Je me suis trompé sur Frédéric Bourdin...
Par Christophe D'Antonio - Auteur du livre Le Caméléon, l’invraisemblable histoire de Frédéric Bourdin paru aux Editions Patrick Robin et disponible dans la collection J’ai Lu
Aussi étonnant que cela puisse paraître, aucun journal français n'a rendu compte, à l'époque des faits, de l'incroyable imposture dont s'est rendu coupable Frédéric Bourdin, en 1997, au Texas. Le reportage que lui a consacré l'émission Envoyé spécial après son arrestation, en février 1998, est resté sans suite. Il a fallu que Frédéric Bourdin récidive, en février 2004, à Grenoble, pour que cette étrange histoire affleure dans les articles consacrés à ce "diabolique" imposteur, au détour d'un paragraphe sur son passé judiciaire.
C'est à cette occasion que j'ai moi-même découvert Frédéric Bourdin. Résumons les faits : le 21 février 2004, Frédéric Bourdin appelle d'une cabine de téléphone les gendarmes de la brigade de recherche de l'Isère en prétendant être Léo Balley, un enfant grenoblois porté disparu à l'âge de six ans, lors d'une randonnée dans les Alpes, en juillet 1996. Bourdin a alors trente ans, Léo Balley en aurait eu quatorze...
Recueilli sur le bord d'une route, Bourdin réussit à tromper gendarmes et médecins appelés à son chevet pendant trois jours, avant d'être démasqué à la suite d'un prélèvement d'ADN. Identifié comme un récidiviste fiché par Interpol, il est mis en examen pour "dénonciation mensongère de crime" - il avait prétendu, alors qu'il se faisait passer pour le jeune Léo Balley, avoir été enlevé par un réseau pédophile - et placé en détention provisoire dans l'attente de son procès.
Un homme de trente ans qui prend la place d'un enfant disparu, c'est déjà, en soi, une histoire peu banale. Les imposteurs sont en général motivés par l'appât du gain, ce sont des prédateurs dont l'argent est le moteur. Or, les parents de Léo Balley ne sont pas riches. Exit, l'argent comme mobile. Certains journalistes, sans le moindre élément pour soutenir cette thèse, laissent planer le soupçon de pédophilie. Depuis des années, Bourdin s'arrange, en mentant sur son âge, pour se faire placer dans des foyers pour mineurs. C'est donc qu'il recherche la compagnie des mineurs.
Donc qu'il est sexuellement attiré par eux. CQFD. Dans une société rendue hypersensible aux crimes contre les enfants par l'affaire Dutroux, la transgression opérée par Bourdin en prenant l'identité d'un enfant martyr a une résonance trouble : il faut vraiment être un malade, un pervers pour raviver ainsi la douleur de ses parents. Mais l'accusation de pédophilie ne tient pas, l'enquête menée par les gendarmes le démontre : dans aucun des 140 foyers pour mineurs qu'il a fréquenté à travers l'Europe, Bourdin n'a eu un comportement suspect à cet égard. Reste à chercher une autre explication dans son passé. Et c'est là que l'affaire américaine refait surface... Frédéric Bourdin a purgé six ans de détention aux Etats-Unis pour avoir usurpé l'identité d'un adolescent américain. Pendant quatre mois, il a vécu avec la famille de Nicholas Barclay, un adolescent porté disparu en juin 1994, avant d'être démasqué par un agent du FBI.
Frédéric Bourdin est sorti de prison en octobre 2003. Il n'était rentré en France que depuis quatre mois lorsqu'il a récidivé. Conclusion des journalistes : il a voulu "rééditer son plus beau coup".
Personnellement, je n'y ai pas cru. Pour moi, si Frédéric Bourdin était bien le manipulateur "redoutablement intelligent" décrit par sa fiche Interpol - et même s'il était moitié moins intelligent que ça - il savait qu'il n'avait aucune chance d'abuser longtemps la famille de Léo Balley et qu'il retournerait en prison. Il avait déjà payé pour le savoir. Mon intuition était qu'il cherchait à attirer l'attention sur lui, qu'il avait faim de publicité.
Et, surtout, le récit de son "exploit" américain me laissait sceptique. Je ne pouvais pas croire qu'une mère dont le fils a disparu à l'âge de 13 ans puisse se laisser abuser par un imposteur, trois ans plus tard. En retrouvant les articles du San Antonio Express News consacrés au procès de Frédéric Bourdin, je relevais des détails qui rendaient l'affaire encore plus invraisemblable.
Pour n'en citer qu'un: Nicholas Barclay était blond aux yeux bleus, Bourdin est brun aux yeux marron. Je m'étonnais qu'à aucun moment, la justice américaine, ni la presse locale, n'aient remis en cause la sincérité de la mère et de la soeur de Nicholas Barclay avec lesquelles Bourdin a vécu pendant ces quatre mois. Bien sûr, elles étaient les victimes dans cette affaire. C'était délicat. Et Bourdin lui-même, par son témoignage, les couvrait. Mais, quand même...
Finalement, ce n'est que quelques jours avant sa libération que Bourdin a lâché, pour la première fois, "sa" version des événements. "A aucun moment, la soeur et la mère de Nicholas Barclay n'ont été dupes de mon imposture. Elles savaient depuis le premier jour", explique-t-il à un journaliste américain venu l'interviewer en prison. Bourdin ne s'attend pas à ce qu'on le croie. C'est lui le menteur, ce sont elles les victimes. C'est pour cette raison qu'il n'a rien dit à son procès, ajoute-t-il.
En vérité, comme mon enquête me l'a appris et comme Frédéric me l'a avoué, ce n'était pas la seule raison. Bourdin pensait s'en tirer avec un an de prison, deux ans maximum, ce qui ne lui faisait pas peur. Il avait oublié qu'il était au Texas... Il ne voulait pas, non plus, se défaire de ce costume d'imposteur diaboliquement habile que lui avait taillé la presse locale et qui le flattait. Et puis, au fond, Frédéric Bourdin est fataliste. Il croit au destin. La preuve, Nicholas Barclay a disparu le 13 juin 1994, le jour de son anniversaire. Ce jour-là, Bourdin fêtait ses 20 ans... Un détail qui lui a échappé, à l'époque, et qui lui a "fait froid dans le dos" quand il l'a relevé, plus tard, dans sa cellule.
Pour toutes ces raisons, il était prêt à payer l'addition pour cette "chose folle" qu'il avait provoquée. Quant à moi, ce n'est pas pour éclaircir cette affaire déjà jugée que je me suis lancé dans une enquête de plusieurs mois. Avant tout, la personnalité complexe de Frédéric Bourdin et son histoire singulière m'intriguaient. Mais j'étais évidemment curieux de savoir pourquoi cette famille l'avait accueilli et quel étrange pacte le liait à la soeur et à la mère de l'adolescent disparu. J'étais également curieux de savoir ce qui s'était passé entre Frédéric Bourdin et cette mère affligée par la perte de son fils, comment ils avaient vécu ensemble. Car, à la différence de Carey Gibson, la soeur de Nicholas Barclay, qui a eu des mots très durs pour Bourdin à son procès, Beverly Dollarhide, la mère, ne l'a jamais accablé.
Au contraire, elle a eu des mots de compassion pour lui. "Il a dû beaucoup souffrir pour faire ce qu'il a fait", a-t-elle déclaré lors de l'une de ses rares interviews.
Bourdin a été décrit dans la presse américaine comme le seul homme à avoir jamais été condamné, dans l'histoire judiciaire des Etats-Unis, pour avoir usurpé l'identité d'un enfant disparu. A ma connaissance, c'est toujours vrai. Mais il n'est pas le premier à avoir essayé. Ainsi, Clint Eastwood, dans son film
L'échange a exhumé une vieille affaire, qui a eu pour cadre le Los Angeles des années 20. L'histoire d'une femme dont le fils de six ans a disparu et qui refuse de reconnaître pour sien l'enfant que lui rapporte la police et qui prétend être son fils. Au premier contact, sur un quai de gare, cette mère comprend que ce garçon n'est pas le sien.
Ce premier contact entre Bourdin et la mère de Nicholas Barclay a été filmé par la famille, le 18 octobre 1997, à l'aéroport de San Antonio. C'est un moment étrange, irréel. Bourdin, le visage dissimulé sous une écharpe et des lunettes noires, s'avance vers cette femme, qui hésite.
Leur étreinte furtive, maladroite, dure à peine une seconde. Puis, la mère de l'adolescent disparu fait un pas en arrière et reste à distance. Pas un baiser, pas une larme. Quand j'ai vu ces images pour la première fois, cela m'a conforté dans l'idée que la justice américaine avait été diablement aveugle. Mon enquête m'a appris, plus tard, qu'aussi bien l'agent du FBI qui a arrêté Bourdin, que le procureur qui a demandé contre lui une peine exemplaire avaient de sérieuses raisons de douter de la sincérité de Beverly Dollarhide, mais qu'ils ont renoncé à pousser plus loin leurs investigations, faute d'éléments matériels. Et aussi parce que leur seul témoin potentiel, outre qu'il revendiquait fièrement sa qualité de menteur pathologique, et que sa crédibilité était en conséquence limitée, s'est toujours refusé à coopérer avec la justice.
"J'étais prêt à offrir un deal à Bourdin s'il nous aidait à résoudre la disparition de Nicholas Barclay. Il serait sorti de prison au bout d'un an, on l'aurait même laissé purger la fin de sa peine en France", m'a affirmé le procureur fédéral adjoint de San Antonio. "Un deal ? Quel deal ? Il n'était pas question de conclure un deal quelconque avec un type qui m'a traité de "bactérie humaine"", m'a répondu Frédéric Bourdin.
Pour revenir à la relation entre Bourdin et sa "fausse" mère, et à ce pacte du silence qui les liait, j'ai souvent interrogé Frédéric sur ces quelques semaines qu'il a partagées avec cette femme qu'il appelait "maman" dans un minuscule deux-pièces de San Antonio. Que se faisaient-ils ensemble ?
Que se disaient-ils en tête-en-tête? Je n'ai pas pu poser la question à la mère de Nicholas Barclay car, lorsque je suis allé enquêter au Texas, elle avait déménagé sans laisser d'adresse. Quant à Frédéric, je l'ai toujours senti très réticent à parler de sa relation avec cette femme. Je sais qu'elle n'aimait pas qu'il l'appelle "maman" et il m'a dit qu'elle l'incitait à partir, à fuir le FBI qui rôdait et à aller refaire sa vie loin du Texas, avec sa nouvelle identité américaine. Mais il était difficile de lui arracher une anecdote sur leurs moments d'intimité.
J'ai compris qu'il la plaignait lorsqu'il m'a raconté que, dans un rare moment où elle a fendu l'armure, elle lui a dit qu'il était comme un fantôme venu la hanter. Mais je ne peux qu'essayer d'imaginer le vertige qu'il éprouvait en prenant la place d'un enfant mort dans la maison de sa mère, l'abîme qui s'ouvrait sous ses pieds... Imaginer, récréer cette situation incroyablement ambigüe, fondée sur un mensonge si énorme, c'est ce qu'a fait
Jean-paul Salomé dans son film. Et même si le héros du film n'est pas Frédéric Bourdin, mais un personnage de fiction, ce personnage est le meilleur avocat qu'il a jamais eu pour faire partager ce qu'il a vécu.
Pour finir, je me suis trompé sur Frédéric Bourdin. Comme d'autres, qui l'ont condamné sans chercher à comprendre. Au moins, j'ai essayé. J'ai voulu savoir d'où il venait, ce qu'il cherchait. J'ai rencontré quantité de témoins pour écrire un livre sur lui. J'ai rencontré sa mère, sa soeur, son grand-père, son oncle, ses tantes. J'ai parlé à son ancien instituteur, à ses anciens camarades d'école ou de foyers pour mineurs, aux éducateurs qui l'ont pris en charge, au juge pour enfants devant lequel il comparaissait après chaque fugue. J'ai parlé à un psychiatre qui l'a soigné, à d'autres gens qui l'ont recueilli ou aidé pendant ses périples à travers l'Europe, j'ai parlé à un policier qui l'a arrêté, à des magistrats qui l'ont poursuivi, à des avocats qui l'ont défendu. Et j'ai surtout beaucoup parlé avec Frédéric. Des heures de conversation dans des cafés, en marchant dans les rues de Paris, en voiture, au téléphone. Et cependant, je me suis trompé sur lui...
Je ne le croyais pas capable de changer de vie comme il l'a fait, à trente ans révolus. Je ne l'imaginais pas marié, père de famille. Cela me paraissait impossible et, d'ailleurs, lui-même n'y croyait pas à l'époque où je l'ai connu. Je doutais parfois de sa sincérité lorsqu'il me disait que la seule chose qu'il cherchait, c'était l'amour. J'avais tort.