Notes de Prod. : La Vie d'une autre

    en DVD le 26 Juin 2012

Quelques mots de Sylvie Testud

Le livre

Au départ, il y a ma rencontre avec deux jeunes producteurs désireux de produire leur premier long-métrage. Ils adoraient ce roman de Frédérique Deghelt et m’ont demandé de le lire. Ils m’ont également transmis un premier traitement de quelques pages. J’ai lu le roman, puis le traitement. C'était une adaptation au sens premier du terme. Il suivait l'ordre du texte. Un roman à filmer. Je me suis lancée dans l’écriture sans me demander si j’allais y arriver, le jouer, le réaliser. Tout était ouvert. En l’écrivant, je suis tombée dedans. J’étais en province, en tournage, dans un endroit calme. J’ai écrit un premier traitement en une dizaine de jours, intensément.

L'adaptation

Le livre s’interroge sur ce qu’on devient une fois adulte. Que penserait l’enfant que j’étais de la femme que je suis devenue ? Dans le livre l’héroïne est une victime. Si elle est triste, c'est par la faute des autres. J’ai pris une option différente. J'aime l'idée qu’on est responsable de ce qu’on fait de sa vie, qu'on ne la subit pas. Je ne parle pas de la chance ou des déboires qu’on peut rencontrer, mais le respect, la sympathie que l’on inspire aux autres et l'envie qu'ils ont de partager avec nous, j'ai envie de croire que ça dépend de chacun. Cette héroïne, à qui la vie a beaucoup souri dans un premier temps, je voulais qu’elle soit responsable d'elle-même, de ce qu'elle devient. Donc, au lieu qu’elle soit une femme au foyer qui s’ennuie, l’épouse passive d’un hommeriche qui la trompe, j’ai inversé les situations. J’ai pris le rôle du mari et je lui ai donné à elle.

Le couple d'acteur

En écrivant, je me suis vite rendue compte que mon personnage, Marie, avait une stature différente de la mienne. Plus j'allais écrire, moins ce serait pour moi, j'en ai été convaincue dès les premières séquences. L'idée d'une femme belle, mature et accomplie se précisait. Une femme qui impressionne au premier regard, une autorité naturelle qui ne nécessite aucun effort pour se faire entendre. Une femme fatale en quelque sorte. La difficulté était que Marie devait dans un premier temps avoir cette assise et en même temps, elle devait avoir gardé son côté juvénile, de jeune femme en devenir. Si j'ai encore ce côté juvénile, il me manque le côté fatal. L’aurai-je un jour ? Je l'espère. Pour l'instant...

J'ai continué à écrire. Plus j'écrivais, plus j'avais le sentiment d'écrire pour quelqu'un. Comme si je la connaissais, qu'elle existait quelque part. C'est alors que le visage de s'est imposé. J'écrivais pour elle. Sans le savoir, elle m'aidait à construire ce personnage. Elle a guidé mon écriture. En dehors du fait qu'elle est pour moi une de nos meilleures actrices, Juliette a ce côté femme fatale, mais elle garde en même temps une part d'enfance que l'on voit surgir dès qu'elle sourit. On devine l’adolescente. La jeune fille qu’elle a été n’est jamais loin.

La première version s'est faite assez rapidement. J’avais donné le ton, établi l’ambiance, le style, le rythme. J'ai alors décidé de l'envoyer à Juliette. Je me suis dit et j'ai dit aux producteurs : “Si elle refuse, j’abandonne le projet”. Juliette l’a lu en 24 heures. Je jouais au théâtre Edouard VII. Elle avait laissé un message pendant que j’étais sur scène. Je l’ai rappelée de ma loge. On s'est laissé des messages. Je devenais folle. Je ne pouvais plus attendre. Quelle était sa réponse ? Je l'ai rappelée tard le soir. Quand elle m'a donné son sentiment : “Tu dois retravailler, mais je suis d'accord” j'étais face à la Tour Eiffel (déjà très présente dans mon scénario), j'ai pensé rêver. Je ne m'étais pas trompée. Bien qu'elle ait une carrière déjà forte, elle parlait avec spontanéité. Elle était gaie et enthousiaste. Elle m’a demandé à qui je pensais pour jouer son mari. Je n’ai pas réfléchi longtemps. Il fallait un homme qui, à l’inverse d’elle, ait l’air d’un gamin, mais avec aussi de la maturité, de la force.

, avec ses baskets et son sourire de gosse, a une dégaine d’ado mais c’est un mec qui a de l a puissance, de l ’ aplomb, beaucoup de charisme. Je l’avais croisé une fois dans un audi de post-production, avec mon chien. J’avais un boxer très mal élevé. Mathieu qui adore les chiens était passé et s'était amusé avec lui. Quand il était parti, mon chien avait hurlé qu'on lui rende son ami…
Tout le monde me disait que Mathieu n’avait pas envie de jouer. C'est pourtant l'acteur que je préfère depuis longtemps, je l’ai appelé quand même.

Second miracle : lui aussi a lu en 24 heures. Je me souviens de ce coup de fil où il m’a dit : “Je décolle”. Moi aussi j'ai décollé. Je crois bien que je suis devenue dingue pendant la semaine qui a suivi à l'idée de ce couple idéal que formeraient Juliette et Mathieu.

Les embûches

Huit mois plus tard. J’avais écrit une nouvelle version. Juliette était en tournée pour son spectacle de danse. Mathieu préparait son film. A son retour, Juliette est déçue par cette version, elle ne fera pas le film. Je suis détruite, je n’y crois plus, je ne me bats pas. J’annonce la nouvelle à Mathieu. Il m’explique que cela arrive, souvent. Lui-même a dû se battre, convaincre un acteur pour l'un de ses films. Un refus n’a que le poids qu’un réalisateur lui donne, rien n’est perdu… Finalement ce sera moins simple que prévu. Le cinéma, ce n'est pas simple, pas souvent. L’hiver passe. Juliette remporte le prix d’interprétation à Cannes. Je suis heureuse pour elle, et nostalgique. J'aurais aimé tourner mon film. Puis elle m'invite un soir, demande à relire le scénario. Cette fois, elle dit oui.

Puis déroutée par les exigences du partenaire que les deux producteurs ont choisi, encore une fois le film manque de ne pas se faire. Je veux travailler avec Michèle et . Ils m’ont donné ma chance lorsqu’ils ont produit Les Blessures Assassines. Nous avons fait Les Mots Bleus ensemble. Ils m’ont offert un rôle dans Vengeance de Johnnie To. J’ai confiance en eux, j'aime les films qu'ils choisissent, ils sont passionnés par le cinéma. S'ils aiment mon scénario alors je veux travailler avec eux. Ils adorent le scénario, rencontrent les jeunes producteurs et relancent le projet. Grâce à eux, le film démarre enfin. Je me sens soulagée d’un poids. Nous sommes en harmonie. Je n’ai plus l’impression de travailler pour quelqu'un d'autre, mais avec des partenaires. Je peux y croire en reprenant l'écriture.

Une actrice qui réalise

Quand on est à l’initiative d’un projet, il faut ensuite communiquer son imaginaire aux autres. On est seul mais on fait le film à plusieurs. Et si on ne parvient pas à expliquer l’indicible à ceux avec qui on travaille, c’est peine perdue. Il faut avant tout savoir s’entourer. J’ai eu le directeur de la photo que je voulais, l’ingénieur du son que je voulais. J’ai eu un cadreur, un premier assistant, une scripte, une équipe vraiment formidable. Au bout d’un moment, je n’avais même plus besoin de leur expliquer ce que je voulais, ils l’anticipaient. C’est devenu leur film aussi.

Réaliser un film m’a beaucoup appris sur le métier d’acteur. Chacun a son propre fonctionnement. Certains ont besoin de beaucoup discuter, beaucoup préparer, d'autres non. Quand on est acteur, on n’a pas à chercher le fonctionnement de l'autre. On dit souvent que travailler ensemble c'est “mettre le dictionnaire à la même page”. Il faut qu'un mot ait le même sens, la même émotion pour chacun. C'est au réalisateur de trouver ces mots. C'est ce qu'il y a de plus dur !!! L’acteur guette “la petite lumière” dans l’œil du réalisateur, je l’ai écrit dans mon premier livre. On a envie de voir dans l'œil de celui qui reçoit toute l'émotion que l'on a ressenti. C'est une grande frustration lorsque l' on a l' impression que le réalisateur ne prend pas la mesure de l'effort fourni. Réaliser m'a permis de changer cette donnée. Il m'est arrivé de louper certains moments que j'ai vus par la suite aux rushes. Il m'est arrivé de sauter de joie, et puis non, cette émotion-là, le film n'en avait pas besoin. Même si elle était belle, même si... Les moments d'émotion ne s'additionnent pas forcément. Il peut leur arriver de s'annuler.

Le plateau

Je ne me suis pas posée la question de la légitimité. Je vis dans le moment présent, sans me projeter dans le suivant. Derrière mon combo, j'ai flippé fort avant le premier “action” et puis je ne me suis plus posée de questions. Mon assistant demandait le silence, je demandais le clap et l'action. Mon angoisse était plutôt de me laisser embarquer par la folie d’un tournage. J’avais peur de m’égarer, de me laisser porter par l’émotion ambiante et l'esprit de groupe. J’adore ça, rigoler ! J'adore ça, discuter pendant des heures ! Mais tu ne peux pas. Tu dois tout le temps penser à ton cahier des charges et ne pas t’abandonner ni à la beauté de l’instant ni à l'amitié festive. Tu dois rester l’instigateur de ton plateau. Les acteurs sont comme des enfants. Le metteur en scène fait office de parent. J'ai essayé d'être la moins mauvaise mère possible. Un acteur doit pouvoir être libéré de la construction de l' histoire, de sa continuité. Il doit pouvoir se trouver dans l'instant, dans le jeu. C’est le réalisateur qui doit construire le personnage sur la durée et rappeler à l’acteur son passé quand ce sera le moment pour lui de s’en souvenir. Mais la pépite, le miracle, le moment insignifiant qui devient soudain bouleversant, seul l’acteur peut le faire naître, c'est ça que nous cherchons tous.

J’ai fait très attention à expliquer sans jamais mimer, je ne voulais pas que les acteurs se sentent dirigés par une “actrice”. Surtout quand on a à l'esprit que Juliette a été dirigée par les plus grands ! Parfois c’était difficile de ne pas montrer. Je suis quelqu'un de physique. Les mots me manquaient parfois pour expliquer une intention, un geste. J' ai essayé d’inventer d'autres façons de faire ressentir. Mon côté italien a dû ressurgir ; j'ai rarement autant parlé avec les mains.

Le montage

C’est l’étape que je redoutais le plus. S’enfermer pendant des semaines avec quelqu’un d’autre, avec des horaires à respecter, c’est une façon de collaborer que je n’avais jamais expérimentée. En fait quand on écrit et qu’on réalise un film, on fait trois films successifs. Il y a le film que tu écris, puis le film que tu tournes et au montage, il y a le film que tu réécris. Pour ce faire, tu disposes de tout ce que tu as filmé, ce qui fait beaucoup de combinaisons possibles. La méthode qui s’impose très vite est frustrante. On pose une scène, on la sait imparfaite, il faut pourtant la laisser de côté et passer à la suivante, en sachant qu’il faudra y revenir. C’est dangereux, on peut sans doute devenir fou et passer une année à jongler avec tout le matériel qu’on a tourné, essayer toutes les combinaisons…

C’est très difficile de lâcher, de se dire : ça y est, le montage est terminé. A l’écriture, tu fais tout toute seule : les dialogues, mais aussi le rythme, la lumière, le son, la déco…Et bien au montage, tu retrouves un peu de cette toute puissance. C’est au montage aussi que tu comprends que ce que te disait la scripte sur le plateau et que tu refusais d’entendre : “Ce que tu adores, là, ne sera jamais raccord avec ce qui a été fait il y a quinze jours”, était parfois insupportable, mais vrai…

Le film

Enfin, tu arrives à la quatrième, l’ultime étape : le film fini, que tu découvres enfin, à la fin du mixage. Quand tu n’as plus rien à gérer, quand tu ne peux plus rien faire pour ton film et que tu peux enfin le regarder, calée dans ton fauteuil et non plus penchée vers l’écran, prête à bondir pour corriger une erreur, une défaillance. Cette fois, c’est ton film que tu regardes. Et là, tu t’aperçois à quel point ce quatrième film, celui que tu as écrit, réalisé, monté, combien ce film enfin terminé, grâce à tes acteurs, ton équipe et les multiples contraintes que tu as eu à gérer, combien, à l’arrivée, ce film te ressemble…

Quelques mots de Mathieu Kassovitz

Paul et Marie

J’ai lu le scénario très vite et j’ai aussitôt eu envie de le passer à ma femme pour qu’elle le lise à son tour. C’est un sujet qui nous concerne tous, quand on est en couple depuis longtemps. On vieillit, on veut retrouver la première flamme, ce qui nous a plu chez l’autre au tout début de l’histoire. Donc c’est un sujet universel, qu’on soit un homme ou une femme. Sauf qu’en réalité une femme a plus la capacité de se remettre en question autour d’un choc émotionnel qu’un homme, qui aura moins de psychologie dans son approche.

Quelques mots de Juliette Binoche

Le sujet

A la lecture, j’ai tout de suite trouvé l’idée de départ formidable. Qui étions nous il y a quinze ans ? Qu’est-ce qu’on a gagné, perdu, renforcé, fragilisé ? C’est une question fantastique à poser comme sujet de film.

Quand j’ai lu la première version du scénario, je n’ai pas cru à l’histoire qu’on me racontait. Sylvie a retravaillé pendant quelques mois. Et en lisant cette nouvelle version, j’ai vu que, cette fois, elle avait accompli le parcours. Elle était allée au bout de son idée. Et Marie existait pleinement.

Notes de Tournage...


L'actrice et romancière française (Le Bonheur De Pierre) se lancera dans la réalisation avec le film La Vie D'Une Autre, rapporte le quotidien hollywoodien Variety. (Copie Conforme) et (Babylon A.d.) tiendront les premiers rôles de cette adaptation d'un roman éponyme de Frédérique Deghelt.