Notes de Prod. : Léger tremblement du paysage

Entretien avec Philippe Fernandez

Philippe Fernandez, qu’entendez-vous par le terme de « filmosophie » que vous utilisez régulièrement pour parler de ce que vous faites ?

C’est un terme auquel j’ai pensé en réfléchissant à mon premier court métrage, écrit en 1995 à l’occasion du centenaire du cinéma (il était temps de s’y mettre !), avec lequel j’inaugurais une pratique qui manquait me semble-t-il à l’offre d’auteur, le cinéma d’obédience philosophique, c’est à dire qui se donnerait pour objectif de faire réfléchir le spectateur, d’activer son intelligence, à l’opposé donc du cinéma qui l’abrutit, sous couvert de divertissement. Mais je n’ai pas l’intention, ni les connaissances suffisantes, ni l’envie probablement, de donner des leçons de philosophie. C’est plus une attitude générale, dans la vie, qu’il m’intéresse de promouvoir et de mettre en images. Attitude de réflexion qui se retourne d’ailleurs vers les images et me garde de produire n’importe quoi. Du moins j’essaie. En tant que mot-valise et calembour, c’est aussi un vocable assez drôle, qui indique que je ne me prends pas au sérieux et qu’on risque même de s’amuser en regardant mes films. Non pas que l’entreprise ne soit pas sérieuse, bien au contraire, mais je n’ai pas l’intention non plus d’ennuyer les gens...

Vous semblez très intéressé par l’Univers ?

En effet, et plus exactement, c’est le rapport que l’on entretient avec l’Univers qui est le sujet de tous mes films (pas si nombreux d’ailleurs). Le sujet me fascine, autant l’univers en soi que l’ignorance que nous en avons, et avec laquelle nous pouvons semble-t-il fort bien vivre et même mourir. J’aime assez, aussi, me confronter au paradoxe qu’il y a à traiter de ce sujet indiscutablement essentiel, en sachant que c’est avec celui-ci qu’on risque le plus d’ennuyer tout le monde...

Comment se fait-il que vos personnages soient le plus souvent seuls ou solitaires, et ne semblent pas capables d’entretenir de relations affectives ou psychologiques ?

Vaste question... Mes personnages ne sont pas des personnes, et mes films ne sont pas la transcription de la réalité. Ce sont des figures un peu abstraites et ils me servent à évoquer les choses, à faire réfléchir sur les choses. Je tiens donc à distance toute éventualité de transport émotionnel car mon but n’est pas d’émouvoir mais de donner à penser. Désolé... D’ailleurs beaucoup de cinéastes réussissent très bien à émouvoir, et je crois que je n’ai pas les moyens de faire aussi bien. Je préfère être moi-même, proposer une sorte de spectacle cinématographique qui m’appartient en propre et qui n’est pas tellement représenté par ailleurs, je crois que c’est ce que je peux faire de mieux pour la création, pour le public, et pour le cinéma...

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Dans les revues de vulgarisation scientifique ! Tout ce qu’on y apprend me fascine et me donne à penser la vie, avec un grand V, et le monde. C’est ma nourriture spirituelle, qui n’est donc pas philosophique au sens propre comme vous le voyez. Je lis aussi beaucoup de livres écrits par les scientifiques, ils écrivent souvent étonnamment bien et ce qu’ils racontent est plus que passionnant. Je ne comprends pas tout évidemment, mais leurs hypothèses rend la vie et l’existence (avec un grand E) fascinante. Et pourraient sûrement nous rendre meilleurs si nous avions mieux conscience du miracle incommensurable et permanent qui s’exprime dans le moindre souffle de vent.

Vous faites pourtant état d’une formation artistique...

Oui, à la fois à l’université et dans une école d’art. Ce sont des endroits où vous devez justifier sur un plan artistique tout ce que vous faites. Aucun geste ne peut relever d’une convention établie, et s’il y en a, elles sont conscientes et interrogées comme telles. Le passage par cette formation m’a donc permis d’être exigeant envers tout ce que je mets en œuvre et de ne pas accepter les conventions cinématographiques. Et la connaissance des artistes me donne le courage d’être moi-même sans compromis, comme eux l’ont été pour aboutir aux œuvres qui ont changé notre vision des choses. Plus concrètement, je suis très fier d’avoir réalisé ce film sans faire aucun compromis (de scénario, de style, de casting – mot horrible – ou de montage par exemple).C’est exactement le film que je voulais faire, non pas qu’il soit parfait, loin de là, mais justement c’est la preuve que quelque chose est cherché, que je n’ai pas adopté des conventions qui par définition ne changent rien aux choses, et donc n’apportent rien. A part ça l’art est évidemment un domaine où l’on est totalement attentif aux formes, et à ce qu’elles signifient.

Est-ce que ce regard de plasticien joue aussi sur votre façon de concevoir un film... Faites-vous ce qu’on pourrait appeler un cinéma de plasticien ?

Disons que le film est construit par des images plutôt que par un scénario. Pour le film dont nous parlons, j’ai d’abord réalisé (et dessiné) le découpage technique (chaque plan que l’on verrait à l’écran), à partir de désirs et d’idées visuelles et sonores. C’est seulement après que j’ai transcrit ça en mots et donc en scénario pour pouvoir le déposer auprès des instances qui l’imposent. Mais il y a des cinémas beaucoup plus plasticiens que le mien, qu’on ne voit que rarement en salle, mais plutôt dans les musées, et qui existent néanmoins. Le collectif pointligneplan, qui d’ailleurs soutient mes films, s’est constitué sur cette frange spécifique du cinéma de plasticien. Pour ma part, j’ai eu envie justement de travailler pour le public des salles, et je ne déteste pas le code représentatif classique du cinéma narratif. Sauf que je ne raconte pas d’histoires, mais montre des choses, parle de choses, et pas de choses de la réalité immédiate comme nous le disions tout à l’heure. Et n’étant pas purement visuel, mais très chargé de sens, c’est un cinéma qui fonctionne en partie par métaphores. Ce que vous voyez à l ‘écran est justifié par un premier niveau de discours très immédiat (par exemple un pilote amateur est un peu ridicule dans son souci perfectionniste de gain de temps) mais il y a beaucoup de sens seconds qui se découvrent dans la temporalité, celle de la réception des scènes, puis de leur réitération, ou celle, enfin, du souvenir du film (le pilote amateur devient ainsi peu à peu la métaphore de nos courses pressées contre la mort qui ne nous laissera pas le temps d’en savoir plus sur la vie). Et ça, les métaphores, ça appartient aux moyens de signifier des images, en effet. C’est en ce sens que je pratique un cinéma que l’on peut dire « d’images »Le défi est de ne pas tomber dans la lourdeur, qui arrive vite avec la métaphore, comme chacun sait, mais c’est justement un défi artistiquement assez intéressant, ça l’était pour ce film-là en tout cas. Mais je vous rassure mes images fonctionnent aussi au premier degré, dans la description d’un monde différent du nôtre (donc « imaginaire »), d’une réalité décalée qu’elles dessinent et qui commente notre propre réalité.

Pensez-vous continuer encore à traiter cette question de nos rapports avec l’univers ?

Mon prochain film, que je suis en train d’écrire, et si j’ai la chance de pouvoir le tourner, sera une sorte de film de science-fiction, destiné à évoquer en filigrane les grandes théories de l’univers, qui en règle générale dépassent totalement l’entendement. Sur le mode philosophique évidemment. Et bien différent de ce que la science-fiction nous a jusqu’ici donné.

Êtes-vous amateur de science-fiction ?

Pas du tout, non, je n’ai jamais pu lire plus de trois lignes de science-fiction, et les films, à l’exception de Solaris évidemment, m’ennuient aussi vite. C’est pourquoi il y a quelque chose à faire !

Propos recueillis par Baptiste Houssin et Anne Chaliionneau

Note d’intention artistique de l’auteur

Ce film est un tableau, constitué par touches successives, dans lequel chaque élément prend sa place relativement aux autres pour rentrer dans la composition d’ensemble (où s’instaurent par exemple certains jeux structurels, constitués de renvois fréquents, en analogie ou en opposition, ou entre deux états différents d’une même chose, afin de faire advenir du sens dans ce qui a changé).