"Mais j’en reviens au Journal d’une femme de chambre, pour lequel je ne cache pas ma secrète prédilection
et que je considère (n’en déplaise à son auteur ; mais faut-il le prendre au mot ?) comme l’un des films les plus personnels de Renoir (car Flaherty eût fait, à la rigueur, L’Homme du sud et Stroheim Nana). J’y vois d’abord une somme de mille motifs antérieurs et l’amateur de cruauté, assez raffiné toutefois pour ne se point satisfaire d’une violence tout extérieure, y trouvera son compte plus que partout ailleurs. Il est vrai qu’on n’y voit point de viol, ni de lapin agonisant, mais le couteau que
Francis Lederer brandit vers la gorge de l’oie brille d’un trop terrible éclat pour qu’un esprit normalement constitué se prenne à regretter que ladite gorge se soit trouvée en dessous du champ de sa vision. Bien plus, aussi parfaits que fussent Nana, La Chienne, Madame Bovary ou La
Règle du jeu, ils ne nous éclairaient, du pouvoir du cinéma, rien que nous ne fussions déjà en droit d’attendre — traitant des rapports extérieurs des êtres : la comédie humaine et ses grimaces.
Le Journal d’une femme de chambre est peut-être le seul film à ma connaissance (je ne vois à vrai dire que Le Dernier des hommes à mettre en parallèle) qui nous découvre si limpidement, sans le secours d’aucun commentaire ou autre artifice, cette sorte de sentiments qu’on aime enfouir au plus profond de soi-même — non seulement l’humiliation refoulée, mais le dégoût même ou la lassitude que l’on a de soi —, que l’audace d’un tel sujet ne peut apparaître qu’après réflexion. Renoir, on le sait, exprima son regret que ce film n’ait pu être tourné en France ; félicitons-nous, au contraire, que des difficultés de reconstitution lui aient fait négliger la recherche d’un pittoresque dont il nous avait fourni assez d’exemples, lui donnant en revanche tout loisir de poursuivre sa tentative d’exploration intérieure et de reporter sur le visage glabre et énigmatique du valet l’intérêt que des seconds rôles plus fidèlement campés eussent détourné à leur profit. Je m’arrête ici, craignant qu’un excès de subtilité ne fasse paraître spécieuse une démonstration que j’aurais voulue plus directement convaincante, et invite ceux de mes lecteurs qui ont eu la chance de voir Le Journal à se rappeler ce qu’ils ont ressenti lors des moments «forts» de l’oeuvre (en admettant qu’il y en eût de «faibles») : par exemple la gifle de la maîtresse de maison, la bagarre avec le fils dans la serre ou cet admirable plan de la foule reculant devant le fouet déployé. Qu’ils me citent un exemple de violence moins gratuitement traitée et plus sobrement fascinante ; l’une des raisons pour lesquelles je place, dans l’oeuvre de Renoir, ce film encore plus haut que L’Homme du sud, est que les scènes de querelles qui jalonnent ce dernier, aussi âpres soient-elles, font trop figure d’exercices d’école en face de ce sauvage corps-à-corps qui met aux prises le robuste valet et le maître phtisique, nous livrant en un éclair un monde de secrets que nous n’avions pu encore qu’entrevoir. Sans doute, et en ce moment-là surtout, ne nous est-il jamais que donné à voir, et nul plus que Renoir ne répugne au style «allusif» cher à nos paresseux cinéastes : mais ce qui fait le prix d’un film comme celui-ci est que la transparence du geste y soit issue d’une première opacité, postulant ce mystère de la vie intérieure que trois siècles d’investigation romanesque nous laissent encore si malhabiles à percer. "
Le Goût de la beauté, Article Renoir Américain signé Maurice Scherer paru dans les Cahiers du Cinéma en janvier 1952