’il fonctionne plus avec les mots, avec le corps, s’il est plus sensible à des notions émotionnelles ou rythmiques. Il faut trouver la clé pour bien communiquer avec chacun. C’est loin d’être simple, mais c’est passionnant !
Le style visuel de La Sainte Victoire est aussi particulier. Tout se passe dans une sorte d’idéal de province…
Dès le départ, j’ai situé l’histoire à Aix en Provence et dans ses alentours. Mais, ça pouvait être n’importe où en province. Les couleurs, les décors et les costumes sont un peu stylisés, décalés par rapport au réel pour donner au film une dimension de fable. Pour Xavier, le style est volontairement «kitsch», parfois presque de mauvais goût, afin de restituer visuellement ce qui est pour lui l’image de la réussite : une belle montre, des costumes très chics, une maison très m’as-tu-vu... Vincent, lui, fait partie d’une bourgeoisie plus installée, d’où l’image un peu idéalisée du lieu qu’il habite au pied de la montagne qui donne son titre au film. Pour chaque personnage, la direction artistique va dans ce sens de refléter plus ce qu’il incarne profondément dans cette fable autour de l’ambition et des compromis.
Ça a été une alchimie parfois difficile à tenir quand on doit intégrer les contraintes de moyens et de temps. Par exemple, si tout le film est censé se dérouler dans le Sud, nous n’y avons en fait tourné que 2 semaines, la plus grande partie des décors étant en région parisienne. Ou encore, pour les scènes de
victoire politique où l’on devait ressentir la montée en puissance du duo Vincent-Xavier, plusieurs plans ont été tournés pendant de vraies meetings des municipales 2008. Nous en avons ainsi filmé plusieurs, de droite, du centre, comme de la gauche. On se faisait passer pour une équipe TV, on grimpait sur les estrades à la recherche des bons cadrages, souvent des élus se demandaient pourquoi on avait une caméra si imposante par rapport aux autres journalistes !