D’où vous vient l’envie de faire du cinéma ?
Je suis venu au cinéma par la cinéphilie et par l’écriture. Avant d’être cinéaste, je suis scénariste. Et le cinéma est le moyen d’expression vers lequel je vais le plus naturellement.
Comment est née l’idée du Fil ?
En fait, j’ai ce film en tête depuis que je veux faire du cinéma. Ou plutôt depuis que je me suis aperçu que pour faire du cinéma, il fallait que je sois personnel. Cette intention-là est donc à la base du film. Et celui-ci est donc assez proche de moi, même s’il n’est pas autobiographique car ma vie n’est pas celle de mes personnages. Mais il se situe dans un milieu qui m’est familier. C’est mon territoire, ce sont mes problématiques et ma Tunisie, assez différente de celle qu’on voit habituellement au cinéma.
Vous avez longtemps vécu dans ce pays ?
Oui et je continue à y aller très souvent. Toute ma famille vit en Tunisie. Et moi, je suis tunisien et pas français. Je ne suis arrivé en France qu’à l’âge de 18 ans et, depuis, je vis avec un pied ici et un autre là-bas.
L’écriture du scénario a-t-elle été difficile ?
Ça n’a pas vraiment été compliqué mais assez long de trouver la colonne vertébrale de ce récit. Au départ, il y avait juste cette envie de raconter une histoire d’amour entre garçons en Tunisie et cette idée du fil qui, physiquement comme symboliquement, relie le héros à son passé. Après, il a fallu construire une situation dramatique, ce qui prend beaucoup de temps, puisque je ne voulais pas que l’homosexualité des protagonistes soit considérée comme un drame.
Vous aviez des acteurs en tête quand vous écriviez ?
Claudia Cardinale. Elle dégage quelque chose de maternel... et de tunisien même si ça fait longtemps qu’elle a quitté le pays. J’ai donc voulu écrire pour elle. Elle est la première à qui j’ai fait lire le scénario et j’ai eu la chance qu’elle me dise oui. Je crois qu’elle n’a pas hésité à accepter le rôle - ou alors elle ne m’a pas fait part de ses hésitations. Je pense qu’elle a senti la même évidence que moi sur le fait qu’elle pouvait incarner ce personnage.
Comment définiriez-vous ce personnage de mère qui n’est pas forcément aimable ?
Moi, je la trouve infiniment aimable, quels que soient ses défauts. C’est une mère méditerranéenne, possessive qui a beaucoup de pouvoir en particulier sur son fils sans vraiment s’en rendre compte. Elle n’est jamais dans la remise en question, elle croit savoir que ce qui est bon pour les autres, c’est ce qui a été bon pour elle ! De manière générale, on se fait toute une montagne de l’homosexualité. Le passage à l’acte comme la prise de parole sont très compliqués. Et l’entendre n’est pas plus simple. Par contre, une fois les choses révélées, beaucoup se demandent pourquoi cela leur a semblé un tel obstacle. Et c’est précisément ce que j’ai voulu montrer à travers le personnage de cette mère. Elle ne voulait pas voir l’homosexualité de son fils mais, après l’avoir admise, elle saisit très vite qu’elle n’y perd rien dans son rapport avec lui.
Comment avez-vous choisi Antonin Stahly pour jouer son fils ?
J’ai fait un casting qui a été assez long puisque j’ai été confronté à la difficulté de trouver un comédien maghrébin qui accepte ce type de rôle. Et là, parmi les personnes que j’ai vues, il y avait Antonin que je connaissais par des amis. Et je dirais qu’on s’est choisi. Antonin est comédien mais fait surtout du théâtre ou de la musique (il fait partie du groupe Sporto Kantès). Et une fois qu’il a accepté, il a dû apprendre très vite des notions d’arabe et surtout relever le challenge d’entrer dans le personnage. Mais il y avait chez lui une dimension de défi dans l’acceptation de ce rôle. Dès qu’il y avait quelque chose de complexe à faire - scène de sexe, tirade en arabe... - il y allait avec un entrain étonnant...
Qu’est ce qui vous a poussé à choisir Salim Kechiouche pour jouer son amant ?
Cela faisait longtemps que je voulais travailler avec Salim, car c’est un comédien que j’adore. Le rôle est d’ailleurs écrit pour lui, même s’il a un côté icône gay dont je me méfiais et dont il se méfie d’ailleurs aussi. J’ai donc imaginé son personnage avec cet aspect-là en tête, comme une contrainte, sans faire comme si elle n’existait pas.
Réaliser son premier film peut avoir quelque chose d’angoissant. Est-ce que vous appréhendiez le tournage ?
Je dois dire que oui. Je suis un grand garçon. Je prends mes responsabilités par rapport à ce que je raconte mais j’avais peur que mes comédiens puissent se retrouver en difficulté sur le plateau à cause du regard des gens. Mais cela n’est pas arrivé. On a créé avec l’équipe de techniciens tunisiens un vrai cocon et on a fait le film sans esprit de jugement de l’autre. Pour être clair, personne n’a eu à souffrir d’homophobie.
Est-ce simple justement de tourner cette histoire en Tunisie ?
Tourner, oui. Mais avant le premier clap, non ! Il a tout de suite été assez évident que le ministère de la culture ne nous accorderait aucune aide financière. Ce qui n’était pas un drame en soi. Mais ensuite, on s’est vraiment heurté au blocage d’un homme, le ministre de la culture de l’époque, qui ne voulait pas signer l’autorisation de tournage. On était tous très inquiets, même si au fond de moi je ne pouvais pas croire que je risquais de renoncer à tout, si près du but. À trois jours du début du tournage, on était encore sans autorisation et on savait de source sûre que le ministre n’avait pas l’intention de signer. Et si le film a été sauvé, on le doit à la présence de
Claudia Cardinale. Claudia a grandi dans ce pays mais n’y avait quasiment jamais tourné. Comment pouvaient-ils alors interdire son grand retour ? On s’est battus, on a finalement eu l’autorisation et, à partir de là, j’ai vraiment fait ce que j’ai voulu.
Est-ce que la direction d’acteurs a été une évidence dans cette première expérience ?
Oui, parce que j’aime les comédiens. Je me sentais très à l’aise avec les acteurs que j’avais choisis et je savais ce que je voulais obtenir d’eux. Ensuite, je dois reconnaître que j’ai été intimidé de rencontrer
Claudia Cardinale. Mais au vu de sa carrière, je n’allais pas avoir la prétention de lui expliquer son métier ! J’avais évidemment des choses à obtenir d’elle mais je n’imaginais pas réinventer
Claudia Cardinale. Je considère qu’un film est une expérience collective et qu’il faut avant tout savoir saisir ce que les gens vous apportent plutôt que venir avec une idée préconçue et les contraindre à tout prix à la respecter. Cela correspond d’ailleursà ce qu’est profondément mon film : au-delà de l’homosexualité, le thème du
Fil c’est la liberté. Le but de mes personnages est de vivre libre. Et dans ma démarche de cinéaste, j’ai essayé d’être en adéquation avec ça : de considérer les gens avec qui je travaillais comme des adultes libres qui ont quelque chose à apporter et non comme des instruments.
Comment avez vous filmé les scènes de sexe, essentielles au propos mais pas forcément évidentes à mettre en images ?
J’avais envie d’arriver à filmer une histoire d’amour entre garçons dont les spectateurs hétéros souhaitent aussi qu’elle ait lieu au point d’avoir envie de les voir s’embrasser et faire l’amour. Pour y parvenir, j’ai d’abord passé un pacte de confiance avec mes acteurs. Je leur ai expliqué que je voulais vraiment voir chez eux le désir l’un pour l’autre. Ensuite, pour les mettre en confiance, on a chorégraphié chaque geste quelques jours avant le tournage. Cela a servi à désacraliser ce moment et à faire de ces scènes un simple enchaînement de gestes. Et, à partir de là, j’ai travaillé sur l’intensité des regards entre les deux garçons. Ce qui fait qu’au final je crois qu’on ne voit pas grand chose mais qu’on a l’impression d’en voir plus que ce qui est effectivement montré.
Le Fil frappe par la beauté de ses images. Comment s’est passée votre collaboration avec votre directeur de la photo ?
Je voulais faire un film plastiquement travaillé, que ce soit beau et accessible. A cause de son sujet, je ne souhaitais pas enfermer ce film dans un ghetto pour initiés ou minoritaires. Je désirais qu’il y ait une espèce d’évidence qui passe par la forme. Donc avec mon chef opérateur, on a travaillé à trouver cette beauté plastique en profitant de la lumière et du cadre tunisien. On a énormément parlé en amont et assez peu finalement pendant le tournage. On se connaît depuis longtemps et on avait envie de travailler ensemble depuis des années. On était donc au point sur nos références communes tout en se méfiant de ce piège du cinéphile qui va faire son premier film et se noie dans les clins d’œil à telle ou telle œuvre.
Le montage a beaucoup modifié le film tel qu’il était écrit ?
Non. Il l’a simplement resserré autour de l’histoire d’amour.
Avec le recul, qu’est ce qui vous a semblé le plus complexe dans toute cette expérience ?
Sans doute de refuser le film écrit d’avance. Car comme je fais une histoire d’amour entre garçons en Tunisie, la « logique » aurait voulu que ce soit forcément douloureux entre la pression des islamistes et l’hypocrisie des bourgeois et que tout se finisse mal. Or je voulais à tout prix m’en écarter car il me semble qu’il est plus subversif de raconter une histoire d’amour entre garçons dans un pays arabe où tout se passe bien ! Je me suis rendu compte que l’interdit dans la tête des gens est beaucoup plus social que politique. Je suis assez mal à l’aise par rapport à une vision victimiste de l’homosexualité car j’ai l’impression que les gens qui se situent dans cette perspective reconduisent ce qu’ils dénoncent et perpétuent ainsi quelque part, malgré eux, l’homophobie. Alors qu’échapper au programme peut certes sembler un peu utopiste mais revient à trouver un chemin pour que les intéressés ne soient pas entretenus dans cette condition de victime. C’est aussi en partie pour cette raison que j’ai situé mon intrigue dans la bourgeoisie tunisienne francophone que j’ai l’impression de n’avoir jamais vue dans les films, à l’exception de la jeunesse dorée montrée dans « Marock ».
Le film sera montré en Tunisie ?
J’aimerais bien. Mais pour cela, il faudra le montrer à la commission de classification qui va sans doute demander des coupes... que je refuserais probablement. Mais l’idée que le film pourrait ne jamais être vu à Tunis me fait mal au cœur, d’autant plus que le film n’a, à mon sens, rien de choquant.