Quand et comment vous est venu l’idée de ce documentaire sur la guerre des gangs au Salvador ?
Je suis arrivé pour la première fois à El Salvador en 1980. Photoreporter, j’y ai couvert l’actualité de manière continue, depuis la répression de la fin des années 70 à la guerre civile qui déchira le pays entre 1980 et 1992. En 1981, j’y tournais un documentaire Revolucion o Muerte. Depuis cette époque, mes liens avec ce pays, où je compte de nombreux contacts et amis, sont demeurés très forts, font partie intégrante de ma vie. À partir de 1990, quittant le photojournalisme, je me suis consacré exclusivement aux documentaires. Cependant, en 2004, face à la situation dra- matique au Salvador, j’ai repris mes boîtiers et j’y suis retourné. J’ai alors entrepris un reportage sur les Maras sous la forme d’une série de 130 por- traits de membres des deux gangs ennemis.
Pourquoi avoir choisi de suivre la 18 plutôt que la mara Salvatrucha (mS) ?
J’ai proposé aux 2 gangs en même temps l’idée du documentaire avec une présence d’un an avec une « clica » bande. La MS a eu peur de la durée, alors qu’au contraire, pour la 18, cela faisait la différence. J’ai donc tourné
la Vida Loca avec eux.
Vous vous êtes infiltré dans la vie des Maras. Comment y êtes-vous parvenu ?
Grâce à d’anciens « pandilleros » membres des gangs qui travaillent à la réhabilitation de leurs ex-compagnons d’arme. Deux d’entre eux sont des personnages du film.
Étiez-vous sous protection lorsque vous filmiez ?
Aucune protection spéciale ne m’a été accordée. En revanche, j’avais l’aval des plus hautes instances du gang, cela facilite énormément les choses. De plus, j’avais l’autorisation de la police pour travailler aussi avec elle dans le secteur.
Comment les choses se passaient au quotidien ?
Tous les matins, avec David Mengez, mon ingé son, je me présentais à la Campanera, le quartier, et je tournais selon l’emploi du temps de mes personnages. Il m’est arrivé de passer plusieurs jours sans filmer, par contre, notre pré- sence quotidienne nous a permis d’établir une relation de confiance absolument nécessaire. Les tensions entre les deux gangs ennemis sont permanentes. La Mara Salvatrucha et la 18 ont cha- cune leur langage codé, leur rite et leur tatouage et se haïssent cordialement. Aucun différend idéologique ou religieux n’explique cette lutte à mort dont l’origine, perdue dans les bas-fond des « barrios » hispaniques de Los Angeles, est oubliée de tous. 15 ans après une guerre révolutionnaire qui saccagea la nation, une nouvelle guerre civile, aussi terrible, oppose maintenant les pauvres aux pauvres.
Combien y a-t-il de maras au Salvador, dont la population compte 5.8 millions de personnes ?
De sources policières, approximativement 7500 membres des deux gangs sont en liberté, 7500 emprisonnés.
Combien de morts l’an dernier ?

En 2007 seulement, le nombre d’homicides était de 3497, selon l’Institut de médecine légale (IML). Dans un pays de 5,8 millions d’habitants, ces chiffres représentent une moyenne de 9,6 décès par jour. En 2008, les meurtres ont diminué, passant à 3174, d’après la Police nationale civile (PNC), mais le chiffre reste élevé. El Salvador a le taux le plus élevé d’homicides chez les jeunes 15 et 24 ans, en Amérique Latine et le deuxième au monde : 92 homicides pour 100 000 habitants dans ce secteur de la population. Pendant de nombreuses années, les autorités ont évoqué le phénomène des gangs afin d’expliquer la violence qui règne dans le pays. Mais en 2006, de tous les homicides (3 mil 928), conformément à l’IML, seulement 11,8% leur ont été attribués. Dans le documentaire, la police semble impuissante et l’armée inexistante. Depuis les accords de paix en 1992, après 12 ans de guerre civile, l’armée a l’obligation de rester en retrait de la vie sociale du pays. Par contre, elle intervient régulièrement en appui d’opérations policières.
Quel est l’engagement du ministre salvadorien de la Sécurité, et de l’État en général dans ce conflit ?

La première offensive contre les Maras a été engagée à l’hiver 2003, au Honduras, par le président Ricardo Maduro, dont le fils a été kidnappé et tué il y a plusieurs années. S’inspirant de la politique de « tolérance zéro » de l’ancien maire de New York, Rudolph Giuiliani, il a fait voter une loi condamnant de neuf à 12 ans de prison la seule appartenance à une « mara » (le gang). Des milliers de jeunes sont arrêtés, coupables de porter des tatouages ou de vagabonder sur la voie publique. Quelques mois plus tard, le président salvadorien Fancisco Flores adopte à son tour une loi similaire et lance le plan « Mano Dura » des policiers. Une politique répressive qui rassure la population, mais dont l’efficacité reste douteuse : 16 132 suspects arrêtés en moins d’un an, mais seulement 807 instructions faute de preuves pour les autres. Cette loi « antimara » a d’ailleurs été déclarée anti-constitutionnelle, parce qu’elle viole diverses conventions internationales. Elle ne résout aucun problème de pauvreté et de violence familiale, mais contribue à l’exclusion de ces jeunes.
Est-ce que l’arrivée au pouvoir de Funes ouvre d’autres perspectives ?
S’il existe, chez les nouveaux dirigeants du Salvador, une réelle volonté de trouver des solutions, ils doivent comprendre avant tout qu’il n’y a pas d’autre issue que d’établir un dialogue avec les protagonistes de ce conflit social, afin de par- venir à des accords de paix et d’ouvrir un chemin vers une réconciliation nationale en vue d’éradiquer la violence. Il est inconcevable d’envisager une politique de prévention et de réhabilitation alors que ces deux gangs continuent à s’entretuer quotidiennement.
En regardant votre documentaire La Vida Loca, on se demande si ce n’est pas de la violence gratuite ?
L’existence quotidienne à la Campanera se déroule entre descentes de flics et veillées funéraires. Quelque chose d’un Belfast ponctué de raids vengeurs venus des autres quartiers. La guerre entre les deux gangs est toujours présente. Les Merdes sèches pour MS sont à l’affût dans les rues ou sur l’autre versant de la colline. La mort rôde inlassablement, transformant la vie quotidienne en Six feet Under tropical, la série US qui se déroule dans le lieu clos d’une firme de pompes funèbres. Des morts violentes, tout le temps, une ou deux par mois au moins, endeuillent la collectivité. Quand on va chercher les corps au centre médico-légal, les préposés remettent à la famille éplorée les fringues ensanglantées des victimes dans un sac plastique de supermarché.
La caméra suit une famille errant au milieu d’un monceau de cercueils. La « pandilla » prend en charge les frais d’enterrement, les familles n’ayant pas les moyens de payer. Au marché, elles achètent des couronnes et des bouquets de fleurs multicolores. « Tôt ou tard, c’est l’hôpital, la prison ou le trou », dit El Nueve, à la veillée mortuaire d’El Sombra. Une vie sans espoir. La campanera est l’unité de lieu de tragédies annoncées.
Au milieu du conflit, votre documentaire montre qu’il y a quelques initiatives personnelles de la part de personnes qui veulent s’en sortir, tout en restant très liées à la 18. Comment les avez-vous perçues ?
Il y des ONG qui travaillent à la réhabilitation de « pandilleros », mais malheureusement, comme on peut le voir dans le film, il est très difficile qu’un jeune quitte le gang, et de toutes façons, la police ne leur fera jamais confiance. Le pire pour les gouvernements concernés n’est pas d’être agressés ou détruits, c’est d’être humiliés à leur tour.
La répression (les plans Mano Dura et Super Mano Dura) répond à l’agression, mais ne relève pas les défis socio-économiques. C’est une domination « machiste » qui ne propose aucune contrepartie. Acculée, la réponse de cette génération perdue devient finalement la négation de tout par la révolte et la mort...
Un véritable dialogue de sourds ! Abandonnés, les adolescentes trouvent dans ces bandes un lieu un sentiment de sécurité et une communauté qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs. Tranchant avec le dénuement et l’insécurité ambiants, les « pandilleros » ne réclament ni la pitié, ni la charité ou quelque aide que se soit, ils veulent seulement obtenir le droit de vivre avec dignité, la sécurité, afin de pouvoir exister, tout simplement, protégés par les droits constitutionnels.
Ce qui frappe aussi, c’est l’implication dans ce gang de toute une partie de la population : femmes et enfants ...
La Campanera est composée d’une bande d’une cinquantaine d’adolescents et de jeunes adultes qui forment une Clica de la 18. Moyenne d’âge : 16/18 ans. Le gang est vécu comme une commune égalitaire, une sorte de confrérie auto- proclamée d’exclus, mi-enfants des rues, mi-enfants soldats. Ils vivent ensemble, en autogestion, ils assurent le nettoyage de la maison, les repas qu’ils prennent devant la télé. Les murs sont ta- pissés de peluches, d’images saintes et d’affiches de stars du foot.
Sous les toits, dans les recoins des cours, sont cachés des chargeurs de 9mm.. Mélange constant de douceur et d’hyper violence meurtrières. Bien que nous soyons dans l’univers d’un crime organisé ultra-hiérarchisé, un modèle inconscient d’existence familiale traditionnelle qui réunit les anciens enfants des rues, des filles battues, de jeunes délinquants en rupture scolaire. Dans les quartiers, les rues, une sorte de confrérie élit ses chefs ou les destitue s’ils ne sont pas à la hauteur, ou corrompus. C’est une véritable société d’adolescents, organisée comme les bandes d’enfants du Moyen Age européen qui s’engageaient pour la croisade.
En parallèle, les règles du gang sont élaborées avec ses lois, son règlement intérieur et sa morale.
Quand on demande à un mara pourquoi il a tué, que répond-il ?
Sur l’une de mes photos, un « pandillero » se fait tatouer la phrase « Mata para vivir, vive para matar » (tue pour vivre, vis pour tuer). Cela résume assez bien la mentalité générale d’un membre d’une mara.
Avez-vous vraiment découvert un langage maras ?
Le langage des Maras, c’est le langage des mômes qui souffrent, qui nous défient, nous toisent, nous en veulent et ne nous aiment pas. C’est l’expérience de l’ingratitude absolue de ce monde dans lequel ils ne revendiquent finalement que leur place. Un jaillissement de violence, quelque chose de la foudre fracassant le granit. Il n’y a pas, ici, de serment préalable.
La Vida loca est un documentaire sur la solitude humaine absolue. Pour comprendre la haine de cette jeunesse envers la société, il faut d’abord en comprendre les fondements. C’est la haine de ceux qui n’ont jamais rien eu. La haine de l’exploitation, de la soumission et de l’humiliation quotidienne. Il ne s’agit pas d’un choc de génération mais d’un affrontement anthropologique.
Comment avez-vous fait pour rester en retrait de tout ça et ne pas intervenir dans votre sujet ?
La non-intervention dans le déroulement des événements lors d’un tournage est l’un des principes fondamentaux du « Cinéma direct » . Malgré cela, il est très difficile de voir mourir des adolescents que l’on a côtoyés et filmés pendant plusieurs mois, et cela quelles que soient leurs activités. Cela laisse des traces....
Une fois le tournage terminé, avez-vous eu du mal à vous remettre de tout ce que vous aviez vu ?
Loin du souci de produire un film à sensation, il y a, à travers ce tournage, quelque chose d'extrêmement cruel et même de vicieux...Une accumulation malsaine, qui attise des peurs intimes et d’épouvantables cauchemars, mais qui malgré tout, sollicite beaucoup d’indulgence et bouscule ma vision du monde.
Une anecdote…
Un dimanche matin, le téléphone m’a réveillé, m’annonçant l’assassinat de La Chucky, 18 ans et enceinte de 6 mois. L’appel signalait que son corps gisait encore dans une des rues de Soyapango. Je suis parti à sa recherche, sans caméra, comme un fou. Pendant plus de deux heures, j’ai fait le tour de la ville et de toutes ses instances, pour finalement la trouver bien vivante en train de faire son marché... J’avais complètement oublié mon film pour me retrouver, un instant, dans la situation d’un père désespéré qui recherche son enfant..