Notes de Prod. : Le Temps des grâces

    en DVD le 18 Janvier 2011

Entretien avec Dominique Marchais, réalisateur du Temps des grâces

Quel était votre rapport à la campagne avant de faire ce film ?

Je suis de la campagne, à l’origine. Mes grands-parents maternels étaient agriculteurs. Je n'ai jamais pensé faire de l'agriculture un métier mais je suis resté attaché à la campagne. Devenu urbain, la relation que j’ai gardé avec la campagne était principalement celle d'un randonneur, d'un pèlerin à la Robert Walser...

Je dirais même que le regard que je portais sur le paysage était davantage marqué par la littérature, par le romantisme allemand, Buchner, les romans russes du 19ème, ou encore Adalbert Stifter, que par mon expérience directe. J'étais fasciné par la dimension utopique que l'agronomie porte en elle, l'idée d'optimum... Les descriptions de domaines chez Balzac, chez Tolstoï ou chez Gogol m'enthousiasment toujours autant. J'aimerais bien que cette puissance d’utopie dont l'agriculture peut être porteuse soit restaurée...

Depuis 8-10 ans, au cours de mes balades, j'ai pris conscience de l'écart entre ce paysage littéraire, nourri de représentations et de souvenirs d’enfance, et le paysage réel, concret, de la France, ce vaste mouvement d'entropie qui a affecté le territoire. J'en ai nourri un certain chagrin. Les altérations du paysage, la privatisation des espaces ruraux, la fermeture des chemins m'étaient assez pénibles.

Comment accepter qu'une chose que j'ai toujours perçue comme une richesse, un héritage, le fruit d'une élaboration si lente, puisse être aussi vite saccagée ?

Je revendique le droit à la déambulation et je me sens chez moi partout en France. Et à chaque fois qu'un chemin disparaît, je le ressens comme une entrave à une certaine liberté de circulation.
On peut comprendre les raisons matérielles, économiques, pratiques de ces modifications mais, comme le dit le code de l’urbanisme, “le territoire est bien commun de la nation” et il me semble que ces grands changements structuraux de l’espace ne devraient pas se faire sans négociations préalables avec tous les usagers de la campagne.
J'ai donc voulu enquêter sur les causes réelles de ces changements, histoire de faire la part des faits et des fantasmes.

Est-ce une démarche politique ?

C'est une démarche de compréhension : chercher à convoquer des savoirs, le plus de savoirs possibles, pour ne pas s’enfermer dans une nostalgie un peu aigre.

Car après tout, et c’est ce que j’ai compris en faisant le film, la rationalité qui a présidé à ces grandes métamorphoses est fort contestable : on s’éloigne de l’idée d’optimum, qui est toujours un rapport complexe entre du social, de l’économique, de l’agronomique, au profit d’un principe de maximisation des rendements où l’on se garde bien d’évaluer les coût des pertes occasionnées. J'ai suivi avec stupéfaction les crises agricoles des années 80-90 : la vache folle, la fièvre aphteuse, les quotas laitiers... et je me sentais en empathie avec la souffrance de la profession.

Alors aujourd’hui le divorce entre monde agricole et société est très net. Les anti-agricoles gagnent par défaut d'adversaires. Les agriculteurs s'effacent voire s'affrontent entre eux. Ils se tirent une balle dans le pied en n'ouvrant pas le débat. Il me semble que si l’agriculture est à l’origine de bien des problèmes environnementaux et paysagers, elle est aussi, en puissance, la solution. La question que pose le film est celle-ci : quelle agriculture, pour quoi faire ?

Avez-vous abordé les entretiens avec des choix de mise en scène prédéfinis ?

Je me méfie de tout dogmatisme en la matière. D'après moi, quand on fait du documentaire, il y a des enjeux plus importants que ceux du cadre. Il faut savoir écouter. C'est un peu paradoxal, mais la bonne distance on la crée en s'impliquant dans la situation d’interview. Lors du tournage, je parle beaucoup, j’explique mes intentions, je pose mon problème : c'est ça mon outil de mise en scène car ça crée une situation à laquelle les interviewés réagissent, et ça confère, je suppose, une certaine cohérence à l’ensemble des rushes. Mais c’est quelque chose d’intuitif, de relativement impensé, de très simple en fait.

A chaque fois, j’avais besoin de reprendre l’ensemble de mes préoccupations, l’ensemble des questions du film, ce qui fatalement installait une certaine tension dans l’entretien et poussait mes interlocuteurs à articuler les problèmes entre eux.

En ce sens et en ce sens seulement, je les dirigeais. Et au montage lorsque le film se construit, je me retire du film comme on retire l'échafaudage après avoir construit une maison.

Alors, bien sûr, pendant la préparation du film, j'avais revu un certain nombre de documentaires, ceux de Marcel Ophuls notamment, qui est pour moi le plus grand. Mais je me suis assez vite aperçu qu'il fallait que je trouve mes propres solutions.

Je n’utilise pas d’archives, nous ne filmions pas de plans de coupe, et le film n’est pas vraiment monté de façon chorale– comme s’est souvent le cas chez Ophuls d’ailleurs. Je ne pense pas que le documentariste ait une responsabilité particulière, un rapport privilégié au réel ou à la vérité.

Le film est construit de manière aussi raffinée qu'une fiction : avec des figures qu'on complexifie progressivement selon des effets de rime, d'écho. Tourner un documentaire c'est tourner un film dont on écrira le scénario après le tournage mais, assurément, il est écrit, il y a une narration !

Comment avez-vous trouvé la forme finale du film ? Quel a été votre fil directeur au montage ?

Le film s'est construit par renoncements successifs. J'ai besoin d'avancer par cercles concentriques, de commencer par ratisser large, c'est ma façon de travailler.
A la fin du tournage, j'avais le matériau dont j'avais besoin mais la difficulté consistait à trouver le bon degré de généralité. Toutes les questions abordées pendant le tournage sont intéressantes si on rentre dans le détail mais un film de deux heures n’est pas le lieu approprié pour rentrer dans le détails des montants compensatoires, des rounds de négociations du Gatt et des techniques culturales simplifiées...

D’autant que je voulais faire un film généraliste qui articule le plus d’aspects du problème possible. ...

Il y a donc eu une première phase de montage où on a essayé de rendre justice à toutes les thématiques. Mais j'avais un problème pour passer d'un savoir à un autre : à la fois des problèmes de durée, des problèmes de technicité et des problèmes de liaison des parties entre elles. La première construction du film c'était, produire, nourrir, échanger et on essayait de classer les problèmes à l'intérieur de cette division.

Mais j'étais gêné par l'aspect systématique, ce n'était pas le film que je voulais faire : je voulais un film avec des petites unités qui se reflètent et qui, chacune, exprime l’ensemble du problème. Je ne voulais pas un film système mais un film perspectiviste.

Le film semble être construit en deux parties : d'abord une série de témoignages bruts, puis une articulation des savoirs en vue d'un discours...

Effectivement, il y a une différence qui est formelle : d'abord une première partie fondée sur la juxtaposition et une seconde partie plus chorale.

Chaque interview d'agriculteur a été pensée comme un petit film en soi. Le motif de la haie est apparu comme le moyen le plus élégant et efficace de dire le plus de choses possibles de façon compréhensible, ce qui n'allait pas de soi au départ.

En parlant de la haie, on avait un motif qui réapparaissait de séquence en séquence mais traité dans des perspectives différentes. Ce motif fait avancer le récit... mais on aurait pu prendre un autre objet. Le tournage du film n'a pas été conçu autour de la haie.

D’un point de vue agronomique, la problématique du travail du sol, de l’abandon du labour, des techniques de semis sous couvert, est plus importante.
il y a eu un réel virage au XIXe s., avec l'industrialisation, qui aurait fait disparaître certains fondamentaux de nos sociétés.

Je voulais aussi faire un film sur l'agriculture parce que j'étais ulcéré par les représentations dominantes de l'agriculture dans les médias : d'un côté, la stigmatisation, la dramatisation et les crises ; et de l'autre, le journal de 13 heures, le folklore et le passéisme. N’en déplaise à Tony Blair, l’agriculture n’est pas une relique du passé.

Note d'intention du réalisateur du Temps des grâces

Une ferme en Auvergne, avec chapelle ancestrale et panorama impeccable. A priori, tout est à sa place. L’éleveur sort ses vaches sous l’oeil satisfait des citadins en vacance.
Mais sur la rampe, la première vache glisse et tombe. Fin des réjouissances : tout le troupeau est au diapason, les vaches ne tiennent pas debout. Que se passe-t-il au juste? Réponse de l’éleveur: « Rien, tout va bien ! ».