Notes de Prod. : Le Sens de la vie pour 9 dollars 99

    en DVD le 25 Novembre 2009

Entretien avec Tatia Rosenthal, réalisatrice

À quand remonte votre engouement pour les nouvelles d’Etgar Keret ?

Bien avant de penser au cinéma, j’avais lu un article qu’Etgar avait écrit pour un quotidien : c’était un texte très singulier et qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Son style était déconcertant et la façon dont il évoquait l’humain à la fois grinçante et émouvante. Je pense qu’aujourd’hui il fait partie des grands poètes de la littérature israélienne contemporaine, parce qu’il porte un regard décalé et souvent dérangeant sur la famille, la société. C’est un visionnaire. Il est devenu un romancier incontournable, un « classique », même si je sais qu’il n’aime pas ce terme.

Dans ses interviews, Etgar Keret réfute le terme d’absurde et lui préfère celui d’hyperréalisme pour qualifier son humour...

Il a raison, même si c’est l’un des mots qui revient régulièrement dans les premières critiques de presse du film. Lorsque le mélange des tons qui caractérise son œuvre échappe aux gens, ils se rassurent en parlant d’absurde, alors que la vie est beaucoup plus complexe à cerner. C’est ce que tente de faire Etgar en révélant la nature humaine aussi bien derrière le cocasse que le tragique et le fantaisiste. Il ne cherche pas à nous montrer sous un jour ridicule ou à nous critiquer, mais à nous comprendre.

Est-ce que l’on peut parler de « coup de foudre cérébral » entre Etgar et vous ?

Oui, en tous cas de mon côté. Faire un film, d’animation qui plus est, réclame tellement d’énergie qu’il faut un point de départ qui éveille votre passion. C’est aussi pour cette raison que mes films reposent sur des matériaux préexistants : toute seule, je serais en permanence rongée par le doute, alors si je peux me rassurer au moins sur cette partie du processus créatif, j’en profite.
J’ai eu également la chance de travailler le scénario avec Etgar. Il s’est montré très flexible quant au choix des nouvelles que je voulais adapter : j’en ai choisi six, nous avons trouvé ensemble l’architecture qui les réunirait et le scénario a été terminé en trois semaines.

Lorsque vous étudiiez à l’université de New York, pourquoi avoir choisi l’animation comme vecteur d’expression ?

Tout vient de la peinture. Au lycée déjà, je passais beaucoup de temps sur les toiles puis en intégrant l’Université, j’ai suivi un cours formidable sur l’animation professé par John Canemaker, un grand nom de l’Histoire de l’animation. Je me souviens que vers l’âge de 10 ans, on m’avait laissé regarder Le Monde Selon Garp avec Robin Williams : il y a une scène où le garçon peint et dessine face à son père et j’avais été bouleversée lorsque ce dessin prenait soudain vie en une séquence d’animation. La passion du cinéma est née à ce moment-là, de mon excitation doublée d’une frustration d’amateur. ça n’est que plus tard que j’ai découvert que John Canemaker était l’animateur de cette séquence du film ! Pour moi, l’animation est un art où la liberté de création est absolue. Tout devient possible, y compris innover au sens artistique, parce que les progrès de la technologie servent l’imaginaire, au lieu de le formater comme dans beaucoup de films « traditionnels ».

La solitude, le matérialisme, l’individualisme sont parmi les nombreux thèmes abordés dans votre film...

Je me sens concernée et cernée par tous. Mais avant tout, j’ai construit le film autour d’un espoir pour l’homme qui réside en un mot : l’empathie. ça n’est pas un don, c’est une qualité qui se travaille : si les gens essayent de voir au-delà de leur intérêt propre et surtout au- delà de celui d’un groupe, ils se rendent compte que l’autre aspire au même bonheur. Il ne s’agit pas d’un discours religieux, encore moins de prosélytisme, mais juste d’un idéal vers lequel tendre.

Est-ce que le succès commercial des productions Aardman, avec Wallace Et Gromit, ont ouvert la voie à de jeunes artistes comme vous ?

Sans eux, je suis certaine que le financement des films d’animation image par image serait plus difficile, parce que les gens resteraient convaincus qu’ils ne s’adressent qu’à un public restreint. Les productions Aardman et Tim Burton ont prouvé que l’on pouvait combiner cet art avec une vision d’auteur et toucher beaucoup de spectateurs. Techniquement, je suis fascinée par leur travail, mais culturellement, mes influences viennent d’ailleurs : de la littérature, du Short Cuts de Robert Altman que je voulais, à une époque, adapter en film d’animation, puis de Magnolia de Paul Thomas Anderson. Je me retrouve aussi énormément dans le cinéma de Wes Anderson...

Est-il pour autant facile de trouver un financement à un film d’animation qui s’adresse à un public plus averti ?

Je n’ai pas rencontré de problèmes liés à la sexualité, au suicide ou à d’autres sujets « difficiles » abordés dans le scénario. Le problème était ailleurs : on pouvait produire ce film aux Etats-Unis, mais en passant par le circuit indépendant, ce qui signifiait pour moins d’un million de dollars. Vu l’ampleur du projet, c’était impossible. Le fait que les Australiens, et pour partie le gouvernement de ce pays, s’engagent dans le projet l’a rendu viable, avec une pression commerciale beaucoup moins forte. De toute façon, je n’aurais cédé à aucun compromis sur le sujet même du film.

Pourquoi avoir délibérément situé l’action du film dans une ville sans référence spécifique à un pays ou à une culture ?

Cela accompagne le message du film qui est universel, à l’instar des sentiments exprimés par Etgar. Planter un décor existant, c’est s’obliger à tenir compte de ses spécificités économiques ou politiques, et je pense que cela aurait encombré le récit de trop de ramifications. C’est l’histoire de psychologies individuelles, c’est aussi une fable qui ne doit pas souffrir de frontières géographiques. En cela, on rejoint l’essence de ce qu’est pour moi l’animation : lâcher la bride à l’imagination.

L’une des histoires les plus audacieuses, visuellement et psychologiquement, est celle du rapport passionnel que Lenny entretient avec un top model...

Tout était déjà dans la nouvelle d’Etgar : la fusion amoureuse, sexuelle, jusqu’à son accomplissement le plus fou. Le risque était donc calculé. Ma préoccupation principale était de ne pas dénaturer cette histoire à l’écran, car on est sur le fil du rasoir, entre grotesque et beauté. Ensuite, comme dans tout film d’animation, c’est un travail d’équipe, une rencontre de sensibilité avec les responsables des décors et des figurines, notamment sur le langage corporel...

Tout au long du film, la « Sunshine Coast » est évoquée comme un Eden. À quoi ressemblerait la vôtre ?

À New York, encore et toujours. C’est dans cette ville que mes rêves se sont accomplis. Lorsque j’y suis arrivée il y a 15 ans, je m’y suis sentie bien immédiatement, instinctivement, parce que c’était pour moi une ville de liberté, de créativité et de tous les possibles. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé avec la crise, les mentalités aussi, mais c’est toujours mon « chez-moi ».

Entretien avec Etgar Keret (co-scénariste)

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Tatia Rosenthal pour la première fois ?

Beaucoup d’étudiants en école de cinéma se sont lancés dans des adaptations de mes romans : ils me demandaient toujours avant la permission, réalisaient leur film puis me l’envoyaient pour avoir mon avis. C’est ce que Tatia a fait et lorsque j’ai vu Crazy Glue, j’étais surpris et ravi que l’animation soit en parfaite adéquation avec mon espace littéraire. Les personnages que je dépeins évoluent de manière réaliste dans un univers de conte de fées un peu fou, donc la fiction au sens classique n’est pas forcément appropriée à mon style. Je pense avoir une écriture plutôt directe, sans fioritures psychologiques, et l’identification aux personnages n’est pas immédiate. L’animation est un formidable vecteur d’expression des sentiments humains : elle peut rendre compte des plus infimes nuances, elle ouvre sur un champ infini des possibles. En même temps, c’est incroyable d’éprouver des émotions rien qu’en regardant de la pâte à modeler en mouvement.

Notes de production

Aux sources de la création

Le projet est né de la rencontre, puis de la collaboration, entre Etgar Keret, auteur de nouvelles à succès, et Tatia Rosenthal, cinéaste New-Yorkaise. Fascinée depuis longtemps par les écrits du romancier israélien, Tatia s’était déjà inspirée de son œuvre pour ses deux premiers courts-métrages, Breaking the Pig et Crazy Glue, réalisés pendant ses études à la New York University Tisch School of Arts. Malgré la distance qui les sépare, la connexion artistique entre eux est immédiate. Pour Tatia, « En Israël, Etgar est considéré comme le porte-parole d’une génération et je me suis instantanément sentie proche de ses écrits... Ce qui m’a le plus accrochée, c’est sa vision pince-sans-rire d’une réalité humaine complexe, qu’il exprime en mélangeant l’ordinaire du quotidien et le décalage poétique. Mon travail sur des figurines expressives et humaines était parfaitement en phase avec sa sensibilité d’écrivain ».
 

Box-office au 11 Janvier 2010

  • Paris 14h : 252 entrées
  • 1er jour IDF : 1 040 entrées
  • 1ère semaine IDF : 17 843 entrées
  • Cumul IDF : 37 452 entrées

  • 1ère semaine France : 32 804 entrées
  • Cumul France : 82 088 entrées