Notes de Prod. : Le temps d'un regard

Entretien avec Ilan Flammer

Vous venez du documentaire, et Le Temps D'Un Regard est votre premier film de fiction.
Qu'est-ce qui vous a poussé vers elle ?


J'ai effectivement réalisé sept ou huit documentaires, qui m'ont permis de commencer à maîtriser le medium cinéma. Ce qui est passionnant dans le documentaire, c'est de s'occuper des autres, de les écouter, alors que la fiction permet de parler de choses plus intimes. J'avais envie de cette petite musique personnelle, de la faire entendre : c'était ma principale motivation.

On perçoit tout de même votre formation de documentariste, notamment dans la façon dont vous restez à l'écoute de l'autre.
On en revient toujours à cette histoire du regard sur le réel. Même si c'est une fiction qui charrie beaucoup d'éléments très personnels, c'est ce regard vers l'extérieur, sur les petits changements de la vie, qui est mis au premier plan. Ce n'est donc pas une rupture, mais une évolution naturelle du documentaire à la fiction. Durant le tournage, je me trouvais constamment entre la fabrication totale de la réalité qu'est la fiction et ce petit espace docu- mentaire où on laisse les choses se faire, arriver. Mathieu Demy était un peu dérouté par cette méthode. Il venait tout le temps, avec raison, me demander des informations sur son personnage, alors que j'avais besoin de laisser faire les choses. C'est de ce déséquilibre que sont nées certaines scènes intéressantes.

Les moments de silence, de pause, participent au rythme très personnel du film. On pourrait presque parler d'improvisation silencieuse...

C'est exactement ce que je cherchais. Les mimiques, les petits riens de l'existence, en disent parfois plus qu'un flot de paroles. Le désarroi du personnage d'Antoine passe aussi par le désarroi de l'acteur Mathieu Demy, par son silence, par le fait que je ne le dirige pas toujours, et que je le laisse face à ce vide ; car il s'agit de ça, au fond: de quelqu'un qui est dans le vide et cherche un chemin vers l'autre, vers le désir, vers la vie.

Le film suit trois protagonistes, mais le personnage principal du Temps d'un regard,
c'est peut-être la ville de Paris...

Oui. Antoine, par exemple, est confronté en permanence à cette ville, qui le nourrit, lui fait peur et l'attire en même temps. La ville de Paris est filmée au féminin, comme une amante. Je voulais retrouver cette sensualité propre à la ville dans cette balade de nuit.

Le récit débute au cœur de la Rive Gauche. Et très vite, on bifurque sur la Rive Droite.
Y a-t-il , selon vous , une scission entre deux Paris ?

Oui. J'ai toujours été Rive Droite. J'aime bien ce côté populaire... Tant qu'il y aura une Rive Droite un peu vivante, Paris restera Paris. Sur la Rive Gauche, on est quand même plus proches du musée. J'aime beaucoup les musées, mais il faut en sortir ! J'ai longtemps vécu à Ménilmontant, avant que ce soit à la mode : c'est un bel endroit, où les gens se parlent encore, où il y a une vraie vie. Je suis arrivé à Paris à l'âge de 20 ans, et j'adore cette ville. La première fois que je l'ai découverte, j'avais 17-18 ans. Un copain m'a pris à l'arrière de sa moto, et m'a emmené sur les Grands Boulevards : c'était vraiment la Ville Lumière, un vrai festival, un éblouissement. Par ailleurs, Antoine et Jules ont un attachement très fort à la vie de quartier. Il y a une importance des repères. Et à travers leurs repères se dessine aussi une certaine forme de solitude : Jules et Antoine empruntent des petits itinéraires qu'ils connaissent par cœur, qu'ils se sont construits, ce qui les renvoie à une forme de répétition un peu mortifère.

La seule qui n'a pas de quartier, c'est Natalia.
Oui, elle va d'un endroit à l'autre, sans le moindre repère. C'est un personnage qui se cherche à travers cette histoire de condamné à mort. En quoi cet homme la construit, je n'en sais rien, je laisse flotter le mystère. On ne sait pas si c'est un faux- semblant, une béquille, ou s'il y a une réalité là-dedans. Sans doute un peu des deux...

Comment avez-vous dirigé Marina Hands ?
Je l'avais vue dans Phèdre, mise en scène par Chéreau, où elle était exceptionnelle, fascinante. C'est une grande actrice de tragédie. J'ai voulu tra- vailler avec elle dans un autre registre. Je tenais à créer ce personnage un peu énigmatique, qui baigne dans cette histoire de militantisme sans que l'on sache trop pourquoi.


Quel est votre rapport au personnage d'Howard Smith ?
Diriez-vous que Le Temps d'un regardest un film militant ?


Il n'est pas militant, mais jette un regard sur le monde. D'ailleurs, je ne crois pas au cinéma militant en général. Mais évidemment, l'histoire d'Howard Smith me révulse. Je ne comprends pas comment une société peut décider de tuer quelqu'un. Un meurtre est aussi condamnable, bien sûr, mais il fait en quelque sorte partie de la vie, des instincts de l'homme. Alors qu'un meurtre ritualisé par une société, c'est une autre affaire. S'il y a bien une chose qui m'a choqué en Amérique, c'est ça. Et puis je me souviens de Badinter abolissant la peine de mort en France : ce sont des moments qu'on n'oublie pas.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?
André Wilms, qui est un vieux copain, m'a parlé de Mathieu, auquel j'avais pensé aussi. Quant à Marina Hands et Fanny Cottençon, je les ai rencontrées par le biais de ma directrice de casting, Nora Habib. Le pilier du film est vraiment André Wilms, dont je suis très proche et pour lequel j'ai une immense admiration. Il est capable de proposer quatre interprétations de la même scène à la suite et chacune est intéressante. Travailler avec Wilms, c'est comme avoir une Rolls-Royce entre les mains. Même s'il faut parfois le canaliser !

Son personnage, Monsieur Jules, vit dans la nostalgie, sans jamais être rance...

Il n'est pas amer. Il a raté plein de choses, mais il vit sa vie, son histoire. Jules est une sorte de guide, de passeur, sur lequel le jeune Antoine projette beau- coup de choses. Si Antoine sort de son enfermement, c'est grâce à ce que Jules lui transmet, de façon insensible, sans beaucoup de mots. On ne se rend peut- être pas compte aujourd'hui de la nécessité de ces passeurs entre deux générations. Et s'il y a un effet de transmission vis-à-vis d'Antoine, cette rencontre est aussi très importante pour Jules : après la nuit passée avec Antoine, il ose aborder Agnès ; il entre aussi dans une nouvelle histoire. Et on se rend compte que cette nuit banale, cette petite nuit où il ne s'est pas passé grand-chose, va changer la vie de quatre personnages. Voilà ce que j'avais envie de raconter : comment les petits riens de l'existence s'avèrent beaucoup plus déterminants qu'on peut le penser.

On sent que vous avez une affection toute particulière pour les personnages secondaires...
Ils sont les miroirs des personnages principaux. On comprend le chemine- ment des protagonistes par le reflet que nous renvoient les petits personnages. Le plus emblématique, c'est le joueur d'échecs, mais il y en a d'autres : Mohammed, par exemple, me touche beaucoup. Avec lui, on est dans l'humain, dans la générosité, c'est le genre de personnages que j'ai connus à Ménilmontant et qui constituent à la fois nos vies et notre ville. Je souhaitais chercher de l'authenticité dans chaque personnage, même derrière un comptoir de banque. C'était fondamental pour moi.

Cette attention portée aux seconds rôles renvoie à une certaine tradition du cinéma français.
Etes-vous cinéphile ?

Je suis profondément attaché à la Nouvelle Vague, à Truffaut, au Godard du Mépris, de Pierrot le fou... Je suis naturellement porté vers un cinéma du réel, des gens, je suis très attentif à ce que j'entends dans la rue, cela relève
pour moi d’une forme de poésie.J’aime aussi beaucoup le cinéma des années 40, 50, et on peut même remonter jusqu'à Carné, à Duvivier. J'aimerais bien m'inscrire dans cette tradition-là, toutes proportions gardées.Par ailleurs, j'ai été très influencé par le cinéma de l'errance cher à Wim Wenders ou Peter Handke : L'angoisse du gardien de but au moment
du penalty, Alice dans les villes, Au fil du temps, sont des films qui ont beaucoup compté pour moi.

Quelle est la place de la musique dans le film ?

Je l'ai cherchée très longtemps. J'ai d'abord commencé par faire écrire une musique par un professionnel de la musique de films. Mais j'avais l'impression de ne pas sortir de l'illustration musicale, ce dont je ne voulais pas.

Vous avez demandé à votre frère de composer la musique du film.
Cela revêt-il un sens particulier pour vous ?

J'ai effectivement demandé à mon frère de composer la musique du film. Il a choisi pratiquement les musiques de tous mes documentaires. Il a regardé le film, il a réfléchi quelque temps et il m'a dit : on peut y aller. Je vais interpréter cinq ou six phrases musicales. Nous avons été dans un studio d'enregistrement et il a improvisé face à l'image. Ca n'a pas duré plus
d’une heure, une heure trente.. Il a créé du sens et de l'émotion, ce qui est pour moi le rôle de la musique dans un film.

Quels sont vos projets ?
Je compte poursuivre les aventures d'Antoine, mais davantage du côte de la comédie. Le récit se déroule cette fois-ci entre la France et Israël, mais l'action principale est située à Paris, comme toujours !

Antoine, Natalia et Jules, par Vic Demayo (producteur)

Antoine s'ennuie dans la vie. Il n'a pas de problème particulier, il ne se drogue pas, ne boit pas et n'a pas de névroses très définies. Il s'ennuie simplement, et n'en fait même pas une affaire.
Natalia, quant à elle, est une jeune femme qui se passionne pour un condamné à mort aux Etats-Unis, à qui il ne reste que quelques heures à vivre. Ces deux êtres ne se rencontreraient jamais, si Monsieur Jules ne comprenait pas qu'il faut parfois donner un petit coup de pouce à la vie et aux gens pour changer leurs destins. Mais Monsieur Jules a de l'expérience, avec son lot de fractures et de bonheur. Antoine va donc aider Natalia et ne s'ennuiera peut être plus jamais dans sa vie, comme s'il avait soudain compris le sens de celle-ci. Ce qui m'a séduit dans le scénario, c'est qu'il nous parle de gens normaux, communs, de ceux qu'on croise chaque jour. Ils nous ressemblent dans leurs vies qui manquent de piment et ne sont qu'habitudes et compromissions. Il n'y a pas là un film aux rebondissements exceptionnels mais plutôt un film dont l'écho résonne en chacun de nous, nous qui vivons dans une ville que nous ne regardons plus, nous qui croisons des gens sans plus les voir, nous qui ne nous passionnons plus pour aucune cause sauf quand la télé nous y oblige. Le Temps D'Un Regard est un film humain et quotidien, en cela il est exceptionnel.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 260 entrées
  • Cumul IDF : 260 entrées

  • 1ère semaine France : 260 entrées
  • Cumul France : 260 entrées