Notes de Prod. : Le Grand Alibi

    en DVD le 19 Novembre 2008
Cette adaptation du roman d’agatha christie, «le vallon», est une commande ?

C’est mon producteur, Saïd Ben Saïd, qui me l’a proposée. il se trouve que j’avais envie, depuis un moment,
d’attaquer de front le cinéma de genre, et de genre criminel. c’est par le film noir que j’ai aimé le cinéma, que ma cinéphilie s’est formée. dans mes précédents films, je jouais avec les genres, dans une sorte de pas de deux entre comédie et drame. dans tous, il y a au moins une tentative de suicide ou une tentative de meurtre, ou les deux. là, j’avais l’occasion de me coltiner un «vrai» meurtre (voire deux puisque j’ai décidé, avec mon co-scénariste Jérôme Beaujour, d’en ajouter un qui n’existait pas dans le roman).

Pourquoi justement «le vallon» ?

du point de vue de l’intrigue policière, ce n’est sans doute pas le mieux construit d’agatha christie. de même que son titre, «the hollow», est sans doute le plus plat d’un auteur qui pourtant en a trouvé de magnifiques. mais son originalité (et ce qui m’a tout de suite accroché) tient à ce qu’il donne une importance spéciale et une certaine autonomie à l’intrigue sentimentale, au point que l’on se demande ce qui intéresse le plus agatha christie ici, de l’énigme criminelle ou des histoires d’amour que le récit déroule, et qui curieusement, assez exceptionnellement même, ne convergent pas complètement.

C’est tout de même un classique «whodunit» ?

Bien sûr, avec hercule Poirot dans le rôle du détective. mais il est si peu nécessaire à la résolution de l’énigme
que, dans la version théâtrale qu’agatha christie avait faite de son roman, elle l’avait elle-même supprimé. J’en
ai profité, car, dès lors que j’avais décidé d’adapter l’histoire géographiquement et temporellement, de la faire
se dérouler en france aujourd’hui, Poirot, qui est toujours encombrant devenait, franchement impossible. et le
commandant Grange (Maurice Bénichou) ne le remplace pas. en revanche, je tenais absolument à respecter les règles du genre, c’est-à-dire à jouer le jeu de l’énigme criminelle et de sa résolution à la fin. ce jeu que hitchcock, on le sait, réprouve en théorie, bien qu’il y ait sacrifié en pratique bien plus souvent qu’il ne le dit (et qu’on ne le remarque)...

Une maison et ses dépendances, une famille nombreuse aux liens compliqués : c’est presque un cluedo...

J’assume totalement ce côté ludique, et l’affiche dessinée par floc’h (qui avait déjà fait celle de Petites couPures) le souligne. c’est un cluedo si l’on veut, c’est aussi une sorte de puzzle, et j’ai voulu que formellement le film soit construit comme cela. Peu de plans- séquences. les plans sont morcelés, éclatés, comme des pièces de puzzle qui attendent d’être rassemblées, emboîtées, mais qui se présentent dispersées sur la table. la scène du meurtre à la piscine est fabriquée ainsi : les personnages - ce sont eux les pièces - sont là, à la fois rassemblés et dispersés en désordre apparent, mais avec un ordre secret, autour de la victime... et il y a bien sûr des pièces manquantes. il y a des trous. ce sont surtout des trous temporels : qui faisait quoi à quel moment ? Par exemple que s’est-il passé entre le moment où marthe nage dans la piscine, observée par Pierre, et le moment où elle revient, interrompant une confidence ou un aveu qu’esther s’apprête à faire à claire ? Peut-être rien du tout, peut-être quelque chose de décisif. il y a aussi les trous de mémoire, ceux de Pierre qui ne se souvient plus de son grand amour d’autrefois, mais qui en rêve, et bien sûr ceux de Philippe, liés à son alcoolisme. une enquête policière consiste en partie à trouver et à combler les trous dans l’emploi du temps des suspects. ces trous sont ici les ellipses, très nombreuses, du récit.
tout cela, qui m’a beaucoup amusé, n’existe pratiquement pas dans le livre : avec Jérôme, nous nous sommes
donnés beaucoup de libertés. mais à l’arrivée, curieusement, il me semble que l’on retrouve la structure du roman et l’essentiel de son intrigue.

Par rapport à vos films précédents, cette démarche vous paraît cohérente ?

Ce n’est peut-être pas à moi de dire si c’est cohérent ou non, mais au fond... J’ai plutôt débuté par la comédie
(«grinçante») avec encore et rien sur Robert avant d’aller, dans mes deux derniers films, vers une tonalité de plus en plus noire et inquiétante. J’ai donc le sentiment d’un infléchissement logique, plus que d’une rupture.
le côté agatha christie, d’ailleurs, me permettait de rester dans cet entre-deux qui m’intéresse entre comédie
et drame, de mêler le comique à la noirceur. ainsi le personnage que joue avec beaucoup de verve Miou-miou, transposition française et bourgeoise de l’excentrique lady du livre, relève de la comédie, comme celui qu’incarne Pierre Arditi, et en partie l’écrivain alcoolique que joue Mathieu Demy. d’autres peuvent paraître comiques, mais ne le sont pas en profondeur. Anne Consigny donne une dimension assez exceptionnelle à son personnage, qui a plusieurs visages superposés. et Valeria Bruni-tedeschi apporte une note de gravité et en même temps une belle luminosité à l’amante passionnée qu’elle incarne, là où son opposé en quelque sorte (pas seulement son ennemie), Caterina Murino, apporte la noirceur de son hystérie (je parle évidemment du personnage de lea mantovani, pas de l’actrice admirable qu’elle est). avec céline sallette en ophélie tourmentée et ma fille agathe en petite teigne, je note que ça fait beaucoup de femmes, et ça, c’est aussi un aspect du film qui m’a beaucoup plu... et qui prolonge, voire amplifie, des obsessions de mes films précédents.

Le récit se déroule dans un milieu social bien précis : la grande bourgeoisie. vous vous y sentez à votre aise ?

Bon, ce n’est pas un milieu populaire, ce n’est pas non plus la jungle urbaine, donc ce serait à la fois obsolète et élitiste. mais d’un autre côté, l’univers insulaire d’agatha christie se transpose à mon avis sans trop de mal en france, justement peut-être à cause de l’environnement douillet, tranquille et provincial du crime. la france n’est pas, n’est plus, un grand pays, la dimension épique en a disparu. mais il y a parfois le sentiment, sûrement illusoire, qu’on reste nationalement un îlot de relative (et peut-être précaire) stabilité, tradition, etc., dans un monde qui se disloque. le monde d’a.c. est très spécifique, très «gentry», très britannique, mais ce n’est pas un hasard après tout si tant de citoyens britanniques se fixent dans nos campagnes françaises, il doit y avoir quelque chose... la fausse tranquillité de cette bourgeoisie très préservée dont vous parlez, où la violence et le crime couvent de façon très feutrée. Nous sommes chez les notables, sans doute. mais les notables, toujours, ont des tiroirs fermés à clés où ils enferment des secrets. et puis, un «flingue» dans les mains d’un flic ou d’un voyou, c’est affreusement banal ; dans les mains d’un notable, ça l’est moins. moi j’ai le fantasme, sans doute un peu régressif, des grandes maisons, avec des couloirs interminables, des pièces où l’on ne va pas, des secrets qu’il ne faut pas divulguer, des souvenirs dont on ne doit pas parler. ce n’est pas «moderne», mais je pense que ça parle à tout le monde, cela fait partie de l’enfance imaginaire de chacun. de ce point de vue, la maison du Grand aliBi ressemble à celles de rien sur RoBert ou de Petites couPures. un espace à la fois fermé et indéfini, un labyrinthe où l’on peut se cacher, se
chercher et se retrouver.

Il y a dans le film des passions fortes et même de la folie. ce n’est pas un simple jeu intellectuel...

Oui oui, il n’y a pas que le côté ludique, le côté Cluedo. il y a la passion, la folie. c’est sans doute ce qu’il y avait de plus difficile à traiter, mais c’est aussi ce qui m’excitait le plus dans le projet. c’est également une histoire de passion poussée jusqu’à la démence, et il fallait essayer de la traiter sans tomber dans le ridicule et le grand guignol, mais sans non plus éviter l’excès, le paroxysme. dans le livre, l’histoire se termine dans un salon autour d’une tasse de thé empoisonnée. cette tasse de thé est à la fois invraisemblable (ce n’est pas la seule invraisemblance) et ennuyeuse. Quitte à braver la vraisemblance, j’ai préféré profiter du décor que j’ai trouvé, le vrai atelier d’un vrai artiste, vraiment situé au sommet de Paris, et à déboucher sur les toits, à donner de l’air au film. c’était «casse-gueule», au propre et au figuré, mais je n’ai pas le sentiment que c’est hors sujet. J’aime qu’il y ait dans mes films de longues scènes dialoguées, mais aussi parfois, de façon totalement incongrue, des scènes «physiques», des scènes d’action ; d’autant plus amusantes à faire que je ne sais pas du tout comment m’y prendre.

Est-ce qu’il y aurait chez vous un fantasme hollywoodien ?

Je vous l’ai dit, j’ai toujours adoré les films de genre, ceux de la grande époque de hollywood, et particulièrement les films noirs, les films fantastiques de tourneur, aussi. mais ça, c’est plutôt la série B. et mon film, avec sa durée plutôt brève par rapport à la norme actuelle, avec une économie un peu serrée par la force des choses, puisque nous n’avons eu l’apport d’aucune chaîne hertzienne, par exemple, ni la région ni l’Avance, relève plutôt de la série B.
ce qui n’a rien pour moi de péjoratif, bien au contraire...

Comme dans certains de vos films précédents, on retrouve un intérêt pour la psychanalyse. Pierre collier, le personnage interprété par Lambert Wilson, est analyste.

Dans le livre, c’est un psychiatre ou neuro-psychiatre, qui fait de la recherche sur des maladies apparemment
dégénératives et en particulier sur l’une d’elles j’imagine inventée par agatha christie : la maladie de ridgeway.
dans le film, il travaille sur les maladies de la mémoire. a part ça, il est lui-même un peu malade : un don Juan mal assumé, plus angoissé que conquérant, et à sa première apparition, il est allongé sur son propre divan. Pour tous les personnages du film, le passé est pathogène. c’est un passé qui n’est pas du tout passé. le retour de lea, c’est ça si on veut : un retour massif du refoulé, aux conséquences catastrophiques.

Ce retour du refoulé est parfois drôle et le plus souvent dramatique. c’est ce qui explique la forte présence de l’hôpital dans le film ?

Je suis bien obligé de constater qu’il y a des hôpitaux dans presque tous mes films... Je dois avoir un certain goût pour les lieux phobiques. l’hôpital est un lieu angoissant, donc c’est un lieu romanesque. et puis, il fait un contraste avec la vieille maison patinée, même si c’est l’hôtel-dieu, donc aussi de vieilles pierres...

Pourquoi avoir repris le titre d’un film d’hitchcock ? le Grand aliBi, il fallait oser quand même !

Si ç’avait été un chef-d’œuvre et un film célèbre, évidemment cela aurait été outrecuidant. mais ce n’est pas un
chef-d’œuvre, loin s’en faut. et puis, il contient cette hérésie narrative qu’est le faux flash-back. Puisqu’il est
question de flash-back, je dois dire que je me suis posé la question : dans tout «whodunit» qui se respecte, on donne la solution de l’énigme par un flash-back, pour que le public «voie vraiment» comment ça s’est passé, et pour pallier le fait que le raconter est supposé faible et ennuyeux. le problème, c’est que le flash-back est aussi un procédé faible et ennuyeux, en tout cas, moi ça m’emmerdait. le sempiternel flash-back explicatif, comment l’éviter ?

J’ai choisi de donner la solution dans l’action finale du film, de la compléter verbalement dans l’épilogue, et de laisser au public le soin de boucher les trous. Je donne dans le cours du film toutes les pièces du puzzle, dans le désordre certes, peut-être pas toutes les pièces, mais les plus importantes, pour que le public puisse faire lui-même, au-delà de la compréhension immédiate, in fine, de ce qui s’est passé, - à supposer qu’il ne devine pas d’emblée, ce qui me paraît toujours possible, - les compléments qui s’imposent. le titre s’est imposé à moi, car c’est le paradoxe même sur quoi le film se fonde, si l’on songe à la signification du mot alibi : être ailleurs. Je ne veux pas en dire plus, je dévoilerais l’intrigue. et même si j’ai supprimé le détective intelligent, c’est un whodunit et j’assume, donc je m’en voudrais de la dévoiler.
 

Box-office au 14 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 66 821 entrées
  • Cumul IDF : 156 823 entrées

  • 1ère semaine France : 153 920 entrées
  • Cumul France : 401 005 entrées