Notes de Prod. : Le Bison (et sa voisine Dorinne)

    en DVD le 07 Janvier 2004

ENTRETIEN AVEC ISABELLE NANTY

Cela ne vous ressemble pas d'écrire l'histoire d'une femme en colère...

"(…) Quand tout va mal, c'est non seulement une bataille de soi contre soi mais aussi de soi contre le monde. Plus précisément, je voulais mettre en situation une femme que tout abandonne et que la difficulté emmène à d'autres difficultés par ricochets. Le malheur vous éloigne des autres. Plus vous êtes faibles et en lutte, donc isolé, moins il se passera quelque chose. Pour avancer, vous avez besoin de quelqu'un qui vous tende la main. Au même moment, et ça n'a rien à voir, je me suis rendue compte que je n'étais pas concernée émotionnellement par ce qui se passait dans le monde. Je pouvais réagir aux événements avec ma conscience mais ils ne me touchaient pas.
(…) Je pense que nous sommes tellement impuissants à agir, que pour soigner ce monde malade, il faut commencer par guérir nos relations les uns avec les autres, dans notre vie ensemble. Pourquoi sommes-nous tant sur notre "quant à nous" ? Ca nous amusait de mettre en scène l'histoire d'un engrenage relationnel…Qui pourrait arriver à n'importe qui d'entre nous. Qui au fond pourrait aller jusqu'au mariage… Jusqu'où un regard, un simple bonjour, ou un service rendu peuvent nous emmener ? Et c'est sans doute pour cette raison qu'on se protège tant, pour rester libre. La perte de civilité vient, d'une peur de se lier, ça j'en suis sûre."


C'est ainsi qu'est née l'histoire du film ?

"Nous avons eu l'idée, Fabrice Roger-lacan (co-auteur du BISON) et moi, de faire se côtoyer une héroïne qui nous symboliserait la survie, avec quelqu'un qui symboliserait la pensée et qui devrait à un moment ou à un autre se bouger pour la tirer du pétrin. Passer de la pensée à l'acte. Pour que les milieux soient différents, nous avons créé deux personnages opposés dans leurs goûts, leur rythme de vie, leurs motivations : une concierge et un inventeur. Et pour symboliser le lieu commun de vie (le monde, la ville), nous les avons imaginés voisins de palier, au rez-de-chaussée d'un immeuble bourgeois, elle dans une loge exiguë, lui dans un grand appartement vide. Dorine Romero lutte pour son existence et celle de ses enfants. Louis Le Bison vit des royalties d'un brevet qu'il a déposé. C'est un homme qui a du verbe, du charme, mais qui n'a pas l'air "concerné". Il a toutes les apparences de la civilité mais il n'en montre rien de concret. J'ai situé l'immeuble dans un beau quartier parce que l'incivilité est partout. Aujourd'hui elle prend des formes différentes, comme l'indifférence, l'inconséquence, le manque d'imagination. Je pourrais parler de la délinquance amoureuse et de ses conséquences, c'est un thème que j'évoque dans le film…"

Petit à petit, donc, Dorine s'est imposée à vous ?

"Je me suis inspirée de plusieurs personnages. Une représentante syndicale, qui me fascinait quand j'étais enfant. C'était une personne très dure, avec une force vitale incroyable. Une sorte de "Raimu femme". Elle n'avait pas toujours le verbe pour s'exprimer mais elle me faisait vraiment marrer. Ma grand-mère maternelle aussi m'a inspirée, c'était une femme qui chantonnait tout le temps pour calmer son angoisse, elle était pleine d'invention, c'était une artiste de vie. Je voulais aussi que Dorine se sente un peu à la traîne dans son époque, c'est-à-dire : déjà vieille, trop grosse, pas assez belle. Qu'elle soit donc dans l'effort, puis l'abandon, puis le "lâcher-prise"."

Dorine est un personnage tendu vers un seul but : la survie. Elle ne respire que lorsqu'elle s'endort.

"En cela, elle est semblable à ces milliers de personnes qui mènent une vie de routine, pour nourrir leur famille, donner un avenir à leurs enfants, s'assurer une retraite. Pour ces êtres-là, il n'y a pas de place pour la dépression ni pour les états d'âme. Ils doivent d'abord se battre pour vivre avant d'"exister". IL faudra un choc violent à Dorine pour se remettre à penser. Elle va évoluer à l'inverse du Bison, son voisin, qui était un zombie au début du film…
(…) Au commencement du film, le Bison est allongé, il fume, il boit, il pense. Il ne fait rien. Dorine se bagarre avec tout et tout le monde. Son boulot ingrat, son mari volage, ses problèmes d'argent, ses enfants, le bébé qu'elle porte. Quand son homme la quitte, c'est elle qui peu à peu lâche du lest et se couche. Elle ne veut plus rien faire, elle se démotive, elle dit non à tout. Elle se met alors à réfléchir, à redéfinir les choses, et même à devenir un peu poète. C'est alors que le Bison évolue vers l'action pour les sauver, elle et sa famille e devenir ce qu'il est. Dans l'action, il prend le risque de la relation et c'est quand même ce qui nous fait HOMME."


Dorine et Louis Le Bison forment un couple ou plutôt un assemblage insolite, impossible.

"Ils sont voisins de palier. Pas liés. Un tas de gens ne s'intéressent pas les uns aux autres, et donc ne se rencontreront jamais, car le monde est formaté, sectaire, et pourtant ils auraient sûrement quelque chose à faire ensemble. Louis et Dorine ont des points communs… Ils sont farfelus, dépressifs et confus. Et ils ont bien conscience que ce qui leur arrive est la conséquence de leurs actions passées. Si le mari de Dorine part avec la copine de Bison, c'est que l'un et l'autre ont failli dans leurs relations. Déjà, ils sont liés par ça. Tous nos actes, même les plus anodins, ont des conséquences. Ils sont symboliquement responsables l'un et l'autre et l'un envers l'autre, de leur situation."

Leur relation est peu conventionnelle. Elle n'est pas fondée sur le désir ni sur le sexe.

"L'important, c'est d'abord de se rencontrer. En ce moment les relations sociales sont plus portées vers l'intérêt, hélas. Or là, Bison n'a aucun intérêt à devenir pote avec elle. Elle a besoin de lui pour retrouver son mec. Ils se rencontrent parce que rien ne les prédestine, ils sont eux-mêmes. Il n'y a aucun effort de séduction. Ils se rencontrent au pire d'eux-mêmes. Le Bison est pis dans un engrenage. Il est dans l'obligation de s'engager sinon il est vraiment une merde. Étrangement, entre Dorine et Bison, il y a un ping-pong mental qui s'installe, une énergie qui s'échange et qui les rend vivants. Leurs esprits se carambolent. Ils sont toujours face à face dans le film au bord de ce palier. Séparés par le paillasson… Je crois que leur histoire n'a pas d'issue hors de la voiture où ils se réfugient à la fin pour échapper au reste du monde à ciel ouvert, hors de tout contexte social, assis côte à côte. Tant qu'ils roulent, ça va… D'ailleurs, je ne suis pas sûre que ce soit un "happy end", c'est un peu le début des emmerdements aussi…"

Vous avez écrit le film en pensant à Édouard Baer ?

"Je n'aurais pas fait ce fil avec quelqu'un d'autre. Édouard est l'un des rares acteurs qui puissent être léger avec de l'élégance, à avoir une grande profondeur avec beaucoup de légèreté. Chez lui, à tout moment peut fuser un état de poésie. Il est un personnage. Fulgurant. Édouard a un monde à lui qui ne ressemble à celui de personne. Sans repère déjà existant. Totalement authentique, "original". Avec lui, il peut se passer n'importe quoi d'incroyable, n'importe où. Je le connais depuis quinze ans : il est gentil, tendre, attentif, concerné. Je voulais montrer cet aspect-là de sa personnalité. Son côté "unplugged" : acoustique et branché."

Avoir autant de casquettes, auteur, réalisatrice, actrice, n'était-ce pas multiplier les difficultés ?

"Ce qui était difficile c'était d'un côté devoir se troubler comme actrice, se laisser bouleverser par les situations et les sentiments, et de l'autre, comme réalisatrice, rassurer l'entreprise, mes partenaires, l'équipe et garder "le contrôle" de l'histoire. Le plus difficile était de passer presque simultanément d'un état à un autre. Il y a eu une scène difficile où moi-actrice je trouver que moi-l'auteur(eure) avait été compliquée dans l'écriture : les sentiments étaient trop nombreux et impossibles, et moi-la-metteur-en-scène je m'impatientais en disant : "fais-le, on verra au montage". À l'arrivée, ce n'était pas bien et nous avons décidé, moi, moi et moi-même, de supprimer cette scène. J'ai compris définitivement que des trois, c'était l'actrice qui avait raison. Parce que je l'avais éprouvé de l'intérieur. Même si je pense qu'écrire est la chose la plus intense et physique qui soit."

ENTRETIEN AVEC EDOUARD BAER

Isabelle Nanty vous a donné à lire le scénario du Bison ?

"Je ne sais pas bien lire les scénarios sans avoir rencontré le metteur en scène ou vu des choses de lui. J'ai besoin de comprendre derrière le synopsis et les dialogues, quel est son univers et comment on va pouvoir travailler. LE BISON, je l'ai tout de suite pris comme un texte venant d'Isabelle. Avant même d'avoir commencé à tourner, ce film c'était elle et c'était pour moi. C'était une évidence. Je connais bien son univers visuel, son humour. Isabelle mélange tout avec talent, le dessin, les couleurs, les décors, les personnages, la naïveté et la brutalité, l tendresse et la dérision. Il y a des bizarreries, des moments différents. La force du film, c'est de remplir le contrat. L'histoire est quasiment un classique du cinéma hollywoodien : deux personnes que tout oppose vont finir par se rapprocher. Le bougon va être amadoué par la grâce des enfants. Et en même temps, aucune scène n'est prévisible, attendue : c'est là tout le charme du film. "