Notes de Prod. : Le Petit lieutenant

    en DVD le 06 Juin 2006

Entretien avec Xavier Beauvois, le réalisateur

Pourquoi ce film-là devait se passer dans le milieu de la police ?

C'était d'abord l'envie de me frotter à l'idée du film de genre, comme le polar. Et le sujet sur l'alcool n'est pas facile à caser, à produire : donc si on peut mettre un sujet comme celui-là dans un polar, ça permet de noyer l'histoire... Au début, je me suis intéressé aux voyous. J'en ai vu quelques-uns, mais je les ai trouvés trop paranos. La prison, ça les rend compliqués comme garçons. Ensuite, des flics m'ont confirmé que les beaux voyous n'existent plus vraiment. Il ne reste que quelques braqueurs de fourgons et des proxénètes russes. La grande délinquance est en col blanc. C'est fini l'époque des Mémé Guerini, des Francis le Belge, des voyous à l'ancienne. Maintenant, tout le monde balance tout le monde. Donc je suis allé voir les flics et j'ai passé beaucoup de temps avec eux au quotidien. Je n'avais pas prévu que ce serait aussi intéressant comme métier : ça me convient très bien, ça m'a beaucoup excité. Mais je n'y connaissais rien, c'était une découverte totale. Au début, les flics ne m'ont pas montré grand-chose puis, plus ça allait, plus on est devenu potes, plus je suis allé loin.

Qu'est-ce qui t'a surpris le plus chez les flics ?

Le côté normal de ces gens-là, très peu pervers comparés aux artistes, aux gens de cinéma que je connais. Les flics sont des gens assez carrés, assez simples, sans le côté cow-boys qu'on voit dans tous les films. Des gens normaux, qui vont déposer leurs enfants à l'école avant de prendre leur flingue et d'aller au boulot... Mais comme ils voient des choses assez immondes, ils font un peu les poubelles de la société. Du coup, ils sont tous dotés d'un certain sens de l'humour, sans lequel ils ne pourraient pas survivre - comme les médecins et les reporters de guerre. Et ils ont toujours des trucs intéressants à raconter. Au début, en écrivant le scénario, je racontais à mes copains les expériences que je vivais en débutant dans la police : je passais pour un lieutenant, donc je découvrais avec les yeux d'un novice. Puis je me suis demandé pourquoi je ne raconterais pas ce que je vois ; c'est là que j'ai eu l'idée de prendre comme héros un type qui sort de l'école, qui choisit un bon poste, qui arrive et qui découvre. On peut alors découvrir avec lui.

Pourquoi, dans le cinéma ou à la télévision, la police est-elle représentée si différemment de ce qu'on voit dans ton film ?

La majorité des gens des séries télé n'ont jamais foutu les pieds dans un vrai commissariat, donc s'imaginent des trucs : c'est du grand n'importe quoi. L'autre jour, je voyais une série : les flics sortaient du commissariat avec leur brassard «police» comme des zombies ; mais le brassard police, c'est quand tu arrêtes quelqu'un, tu le mets pour qu'on ne te confonde pas avec un voyou. Alors qu'au quotidien, le but est que tu sois en civil, qu'on ne te reconnaisse pas. Donc par quel miracle peuvent-ils tous sortir d'un commissariat avec leur brassard ?! Les gens s'inspirent des films qu'ils ont vus, qui eux-mêmes se sont inspirés de bouquins, des bouquins qui se sont inspirés de films - et comme tout le monde s'inspire de tout le monde mais que personne ne retourne à la source, on en arrive à des trucs abracadabrants. C'était un luxe pour moi d'y aller toutes les semaines, de boire des coups, manger, discuter, parler au téléphone avec les flics. Tout ce temps passé avec eux permet de tout comprendre du métier. Mais il faut pour ça que tu deviennes un flic tout de suite - sinon, tu ne peux aller nulle part avec eux. Le truc, c'est d'immédiatement s'habiller et parler comme un flic, pour que tout le monde te prenne pour l'un d'eux, que tu puisses assister à tout leur quotidien. Tu peux alors essayer de saisir ce sentiment : qu'est-ce que c'est que d'être flic, comment se comporter, comment vivre ?

Sur cette trame policière, ton film se fiche ensuite des codes narratifs du «film policier».

Il n'y a pas de code pour le métier de cinéaste : on fait ce qu'on veut. Mais j'ai respecté la logique de ce que j'ai vu. C'est pour ça que j'ai pris une affaire anodine : dans la réalité, il y a beaucoup d'affaires
minables, des crimes à 300 euros, pas du tout glamour comme dans les autres films.

Un certain désenchantement traverse tout le film...

Je veux toujours que mes films reflètent l'état de la société à ce moment-là. Les jeunes sont désenchantés, ils ne savent plus pour quoi voter - faut voter oui, faut voter non ? Tu ne comprends rien, il y a la guerre, les attentats, la misère, techniquement on ne voit pas vraiment ce qu'on pourrait encore nous inventer tellement on a tout - la télé dans la poche, sur son portable, tout le monde voyage... De plus en plus de jeunes fument ou boivent de plus en plus tôt parce qu'ils ne croient en rien. Je veux que le film ait la même odeur que la société. Si elle change, dans 50 ans le film sera toujours un témoignage de l'odeur de la société à cette époque-là. Dans N'OUBLIE PAS QUE TU VAS MOURIR, j'avais insisté pour mettre la date au générique. Et le SIDA est toujours là.

LE PETIT LIEUTENANT est très explicite sur la violence faite aux étrangers.

Le racisme, ce n'est pas que Le Pen ou de Villiers, mais des gestes de tous les jours qui font subir une violence réelle aux étrangers. On m'a demandé si je n'avais pas peur qu'on me trouve raciste : " dans le film, ce sont des étrangers, de méchants Russes, pourquoi pas de méchants Français ? " D'abord parce que sur cent personnes en garde à vue, 95% sont d'origine étrangère : ça, c'est la réalité. Ce sont des gens qui sont plus dans le besoin, qui font plus de conneries, c'est logique. Comment peut-on me reprocher d'être raciste alors que le film montre à voir le racisme ?


Les seuls moments qui échappent à la violence sont des moments d'amour ou d'amitié, très courts. Ou de picole.

Le bar est pour moi un endroit très important, c'est là que tu vois toutes sortes de gens : un passage obligé pour un cinéaste. Dans la vie, beaucoup de choses se font dans les bars : on y rencontre des acteurs, on se donne des rendez-vous, on s'y retrouve après un enterrement, on y fête de nombreux moments de la vie. Au Moyen-Âge, les gens se rencontraient dans les cathédrales : ils y faisaient du business, y draguaient, y réglaient leurs problèmes. Les débuts du théâtre ont eu lieu dans les cathédrales. Maintenant, c'est le bistrot. La grande différence, c'est qu'on peut picoler.

Deux fois, le film passe par la visite de Vaudieu aux Alcooliques Anonymes.

Quand tu veux arrêter de boire, comme elle, le fait de ne pas boire t'obsède. Mais on ne peut pas filmer l'intérieur du cerveau des gens, on ne peut montrer des pensées obsédantes en permanence, donc deux fois ces scènes rappellent le problème de l'alcool.

Ton regard sur l'alcool est froid, sans indulgence mais sans condamnation.

On peut condamner un vice, pas une maladie.

Avec cette idée que pour supporter la vie, on ne peut finalement se passer de drogue, celle-ci ou une autre ?

Toutes les sociétés de l'Histoire, pour supporter la vie, ont eu besoin d'une béquille. Au fin fond de la forêt amazonienne, les mecs abattent des arbres, font un alcool avec leur comprendre qu'il y a des flics très sympas, drôles, s'intéressant à beaucoup de choses. Pas du tout le cliché du gros con moustachu en uniforme. La plupart des personnages secondaires sont assez hauts en couleur. Le petit lieutenant, lui, est un peu en retrait, sans aspérités en apparence.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 87 403 entrées
  • Cumul IDF : 186 974 entrées

  • 1ère semaine France : 241 732 entrées
  • Cumul France : 640 484 entrées