Raymond Radiguet mourut à vingt ans, en 1923, l’année où parut
Le Diable au corps, roman autobiographique générateur de scandale, roman d’une adolescence fiévreuse qui avait ignoré la guerre de 1914 et les conventions morales. Le scandale se reproduisit avec le film de
Claude Autant-lara. Au sortir d’une autre guerre, on n’admettait pas plus qu’au temps de Radiguet la révolte adolescente dans l’amour et la sexualité, l’atteinte à l’institution du mariage et de la fidélité - qui devait être exemplaire - des femmes de combattants séparées de leurs maris.
Mais
Le Diable au corps porta
Gérard Philipe, jeune acteur romantique en pleine ascension, au rang de vivant symbole de la jeunesse moderne. Au festival de Bruxelles 1947,
Gérard Philipe reçut le prix du meilleur acteur, le film le prix de la critique internationale. Construite sur des retours en arrière successifs, à partir de l’enterrement, l’adaptation de Bost et Aurenche, faisant revivre les souvenirs de François, donnait une remarquable équivalence du récit à la première personne de Radiguet.
Et la mise en scène s’attachait à la fois à une reconstitution historique précise et à la critique corrosive d’une société. Le film fut attaqué pour sa représentation d’une liaison entre une femme mariée à un combattant et un adolescent de l’arrière se souciant peu de patriotisme et laissant sa paternité au mari. En le taxant d’immoralité, ses adversaires refusaient, en fait, sa virulence sociale. Car la conduite - assez lâche - de François, n’était pas exaltée mais montrée comme la conséquence d’une situation causée par les adultes et leur conception de l’ordre. Autant-Lara a toujours pris parti contre la guerre, avec fougue, avec rage parfois.
Elle est, pour lui, un jeu ignoble, elle détruit la vie, fait apparaître ce qu’il y a de plus mauvais dans l’homme. François et Marthe (admirablement interprétés, incarnés à jamais par
Gérard Philipe et
Micheline Presle) sont des victimes, au même titre que Jacques Lacombe, soldat jeté au combat et mari trompé. Le nationalisme restauré d’après 1945 ne pouvait y trouver son compte. Même l’amour, ici, a un goût de mort. Ne braquons pas le feu des passions sur des conduites jugées immorales qui ne furent pas données en exemple.
Le Diable au corps est un des grands films du cinéma français.
Jacques Siclier