Qu’est ce qui vous a donné envie de jouer dans Le Fil ?
Le processus est le même à chaque film. Deux paramètres sont essentiels à mes yeux : l’écriture et la rencontre avec le metteur en scène. Dans le cas du
Fil, le scénario m’a tout de suite plu. J’ai aimé le courage de Mehdi d’aborder ce sujet-là dans un pays, la Tunisie, que je connais bien pour y être née et y avoir passé mon enfance. Cela m’a donc tout de suite permis de comprendre ce que Mehdi voulait raconter avec son film. Le mot peut paraître galvaudé ou cliché mais je suis une défenseuse acharnée des libertés en tout genre et
Le Fil ne parle que de ça.
Et comment s’est déroulée votre première rencontre avec Mehdi Ben Attia ?
Mehdi est quelqu’un de très introverti, mais mon expérience m’a appris qu’on n’a pas forcément besoin de se parler avec un metteur en scène pour se comprendre. C’est le regard qui compte. Ce qui se passe entre nous quand on se voit pour la première fois puis, plus tard, sur le plateau. Je me méfie, au contraire, toujours de ceux qui ont tendance à beaucoup parler. Là, le courant est immédiatement passé entre Mehdi et moi et ce climat idéal de travail s’est maintenu tout au long du tournage.
Quel effet cela fait-il de tourner en Tunisie ?
Ça m’a rappelé mon enfance. Je vais souvent là-bas mais cela fait très longtemps, sans doute depuis « Jésus de Nazareth » de Franco Zeffirelli, que je n’y avais plus tourné. En plus, on a eu la chance de se retrouver au cœur de décors naturels sublimes... Tout s’est magnifiquement déroulé.
Qu’est ce qui vous a précisément séduit chez votre personnage ?
Le fait que ce soit une catholique bourgeoise qui a épousé un musulman dans les années 60 et donc créé un scandale à l’époque. Jouer cette femme « scandaleuse » incapable de voir que son fils est homosexuel fut donc un vrai plaisir à jouer.
Et comment vous êtes vous glissée dans la peau de cette mère ?
Comme à chaque fois, ce fut très instinctif. J’aime avoir l’opportunité de vivre encore une nouvelle vie si, comme ce fut le cas avec
Le Fil, le scénario m’emballe. Et, à partir de là, je deviens naturellement l’autre. Le chemin vers le personnage se fait en douceur. Grâce au texte en lui-même mais aussi et surtout par la présence de partenaires solides. Quand on n’a pas de répondant en face de soi, on ne peut rien donner. Sur
Le Fil, sans langue de bois, on a tous eu la chance de vraiment bien s’entendre et chacun a été porté par l’autre, en permanence.
Vous avez répété ensemble avant de tourner ?
Non, mais je n’aime pas tellement les répétitions. J’ai l’impression de faire le perroquet. Comme l’essentiel pour moi est d’être la plus naturelle possible, je reste persuadée que les répétitions représentent plus un obstacle qu’autre chose.
Est-ce qu’Antonin Stahly qui joue votre fils et Salim Kechiouche qui interprète son compagnon étaient impressionnés par vous ?
Vous savez, je suis une personne normale... (rires) Alors, ça a peut-être été le cas mais la glace s’est brisée assez vite. Et notre rapport a vite été celui d’une comédienne face à d’autres comédiens. De toute manière, aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vraiment rencontré de problèmes avec mes partenaires tout au long de ma carrière.
Comment avez-vous gardé intacte la passion du jeu ?
Cela fait 51 ans que je fais ce métier. J’ai eu la chance de rencontrer d’immenses metteurs en scène qui m’ont tout appris et des partenaires hors du commun, de Burt Lancaster à Alain Delon et j’ai conscience d’avoir vécu des moments extraordinaires. Mais, je ne vis pas dans le passé. Je ne baisse jamais les bras. J’aime l’activité, j’adore me confronter au danger. Comme dans mon enfance où en véritable garçon manqué je passais mon temps à me bagarrer avec les mecs ! Ce n’est pas pour rien que mon vrai prénom est Claude... Donc la chose est assez claire à mes yeux. Si un metteur en scène m’ennuie au premier rendez-vous, je n’irai pas faire son film. Par contre si je l’apprécie et si j’aime ce qu’il a écrit, je fonce car j’aime le risque, particulièrement s’il s’agit d’un premier long métrage. Ainsi, dans tous mes films, c’est moi qui faisais mes cascades même si je souffrais de vertige. Je n’ai jamais voulu de doublure. Et pour faire un parallèle, je vis chaque nouveau premier film comme un saut dans l’inconnu.
Vous avez encore le trac avant de commencer un tournage ?
J’ai toujours le trac, que ce soit au cinéma ou au théâtre. J’ai l’impression à chaque fois qu’il s’agit de mon premier jour. Sur un plateau, j’arrive d’ailleurs systématiquement en avance pour me concentrer, rentrer dans la peau de mon personnage et lutter ainsi du mieux possible contre ce fameux trac.
Vous aimez vous voir à l’écran ?
Je suis toujours très critique envers moi quand je me regarde... Mais j’arrive assez facilement à me détacher de moi pour voir les personnages. Comme je ne déteste pas voir les rushes. Là encore, l’expérience compte pour beaucoup. Parfois, j’avoue, je me permets même de dire que la caméra est trop basse. Sans commander mais en sachant pertinemment que j’ai raison et que cela va servir le film. Et le plus souvent, on m’écoute...
Qu’espérez vous que Le Fil puisse apporter aux gens ?
Qu’il aide à véhiculer l’idée qu’il faut accepter les différences dans la vie. Je m’occupe de nombreuses organisations : en faveur des victimes du SIDA, des enfants du Cambodge ou encore de la liberté de la femme à l’UNESCO. Donc je suis bien placée pour savoir que l’essentiel est d’abord de voir le monde tel qu’il est puis de l’accepter. Et, de mon point de vue, le cinéma peut aider à ouvrir les yeux. En tant que spectatrice, je déteste en tout cas sortir d’un film banal qui ne m’a rien raconté de plus que ce que je peux voir dans la rue. Le cinéma doit nous détacher de notre réalité pour nous projeter dans une autre et nous faire vivre ce qu’on voit.
Le Fil en est l’exemple parfait avec ce mélange entre réalisme et onirisme qui le sous-tend de bout en bout.