Entretien avec le réalisateur Nanni MorettiQuand avez-vous commencé à sentir l’envie de revenir au cinéma et de préparer un nouveau film ?
Vers la fin 2001, avant mon intervention de la Piazza Navona, je travaillais à un documentaire sur Berlusconi. Puis mon engagement politique direct m’a fait mettre de côté ce documentaire. Avec deux scénaristes, j’ai écrit en 2002 un sujet beaucoup plus direct sur Berlusconi que Le caïman, mais ce sujet ne me satisfaisait pas. Un peu plus tard, d’abord avec Heidrun Schleef, puis avec Federica Pontremoli et Francesco Piccolo, j’ai trouvé une façon moins frontale de parler de Berlusconi et de son aventure.
Avez-vous cherché à équilibrer dans le parcours de Bruno Bonomo la partie «privée» (son divorce, sa vie avec ses enfants) et la partie publique ? Quel est le lien entre elles ?
Le Caïman est un film d’amour, un hommage au cinéma et un film politique. Le personnage de Bruno (et l’interprétation de Silvio Orlando) unifie ces différents aspects. Au début, Bruno se trouve impliqué presque par hasard dans le projet de film proposé par la jeune réalisatrice débutante, puis, lentement, il commence à se passionner pour ce projet, mais je n’ai pas voulu faire de Bruno un personnage qui « prend conscience », je n’ai pas voulu lui faire faire un parcours idéologique. Peut-être est-il intrigué par cette jeune femme et par sa ténacité. Peut-être veut-il montrer à sa femme, dont il est en train de se séparer, qu’il est capable, lui aussi de produire un film important. Peut-être, et ce également du fait des nombreux refus qu’il essuie, finit-il par se convaincre que ce film doit être fait, qu’il est nécessaire. Mais surtout, il a hâte de recommencer à travailler, de retourner sur un plateau, d’entendre quelqu’un qui dise : moteur, clap, action !
Que symbolise le personnage de Bruno ? Un Italien moyen, électeur de Forza Italia ? Un homme du passé ?
Comme beaucoup d’Italiens, Bruno a voté, par le passé, pour Berlusconi, mais ce n’est pas quelqu’un de politisé. C’est un producteur amoureux de son travail. Un artisan qui a avec le cinéma un rapport de grand amour, presque physique : il vit et dort dans ses bureaux d’où il voit ses vieux studios désormais inutilisés. J’avais envie de construire ce personnage : son rapport avec ses enfants, sa femme, avec autrui, avec son travail, mais je ne me suis pas posé le problème de savoir si Bruno était ou pas représentatif d’une certaine typologie d’Italien.
Que faut-il penser des films qu’il a produits ? Vous semblez avoir pris du plaisir à filmer à la manière d’un certain cinéma populaire, et à faire de Margherita Buy une héroïne à la Tarantino. Est-ce le cas ?
Naturellement je me suis beaucoup amusé à tourner Cataractes et à imaginer la filmographie du producteur Bruno Bonomo : Maciste contre Freud, Mocassins assassins, La femme flic aux talons aiguilles. Mon affection n’est pas tant pour les films produits par Bruno, mais plutôt pour le rapport que ce dernier entretient avec ses films, avec son travail, avec le cinéma. Un type de cinéma que l’on ne fait plus aujourd’hui. Mais, contrairement à d’autres producteurs et réalisateurs de cinéma de genre ou de série Z, Bruno n’est pas quelqu’un de frustré, il n’a pas de rancoeurs vis-à-vis du cinéma d’auteur, du cinéma engagé ou du cinéma à gros budget, il n’a pas de complexes d’infériorité ni de supériorité.
Pourquoi avoir fait de Teresa une «mère lesbienne» ? Pour confronter Bruno à un type de vie plus moderne ? Ou pour mettre en avant une Italie sans hommes, et sans machisme ?
Cela me faisait plaisir de mettre en scène également un autre type de famille. Sans faire de discours idéologique et sans rhétorique, mais avec beaucoup de simplicité. Bruno réagit d’abord avec une sorte d’hystérie comique, mais cela ne l’empêche pas, à partir de la scène suivante, de se remettre à travailler pour la préparation du film de Teresa.
Dans le film, Berlusconi est présenté sous quatre visages. Le premier c’est l’acteur Elio De Capitani, au physique assez ressemblant. Il incarne Berlusconi dans l’imagination de Bruno lorsqu’il lit le scénario de Teresa.
Je joue sur le fait que Bruno lit des scènes qui l’enthousiasment : le spectateur a compris qu’il lit un scénario qui parle de Berlusconi, alors que Bruno, à l’inverse du spectateur, ne l’a pas compris car il est emporté par des scènes d’action. Peut-être qu’en lisant il pense : «C’est bien, mais cette scène risque d’être trop coûteuse». Son attention est intermittente car il a des problèmes d’ordre privé avec sa femme, donc il lit distraitement le scénario. De plus, il est désespéré d’avoir été lâché par un précédent réalisateur. Pendant la phase d’écriture, nous voulions plaisanter - alors que le spectateur lui a compris - sur l’absence de compréhension du producteur. Dans une des premières versions du sujet, bien avant le scénario, quand je travaillais avec Heidrun Schleef, il y avait même des Américains qui lisaient le scénario de Teresa et qui le prenaient pour un film de gangsters !
La deuxième présence de Berlusconi, c’est lui-même à travers des extraits d’archives télévisées.
Dans le scénario, il s’agissait d’un documentaire étranger que Bruno et Teresa visionnaient pour se documenter, pour préparer le film de fiction de la jeune réalisatrice. À un certain moment, Bruno dit : « Mais ça, c’est un documentaire et nous, nous devons faire un film ». Je voulais montrer le regard des autres sur nous : par exemple le producteur polonais parle de « l’Italie d’opérette ». Le regard des autres est très important parce que nous nous sommes habitués à des choses impensables dans une démocratie, à commencer par le fait que le Chef du Gouvernement possède trois télévisions. La préparation du film de Teresa se poursuit. Bruno se met à la recherche de l’acteur principal. Ainsi le rôle de Berlusconi est confié à Michele Placido.
Je trouve que Michele Placido a une grande présence et qu’il est devenu aussi un très bon acteur. J’aimais l’idée qu’un acteur connu se moque d’un personnage d’acteur connu, baptisé Marco Pulici dans le film. Je dois dire que j’ai été très surpris par sa disponibilité. Parfois je suis un peu ennuyeux, je fais faire plusieurs prises, et donc au début j’étais embarrassé, j’avais peur que Placido se lasse.
Finalement on arrive à la quatrième «incarnation» de Berlusconi. C’est une surprise qu’il ne faut SURTOUT pas dévoiler. Comment l’idée vous en est-elle venue ?
Ce qui me plaisait avant tout, c’était justement l’effet de surprise. Je voulais qu’il n’y ait aucune ressemblance, ni de tentative par l’interprétation de lui ressembler physiquement. L’idée était que le rôle soit joué sans caricaturer le personnage de Berlusconi, en essayant de restituer au spectateur quelque chose de ce qui est arrivé pendant ces années et dont, peut-être, nous n’avons pas pleinement mesuré la gravité, l’ampleur des dégâts : des dégâts éthiques, constitutionnels, psychologiques, des dégâts sur les moeurs, sur la culture, sur l’économie - même si dans ce domaine je ne suis pas en mesure d’évaluer la part de responsabilité italienne et la part de la crise internationale.
De toute façon, Berlusconi a déjà gagné, grâce à la télévision. Il s’est passé quelque chose pendant ces années, cela s’est produit dans l’esprit des gens et ce n’est pas la victoire espérée du centre gauche qui remettra les choses en place : il faudra des décennies et des décennies. Le pacte sur lequel s’était fondée cette démocratie, la Constitution italienne, un anti-fascisme non rhétorique - car en Italie le fascisme a bien existé -, ce pacte depuis 12 ans a été brisé en mille morceaux. Je ne parle pas seulement de l’anti-fascisme, je parle des valeurs qui devraient être partagées par tous : dans une démocratie, on peut être divisé sur les projets politiques mais certaines valeurs doivent être communes aux progressistes et aux conservateurs. Depuis douze ans, ce n’est plus le cas en Italie. Avant, un démocrate-chrétien et un communiste réussissaient à communiquer, à se parler. Depuis douze ans ce n’est plus possible : quelqu’un qui vote pour le centre droit ne réussit plus à parler avec quelqu’un du centre gauche, et il ne le veut plus. Et tranquillement, il y a douze ans, des représentants fascistes sont entrés au gouvernement, même si, par opportunisme ou par calcul, ils ont abandonné leurs convictions politiques antérieures. Quoi qu’il en soit, cela n’a créé aucun scandale en Italie : le pacte sur lequel se fondait cette république a été réécrit dans les talk-shows télévisés. Voilà où se trouve aujourd’hui la véritable Constitution italienne, dans l’horreur des talk-shows.
À la fin du film, on arrive à une séquence de politique-fiction avec la condamnation au tribunal de Berlusconi. Celui-ci répond par un appel à l’insurrection, presque à la guerre civile...
C’est une charge de Berlusconi contre la magistrature. Dans les dernières minutes, le film de Teresa et le mien se superposent jusqu’à se confondre. Au début, en tant que personne, en tant qu’acteur qui interprète son propre rôle, je me moque du scénario de Teresa sans le connaître. Avant cela, en tant que réalisateur, je mets en scène le scénario de Teresa à travers l’imagination du producteur, mais c’est son imagination, ses idées. Puis à la fin, dans les dernières minutes du film, moi en tant que réalisateur, Teresa en tant que réalisatrice, moi en tant qu’acteur, nous sommes une seule personne. J’aimais cette superposition, faire que tout coïncide.
Cette charge contre la justice, vous la voyez comme une action possible de Berlusconi après sa défaite ?
C’est une métaphore. Avant tout, il faut se rappeler que lorsque Berlusconi s’exprime, lorsqu’il s’adresse aux gens, il le fait aussi et surtout à travers ses télévisions. Donc cela lui donne un pouvoir et une arrogance à l’égard des spectateurs : la télévision est un instrument familièrement arrogant ou « arrogamment » familier. Donc, à travers la télévision, on peut faire passer des choses qui, avec d’autres moyens de communication, ne pourraient pas passer si facilement.
C’est aussi une métaphore des dégâts qu’il nous laisse sur le dos : que l’on pense à l’irresponsabilité de cet homme, son absence de sens de l’Etat et des institutions, son rapport d’agression permanente à l’égard de la magistrature pendant toutes ces années. Les phrases que je dis dans les escaliers du tribunal, quand il s’en prend à la magistrature et qu’il parle de la « caste » des magistrats, ce sont ses propres mots. Ce sont des phrases qu’il a enregistrées et qu’il a envoyées à toutes les télévisions il y a trois ans. Ce n’est pas un homme de débats contradictoires : il a enregistré la cassette et a diffusé une proclamation contre les magistrats.
J’ai voulu aller jusqu’au coeur dramatique de cette aventure politique qui a paralysé l’Italie pendant douze ans. Naturellement, il y a comme un court-circuit entre moi, Le Caïman et le spectateur. Lorsque je dis :
« Comme la gauche est triste, elle est triste au point de rendre les gens tristes », c’est Berlusconi qui parle mais interprété par moi qui ai souvent jugé la gauche sans indulgence. Ou alors quand je dis : « Quand j’avais une tumeur », Berlusconi a eu une tumeur et moi aussi. Quand je dis : « Mes alliés étaient fascistes », j’utilise le personnage du Caïman pour dire ce que je pense, pour rappeler qu’effectivement ses alliés étaient fascistes. En évitant, je le répète, l’aspect folklorique ou caricatural d’une satire à laquelle le personnage se prête vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais qui ne m’intéressait pas.
Certaines scènes du film - et notamment la fin - rappellent le cinéma politique italien de l’époque de Francesco Rosi et d’Elio Petri. Que pensez-vous de ces films, et de leur disparition depuis les années 70 ?
Dans les années 70, le cinéma politique était très répandu, c’était devenu un genre, presque un filon commercial. Depuis très longtemps, ces films ne se font plus. Je ne sais pas si cela dépend d’une autocensure de la part des scénaristes, des réalisateurs et des producteurs, ou du fait qu’une partie des financements d’un film viennent des chaînes de télévision, ou de la difficulté objective de raconter les changements de notre pays ou, enfin, du fait que la réalité politique italienne dépasse l’imagination la plus fertile. Moi en tout cas, à mon petit niveau, j’ai essayé de le faire. J’ai essayé de raconter, avec les moyens du cinéma, une réalité que nous ne parvenons plus à voir, à percevoir. Je pense que notre problème c’est celui de l’habitude : on s’est habitué à des personnages et des situations vraiment incroyables pour une démocratie. Un contexte politique fortCe nouveau film de Nanni Moretti, qui est une charge contre Silvio Berlusconi, sort en Italie le 24 mars 2006, soit deux semaines avant les élections législatives en Italie, selon le quotidien La Stampa.
A l'automne 2002 le réalisateur, palme d'or 2001 au Festival de Cannes pour La Chambre Du Fils s'était retrouvé le porte-parole d'un mouvement de protestation de la société civile italienne contre les réformes judiciaires « pro-domo » de Berlusconi. |
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