Aux sources de la création
Le projet est né de la rencontre, puis de la collaboration, entre
Etgar Keret, auteur de nouvelles à succès, et
Tatia Rosenthal, cinéaste New-Yorkaise. Fascinée depuis longtemps par les écrits du romancier israélien, Tatia s’était déjà inspirée de son œuvre pour ses deux premiers courts-métrages,
Breaking the Pig et
Crazy Glue, réalisés pendant ses études à la New York University Tisch School of Arts. Malgré la distance qui les sépare, la connexion artistique entre eux est immédiate. Pour Tatia,
« En Israël, Etgar est considéré comme le porte-parole d’une génération et je me suis instantanément sentie proche de ses écrits... Ce qui m’a le plus accrochée, c’est sa vision pince-sans-rire d’une réalité humaine complexe, qu’il exprime en mélangeant l’ordinaire du quotidien et le décalage poétique. Mon travail sur des figurines expressives et humaines était parfaitement en phase avec sa sensibilité d’écrivain ».
Le style de figurines et le goût du naturalisme, déjà présents dans
Crazy Glue, font toute l’originalité du Sens de la Vie.... Etgar, dont plus de cinquante nouvelles ont fait l’objet d’une adaptation cinématographique, est marqué par la vision de
Crazy Glue au point de proposer à Tatia de collaborer à son premier long-métrage. Et Tatia n’hésite pas une seconde. Tous deux se lancent dans l’écriture d’un scénario, sur la base de plusieurs nouvelles publiées par Etgar : l’idée est de bâtir un récit choral impliquant les habitants d’un même immeuble, en ville, chacun lancé dans la quête du bonheur.
En cours d’écriture, Tatia est sélectionnée pour intégrer l’atelier d’écriture de Sundance, devenant ainsi la première cinéaste à y développer un film d’animation. Tatia en profite pour lancer la promotion du film coécrit avec Etgar. Un film adulte et sarcastique, qui sera résolument anticonformiste, au regard d’une production habituellement destinée au public familial.
Le troisième court-métrage de Tatia,
A Buck’s Worth, achevé en 2005 préfigure la scène d’ouverture du
Sens de la Vie..., en mettant en scène un SDF qui tente une approche plutôt singulière pour qu’on lui offre café et cigarette. Présenté à Sundance, il est la preuve vivante qu’un film d’animation peut toucher un public mature. C’est aussi à cette époque qu’un producteur australien,
Emile Sherman (Candy) fait la rencontre à Tel Aviv d’
Etgar Keret, dont il est un fervent admirateur. À l’issue de leur première entrevue, Etgar lui donne le scénario du
Sens de la Vie... et le miracle se produit.
« Je l’ai lu en une nuit et j’ai eu le coup de foudre », se souvient
Emile Sherman.
« C’était à la fois drôle, émouvant, sophistiqué et humaniste. Et le tourner en film d’animation était une évidence ».
L’idée d’une coproduction Israélo-Australienne est aussitôt lancée : le film sera tourné en Australie et la post-production se fera en Israël. Le hasard veut qu’entre-temps,
Etgar Keret se lance dans la réalisation de son premier long-métrage,
Les Méduses, produit par
Amir Harel (Paradise Now). L’association est toute trouvée :
Emile Sherman et
Amir Harel financeront Le Sens de la Vie..., faisant ainsi une première de cette coproduction entre leurs deux pays.
« C’était un vrai défi pour Emile comme pour moi, et ce pour deux raisons », précise
Amir Harel :
« Tout d’abord, parce que cela faisait longtemps que les accords de production entre l’Australie et Israël étaient tombés en désuétude, ensuite parce que c’était notre premier film d’animation ».
De l’art d’aimer l’inerte
L’illusion du mouvement, c’est le cœur même de la technique de l’animation image par image, et pas moins de neuf animateurs se sont relayés au long des quarante semaines de tournage du
Sens de la Vie....
Pour Norman Yeend, animateur :
« Le plus grand défi avec cette technique est la vraisemblance des mouvements des personnages. C’est une chose de faire bouger la figurine, c’en est une autre de la rendre vivante. Certaines attitudes risquent de vous faire basculer dans le côté sur- expressif et ‘cartoon’, ce qui n’était pas l’objectif du film qui vise le naturalisme ».
Pour compliquer le tout, une erreur de manipulation des figurines ne peut être facilement corrigée, car il n’est jamais possible de répéter un mouvement à l’identique. Sur le tournage du
Sens de la Vie..., il n’y a donc aucun droit à l’erreur, tout doit être parfait en une prise.
« Cette technique réclame une énergie et une concentration de tous les instants. C’est presque une performance en direct », explique l’un des animateurs, Jan-Erik Maas.
« L’animation des figurines est une forme d’art extrêmement complexe », enchérit
Tatia Rosenthal :
« Vos mains doivent être aussi aguerries que celles d’un chirurgien ; passer douze heures, debout, à effectuer de petits gestes soigneux, cela tient d’une véritable épreuve physique ! ».
La conception des figurines relève, elle aussi, de la performance, et sollicite une collaboration étroite entre Tatia,
Melinda Doring, chef décoratrice, Leslie Osborne, spécialisée dans la peinture des figurines, et Phillip Beadsmoore, chargé de sculpter les personnages à partir d’une modélisation en silicium.
Les sources d’inspiration pour le physique et le look des différentes figurines, conçues à l’échelle de 1/6e, ont été multiples.
« Des amis proches, ma famille, des étrangers croisés dans la rue, des visages dans les magazines, et même l’un de mes professeurs de lycée, John Canemaker, un grand animateur qui m’a enseigné l’histoire de l’animation et a « prêté » ses traits au magicien Marcus Pocus », se souvient
Tatia Rosenthal. Les figurines dans leur forme définitive sont ensuite élaborées sous la direction de
Melinda Doring, voire sculptées directement par Phillip Beadsmore d’après photographie. Avec une ultime touche personnelle apportée par Tatia : la référence aux diverses peintures de Lucian Freud, dont elle est férue depuis ses premiers pas dans l’animation.
Caster la voix
En dépit des contraintes budgétaires, les producteurs et la responsable du casting,
Nikki Barrett, décident de viser haut, en envoyant le scénario à un grand nombre d’acteurs australiens renommés. Et le retour est à la hauteur de leurs attentes. Pour Tatia, l’un des rôles pivot de l’histoire est celui du SDF, « réincarné » en ange, qui ouvre le film lors d’une scène audacieuse et se fend de commentaires particulièrement sarcastiques. S’il n’en fallait qu’un pour lui prêter sa voix, cela devait être
Geoffrey Rush, déjà rodé au doublage de film d’animation (
Harvey Krumpet, court-métrage Oscarisé en 2004). Sa précédente collaboration avec
Emile Sherman sur
Candy et la qualité du scénario emportent facilement son adhésion.
« Le personnage que je joue n’a pas de nom. Il se transforme. Il est au départ un SDF vif d’esprit et revient plus tard en tant qu’ange... pense-t-on. Il plane sur lui comme une aura de mystère, comme une énigme... L’histoire est poétique, mélancolique, foisonnante, presque philosophique. Elle parle de vrais gens qui essayent de conjurer la morosité du quotidien. C’est un puzzle très mature, en filiation directe avec le Short Cuts de Robert Altman et ses destins imbriqués ». L’autre grand acteur australien à accepter le défi, c’est
Anthony Lapaglia (
Lantana, la série
Fbi Portés Disparus), que l’on retrouve dans la peau de Jim Peck, ce père célibataire aimant, avec une éthique de travail et une vision du monde plutôt rigides.
« Anthony lui a conféré toute la tendresse et l’humanité nécessaire au rôle » confie
Emile Sherman.
Si la pratique veut, pour le doublage des films d’animation, que l’enregistrement des voix de chacun se déroule de manière indépendante,
Tatia Rosenthal opte pour une autre voie :
« Je tenais à réunir tous les acteurs ensemble et c’est ce que nous avons réussi à obtenir en les faisant travailler rapidement. Comme c’était mon premier film, j’avais absolument besoin de savoir si les scènes fonctionneraient. L’imaginer ne me suffisait pas. Il fallait que je l’entende ».
« Nous avons fait en sorte de réunir en même temps Geoffrey et Anthony dans un studio de Los Angeles, les autres comédiens dans un studio de Sydney et d’enregistrer les voix en simultané grâce à Internet. En trois jours, le travail était accompli », précise
Emile Sherman.
Des corps et décors
Le point de départ du travail effectué par
Tatia Rosenthal et Melinda Dorling, chef décoratrice, est double : l’intérieur de l’immeuble où résident les protagonistes et ses extérieurs immédiats. Mais pas question de situer précisément l’action : le film se veut un conte urbain et, en tant que tel, il doit s’inscrire dans une ville indéterminée.
« Nous sommes partis d’éléments d’architecture de trois villes en particulier », détaille
Melinda Doring :
« Tatia m’a notamment fait découvrir la magnifique architecture Bauhaus de Tel Aviv et j’en suis tombée amoureuse ! Nous avons ensuite travaillé autour du style « Art Déco » d’appartements de Sydney et New York. Le graphisme de certaines bandes dessinées israéliennes « underground » m’a également beaucoup inspiré ». Bien que le récit soit riche en échappées fantasques, la cinéaste tient à ce que les décors soient ancrés dans le naturalisme, comme l’explique
Melinda Doring :
« Faire évoluer les personnages dans un environnement réaliste permet au spectateur de mieux appréhender les événements parfois surréalistes du film. C’était aussi un moyen d’apporter un peu de sang neuf au cinéma d’animation qui tend généralement à l’hyper stylisation ». La pierre angulaire de l’élaboration des décors, ce sont les six appartements de l’immeuble où évoluent les principaux personnages. Leur conception a fait l’objet d’âpres discussions, des plus infimes détails comme les lampes et les robinets d’eau, jusqu’au choix d’accessoires plus imposants. Une fois le dessin de chaque appartement conçu par Melanie Doring, le département de création artistique géré par Adam Grace se lance dans le processus de fabrication. Figurines et éléments du décor sont crées à l’échelle de 1/6e, équivalent à la taille d’une poupée Barbie. Seules les mains des figurines sont élaborées sur une échelle légèrement plus grande (1/5e), pour leur faciliter le maniement des objets et offrir aux animateurs une meilleure manipulation.
« L’animation image par image est très gratifiante, parce que la création est sans limite », précise Tatia :
« Vous avez la maîtrise absolue de tout ce qui peut naître de votre imagination. C’est un peu comme jouer à la poupée, on retombe en enfance ».
Du rêve à la réalité
La phase de pré-production a débuté à Sydney, là où les bureaux de « Sherman Pictures » se sont établis, en août 2006. Cinq mois ont été nécessaires pour aménager avec soin l’immense plateau de tournage. Le tournage a été lancé début 2007 dans les studios de Sydney’s Carnival pour une durée de quarante semaines et a occupé cinq à six plateaux différents simultanément.
La post-production s’est déroulée à Tel Aviv à partir de janvier 2008. Pour le producteur
Amir Harel, l’expérience aura été à la fois singulière et humaniste :
« Il y a quelque chose de retors dans les histoires écrites par Etgar qui les rend plus compliquées à transposer au cinéma qu’il n’y parait. Elles portent un regard en biais sur le quotidien : même lorsque l’on pense être dans le réalisme, il y a toujours une porte laissée ouverte sur un événement inattendu ou un dénouement fantasque... Si, comme dans le film, quelqu’un comme Jim Peck peut voir sa vie transformer par une brochure bon marché et décider d’apprendre à nager comme un dauphin, tous les espoirs de vie sont permis ! ». Quant à
Emile Sherman,
« Ce film s’articule autour de situations que chacun de nous vit tous les jours et c’est pourquoi il traite humblement de l’humanité sous toutes ses formes. C’est un film d’animation pour adultes : émouvant, drôle, mélancolique et attachant ; original aussi, d’une façon que l’animation image par image valorise parfaitement ».