Notes de Prod. : Le journal d'une femme de chambre

Selon André Bazin...

"Le recul permet d’année en année de mieux mesurer la qualité et l’importance de l’avant-dernier film américain de Jean Renoir. Longtemps seul L’Homme du Sud bénéficia d’un préjugé favorable à cause de son «réalisme». Le Southerner est admirable, mais Le Journal, je pense, est encore plus beau et plus pur. Renoir y satisfait sans retenue et dans une éblouissante unité de style l’un des projets fondamentaux de son inspiration : la synthèse du comique et du drame. Mais La Règle du jeu n’était encore qu’un «drame gai»: Le Journal est une tragédie burlesque, aux confins de l’atrocité et de la farce.
C’est aussi sans doute avec Le Journal que Renoir se dégage totalement cette fois du «réalisme» de son oeuvre française. Il est remarquable que tout le film ait été tourné en studio dans cette étrange lumière de cauchemar si loin de celle de la Sologne ou même de la Georgie de Swamp Water. Tout ici, jusqu’à l’extraordinaire vérité des détails vestimentaires, est intégré à une sorte de fantasque cruel aussi transposé qu’un monde théâtral. Aussi bien est-ce peut-être ici que prendra source la hantise du théâtre qui marquera de plus en plus l’évolution de Renoir. Le répertoire dramatique n’avait guère fourni jusqu’ici au réalisateur de Boudu qu’un prétexte de scénario. Mais c’est peut-être pour la première fois que nous discernons dans l’oeuvre de Renoir, non plus le théâtre, mais la théâtralité à l’état pur. "
Jean Renoir, André Bazin, Editions Champ Libre, 1971

Selon Claude Miller

"Un film dont j’ai envie de dire qu’il a un culot «monstre». Pas le meilleur de Jean Renoir mais sans doute le plus original et personnel de sa période hollywoodienne. Et d’une audace ahurissante eu égard à la pusillanimité des codes des «studios». C’est en effet une galerie assez réjouissante et proliférante de monstres qui se donne à voir ici. Perversions en tout genre. Métastases du comportement. «Naturalité» propre à glacer d’effroi. Plus ricanant que Cordelier, Le Journal d’une femme de chambre se présente comme une sorte de film d’épouvante

Selon Eric Rohmer

"Mais j’en reviens au Journal d’une femme de chambre, pour lequel je ne cache pas ma secrète prédilection
et que je considère (n’en déplaise à son auteur ; mais faut-il le prendre au mot ?) comme l’un des films les plus personnels de Renoir (car Flaherty eût fait, à la rigueur, L’Homme du sud et Stroheim Nana). J’y vois d’abord une somme de mille motifs antérieurs et l’amateur de cruauté, assez raffiné toutefois pour ne se point satisfaire d’une violence tout extérieure, y trouvera son compte plus que partout ailleurs. Il est vrai qu’on n’y voit point de viol, ni de lapin agonisant, mais le couteau que Francis Lederer brandit vers la gorge de l’oie brille d’un trop terrible éclat pour qu’un esprit normalement constitué se prenne à regretter que ladite gorge se soit trouvée en dessous du champ de sa vision. Bien plus, aussi parfaits que fussent Nana, La Chienne, Madame Bovary ou La