"Le recul permet d’année en année de mieux mesurer la qualité et l’importance de l’avant-dernier film américain de
Jean Renoir. Longtemps seul L’Homme du Sud bénéficia d’un préjugé favorable à cause de son «réalisme». Le Southerner est admirable, mais Le Journal, je pense, est encore plus beau et plus pur. Renoir y satisfait sans retenue et dans une éblouissante unité de style l’un des projets fondamentaux de son inspiration : la synthèse du comique et du drame. Mais La Règle du jeu n’était encore qu’un «drame gai»: Le Journal est une tragédie burlesque, aux confins de l’atrocité et de la farce.
C’est aussi sans doute avec Le Journal que Renoir se dégage totalement cette fois du «réalisme» de son oeuvre française. Il est remarquable que tout le film ait été tourné en studio dans cette étrange lumière de cauchemar si loin de celle de la Sologne ou même de la Georgie de Swamp Water. Tout ici, jusqu’à l’extraordinaire vérité des détails vestimentaires, est intégré à une sorte de fantasque cruel aussi transposé qu’un monde théâtral. Aussi bien est-ce peut-être ici que prendra source la hantise du théâtre qui marquera de plus en plus l’évolution de Renoir. Le répertoire dramatique n’avait guère fourni jusqu’ici au réalisateur de Boudu qu’un prétexte de scénario. Mais c’est peut-être pour la première fois que nous discernons dans l’oeuvre de Renoir, non plus le théâtre, mais la théâtralité à l’état pur. "
Jean Renoir, André Bazin, Editions Champ Libre, 1971