Entretien avec Manuel Poirier
Votre film le Café du pont s’inspire du livre de souvenirs de Pierre
Perret mais vous précisez dans le générique “librement adapté”...
Parce que le livre remonte loin dans les racines familiales de Pierre Perret. Il évoque ses parents, ses arrière grands parents, avec des sauts dans le temps, et raconte son enfance et son adolescence jusqu’au moment où il se rend, à 16 ans, au Conservatoire de Toulouse. Alors que le récit traverse les générations et se présente comme un recueil de souvenirs très morcelés, j’ai voulu au contraire raconter une histoire, sur quelques années et de façon chronologique. L’histoire d’une famille et d’un enfant d’une dizaine d’années, sur la période charnière de la fin de l’occupation et de la France libérée.
Dans le film, c’est un enfant comme les autres, ou presque.
C’est ce “presque” qui m’a intéressé. C’est un enfant qui grandit entouré d’amour. Quand j’ai lu le livre, j’ai tout de suite été touché par cette forte dimension affective. Ce que je trouve important est tout ce qui entoure cet enfant et qui le porte, le construit, le rassure, lui et son petit frère. Ses parents sont aimants et aimables, et ils sont présents; Que ce soit son père qui l’emmène à la pêche ou sa mère qui le met à l’abri avec son petit frère pendant l’occupation. Sans oublier sa grand mère qui l’accompagne dans des moments heureux et simples de la vie, comme la balade pour chercher les champignons.
Ce n’est donc pas la biographie d’un artiste...
Effectivement, on ne retrouvera pas dans le film le Pierre Perret-chanteur populaire que tout le monde connait, ce n’est pas ce que je voulais faire. On est ailleurs. Avec l’accord de Pierre Perret, en effet, ce n’est pas un biopic. J’ai choisi certains éléments de cette histoire pour en faire librement une fiction avec ma vision et ma sensibilité. Et à partir du CAFÉ DU PONT, ce que je voulais raconter, c’est l’histoire d’une famille unie.
C’est cet aspect du livre qui vous a décidé à tourner le film ?
C’était très important. J’ai besoin qu’un film soit inscrit profondément et de façon cohérente dans le prolongement de mes envies et de mes réflexions. C’est une démarche personnelle. Je ne cherche pas à faire juste un film de plus, mais un film qui prend un sens particulier. Jusqu’à présent, et jusqu’à mon dernier film, LA MAISON, à part mes thèmes récurrents de l’errance, de l’abandon et de l’exil, il y a aussi ceux de l’enfance et de la famille... J’ai beaucoup raconté l’importance des blessures et des cassures affectives... Alors, quand j’ai lu LE CAFÉ DU PONT, l’idée de raconter une vision heureuse de la famille m’a donné envie et j’ai vu la possibilité de tourner un film qui ferait du bien.
C’est une famille idéale ?
Non. Mais j’aime l’idée que chaque membre y est considéré comme une personne exceptionnelle, par le simple fait d’etre toujours entouré, soutenu, aimé, écouté.
Cela ressemble à une chronique familiale, mais que l’on observerait avec une certaine retenue et distance. vous diriez que le Café du pont se situe dans une veine réaliste ?
Comme tous mes films, mais avec la différence et la difficulté d’être dans le présent d’un temps où je n’étais pas né. Avec LE CAFÉ DU PONT, ce qui constitue une étape importante pour moi, en tant que cinéaste, c’est ce “réalisme” que je dois trouver malgré l’époque lointaine. Et c’est justement ce qui m’a passionné, avec le travail sur les costumes, sur le langage et bien sûr aussi sur la reconstitution des décors, principalement le café...
C’est le café qui “fait le pont” entre tous les personnages...
Oui, d’autant plus que Claudia et Maurice vivent sur place avec leurs enfants. On y revient sans cesse, tout au long du film. Au café du pont, la vie de famille côtoie le travail et les liens d’amitié.
Mais le café est aussi un lieu où s’invite la guerre, où s’épuise la mère et
où finalement les parents risquent leur vie sous les yeux de l’enfant...
C’est vrai que c’est aussi le lieu central de toutes les tensions et des évènements importants du film. Même si on ne sait pas comment certaines situations vont évoluer, je voulais raconter que, face à toutes ces difficultés et ces dangers, la force de cette famille, malgré ses fragilités, est d’être unie et solidaire. Ca me touche et j’en reviens à l’importance de la construction affective pour avancer dans la vie.
Dans le Café du pont on n’entend ni chansons ni musiques de Pierre
Perret...
Non, dans la mesure où j’avais pris des libertés avec le livre et ses personnages, et que l’enfant de mon film est un enfant comme les autres, je n’ai pas cherché à illustrer l’enfance de Pierre Perret. Pour la musique du CAFÉ DU PONT. tourné dans le sud ouest, j’ai retrouvé avec bonheur Bernardo Sandoval qui habite la région depuis son enfance et qui avait déjà composé pour certains de mes films, notamment WESTERN. Sa musique est comme un cadeau.