Que représente pour vous la franchise du Transporteur ?
Pour moi, la série se situe entre
James Bond et
Die Hard, même si sa structure narrative penche plus franchement du côté de la série de John McTiernan : on a affaire à un héros sympathique, naviguant entre humour et sérieux, qui se retrouve régulièrement plongé dans des situations qui le poussent à l’ex- trême. Avec les moyens qui étaient les nôtres, la logique du
Transporteur a réussi à bousculer les Américains, et à prouver que les Français étaient capables de donner naissance à une franchise centrée sur un personnage auquel les gens s’attachent.
Quelle était votre idée de l’évolution de la série et du personnage sur ce troisième épisode ?
Le premier opus portait l’héritage de la fin des années 90, avec un héros qui se devait d’être marrant, de balancer beaucoup de vannes. Dans le 2, on se rapprochait d’un scénario à la
Man On Fire de Tony Scott, avec des enjeux dramatiques plus forts. Dans le 3, on retrouve vraiment une pure logique à la
Die hard, puisque le héros devient lui-même otage de l’histoire : pour la première fois, il est mis en danger. On peut parler de maturité du personnage - on découvre, ô surprise, que Frank est capable de tomber amoureux - mais aussi dans le traitement du personnage du méchant, qui a pris une dimension incroyable avec Robert Knepper.
Comment avez-vous travaillé cette facette inédite du personnage avec Jason Statham ?
Après un petit moment de naturelle défiance - il arrivait avec un historique très fort sur le personnage - je crois qu’il a été rassuré par la façon dont il se voyait filmé, et nous avons donc vraiment commencé à échanger sur le personnage. C’est un acteur très instinctif, avec lequel on découvre les choses en les tour- nant. Selon moi, il est en train de devenir le nouveau Bruce Willis, il a le même charisme. Il a la chance de ne pas avoir besoin de parler : son regard suffit à communiquer les émotions qu’il doit faire passer.
Pour vous qui repreniez les rênes de la réalisation, quel était le plus gros défi ?
Plus qu’un défi, c’était une vraie mission ! Quand on lit le scénario de
Le Transporteur 3, on réalise immédiatement qu’on est passé à un niveau d’action multiplié par 3. La trilogie de
Jason Bourne ayant remis toutes les pendules à l’heure côté modernité de l’action, on se devait, avec ce troisième film, de passer nous aussi à un niveau supérieur pour prouver que nous étions capables de nous coller aux standards américains.
Quel plaisir y a-t-il à jouer avec des personnages déjà identifiés ?
C’est un peu comme jouer avec des personnages de bande dessinée : tout en exploitant leurs stéréotypes, on essaye de leur donner une réalité un peu différente. Par exemple, nous avons vite décidé de faire pencher le look de Frank vers quelque chose de plus réaliste. J’ai l’habitude d’être précis sur la question du décor et du stylisme, et il me paraissait essentiel de lui donner plus de classe.
Jason Statham a perdu beaucoup de kilos pour le film : avec son visage émacié, il a encore gagné en présence physique, et cela vraiment valait le coup d’investir dans du Dior ! De la même façon,
François Berléand étant le vrai personnage comique du film, on a gardé le côté décalé - il traverse tout l’Europe en R 16 - mais on a supprimé le short et les chemise hawaïennes pour réintégrer un peu de réalisme dans son look.
On sent une vraie jubila- tion à jouer avec les figu- res clé du genre – gunfight, course-poursuite...
On a effectivement beaucoup innové du côté des poursuites, toutes tournées à vitesse réelle, ou des cas- cades voitures dont on a démultiplié les points de vue. De façon générale, il y avait un juste équilibre à trouver entre modernité et respect de la tradition. Par exemple, même si l’on ne pouvait pas se permettre de changer les codes des combats par rapport au deux premiers films, on a réussi à introduire quelque chose de plus incisif dans la façon de tourner. La scène du garage est ainsi filmée en master shot au steady cam, pour comprendre le décor et l’évolution du personnage. Sans toucher aux méthodes de
Corey Yuen ni à son style, le résultat mêle notre modernité et le lyrisme de sa chorégraphie chinoise.
Est-ce qu’on peut dire de ce type de films d’action, comme le fait Guillermo del Toro à propos d’Hellboy, qu’il constitue un gigantesque terrain de jeu et d’expérimentation ?
Il n’y a pas plus ouvert et plus empirique que le métier de metteur en scène : il serait extrêmement prétentieux de prétendre maîtriser les choses parce qu’on a déjà trois longs métrages et quinze courts derrière soi. Entre la gestion des hommes, de la météo et de l’argent, on ne maîtrise rien, et on apprend sur chaque tournage. Autant dire que j’envisage effectivement ce film comme un formidable terrain d’ap- prentissage, notamment du côté des effets spéciaux. L’avantage du film de commande, c’est aussi d’être libéré de certaines contrain- tes, notamment celle de l’écriture, qui exige beaucoup de temps. A contrario, on se doit de tenir compte de la logique de la franchise et du personnage, tout en leur apportant des choses nouvelles. Bref, on apprend beaucoup, c’est souvent dur, mais aussi très ludique : il n’y a pas un jour où je n’aie pas un membre de mon équipe au télé phone, pour me dire à quel point il s’ennuie de ne plus tourner !