ENTRETIEN AVEC EDOUARD BAERIsabelle Nanty vous a donné à lire le scénario du Bison ?
"Je ne sais pas bien lire les scénarios sans avoir rencontré le metteur en scène ou vu des choses de lui. J'ai besoin de comprendre derrière le synopsis et les dialogues, quel est son univers et comment on va pouvoir travailler. LE BISON, je l'ai tout de suite pris comme un texte venant d'Isabelle. Avant même d'avoir commencé à tourner, ce film c'était elle et c'était pour moi. C'était une évidence. Je connais bien son univers visuel, son humour. Isabelle mélange tout avec talent, le dessin, les couleurs, les décors, les personnages, la naïveté et la brutalité, l tendresse et la dérision. Il y a des bizarreries, des moments différents. La force du film, c'est de remplir le contrat. L'histoire est quasiment un classique du cinéma hollywoodien : deux personnes que tout oppose vont finir par se rapprocher. Le bougon va être amadoué par la grâce des enfants. Et en même temps, aucune scène n'est prévisible, attendue : c'est là tout le charme du film. "
Qui est Louis Le Bison ?
"Je ne sais pas aborder les personnages de façon psychologique. Je préfère travailler par images. J'ai pensé à l'image publique de Dutronc, c'est-à-dire à quelqu'un pour qui tout a l'air d'avoir déjà eu lieu. Le Bison est encore jeune, il n'attend pas grand chose de la vie et ne donne plus rien non plus. Il a de quoi vivre grâce à l'invention qu'il a brevetée. Ce brevet est une métaphore : Le Bison est un rentier moderne, pas trop riche pour ne pas être odieux, pas un héritier non plus, pour ne pas avoir les tics des fils de famille. C'est un "aquafortiste" sans tempérament artistique particulier. Son système peut durer jusqu'à sa mort. Il joue du piano dans son grand appartement sans meuble, il ramène des jeunes filles sans en tomber amoureux. Il vit en auto-suffisance. Il se comporte comme un cow-boy fatigué, avec son grand manteau et sa voiture : il n'a pourtant jamais combattu. Il se joue un personnage à lui-même avec son whisky et sa cigarette : il n'a pas besoin du monde extérieur, il est son propre spectateur. "
Un jour, pourtant, tout va basculer…
"Ce qui lui tombe dessus, c'est comme la guerre : on n'aimerait bien que ça n'arrive jamais. Personne n'aurait aimé vivre en 40, mais quand c'est là. Il faut choisir : si on est pas un héros, on est un salaud. Ce type-là, tout à coup, il n'a plus le choix. Il s'est protégé toute sa vie, il n'a aucune envie d'y aller… Mais il y va quand même et il devient une sorte de héros malgré lui, un héros de la vie quotidienne. "
L'histoire d'amour n'a rien de convenu. La princesse à sauver est une concierge enceinte et très loufoque qui survit dans une loge exiguë avec quatre enfants…
"Le film ne repose pas sur le désir ou alors il demeure très en arrière-plan. Le Bison ne pense pas forcément à sauter cette fille pour la sauver comme dans la plupart des histoires de ce genre. Ici, tout repose plutôt sur d'autres sentiments : il découvre qu'on peut ressentir de la tendresse, éprouver des émotions, être attaché à quelqu'un, s'inquiéter de son sort, même si, en filigrane, on peut imaginer autre chose entre Dorine et lui… À la fin du film, elle pose sa tête sur son épaule en s'endormant. C'est ouvert…"
C'est la première fois que vous travaillez avec des enfants ?
"Oui… E quatre, c'est beaucoup… L'un des grands talents du film c'est de les avoir considérés et donc montrés comme des caractères tranchés, des individualités, et pas seulement comme des "enfants". Isabelle s'est interdit de les manipuler. Elle a tissé avec chacun d'eux des relations particulières sans jamais faire semblant de remplacer leurs parents. Moi, j'ai imaginé avec eux un rapport de "grand frère". J'étais le premier avec qui on fait des bêtises et en même temps celui qu'on écoute quand on va trop loin. Ce n'était pas très naturel pour moi, j'ai dû me forcer un peu. Quand on est acteur, on est égoïste, on voudrait que le réalisateur e s'intéresse qu'à vous, on veut attirer par force son regard. Inconsciemment souvent, on rêve d'aimanter le plateau, ce sont eux qui passent en premier. C'est une école d'humilité. J'ai été obligé de partager avec eux, d'être d'abord spectateur, une qualité importante ans le métier d'acteur. "
Que pensez-vous du film ?
"Franchement ? J'aime beaucoup. Déjà, j'ai le rôle dont rêve tous les hommes, je fume, je bois du scotch, je joue du piano et en plus, je sauve la voisine et ses quatre enfants. À part James Bond, je ne vois pas mieux. Un vrai chevalier, quoi… Un héros moderne. En fait c'est Isabelle qui m'a le plus amusé. Je ne me suis pas rendu compte pendant le tournage que son personnage existait à ce point là. En voyant le film, j'ai plus ri et j'ai été plus touché que je ne le pensais. C'est doux, charmant, intelligent, et vraiment original." ENTRETIEN AVEC ISABELLE NANTYCela ne vous ressemble pas d'écrire l'histoire d'une femme en colère...
"(…) Quand tout va mal, c'est non seulement une bataille de soi contre soi mais aussi de soi contre le monde. Plus précisément, je voulais mettre en situation une femme que tout abandonne et que la difficulté emmène à d'autres difficultés par ricochets. Le malheur vous éloigne des autres. Plus vous êtes faibles et en lutte, donc isolé, moins il se passera quelque chose. Pour avancer, vous avez besoin de quelqu'un qui vous tende la main. Au même moment, et ça n'a rien à voir, je me suis rendue compte que je n'étais pas concernée émotionnellement par ce qui se passait dans le monde. Je pouvais réagir aux événements avec ma conscience mais ils ne me touchaient pas.
|
|
|