Vais-je me risquer à décrire quelque chose, quand je ne peux d’abord écrire que ceci : un
désir, des
désirs ? Qui veut faire un film, rédiger un livre, peindre un tableau, en somme inventer quelque chose, commence par là, par un
désir. On
désire que quelque chose existe. On y travaille. On
désire ajouter quelque chose au monde, quelque chose de plus beau, de plus vrai, ou tout simplement : faire surgir quelque chose d’autre que ce qui existe déjà. Ah, le début ! Dès que pointe le
désir, on s’imagine déjà quelque chose d’autre que ce qui est là, déjà luit l’éclair de quelque chose d’autre.
Alors, il faut partir dans la direction de l’éclair, en espérant rester fidèle au
désir originaire. Pour un film il faut, hélas, commencer par rendre compte de son
désir plus gênant, on doit décrire à l’avance le chemin à parcourir. J’ai
désiré, j’ai vu luire l’éclair d’un film à et sur Berlin. Un film dans lequel s’inscrirait une certaine idée de cette ville depuis la fin de la guerre. Un film qui ferait apparaître enfin ce qui manque dans tant de films tournés à Berlin et qui pourtant semble tellement à portée de la vue : des sentiments certes, mais aussi quelque chose dans l’air, sous les pieds, ce qui distingue si radicalement la vie ici de la vie ailleurs, dans d’autres villes. J’en reviens à mon
désir de ce film. J’ajouterai : c’est le
désir de quelqu’un longtemps absent d’Allemagne et qui n’a jamais voulu ni pu reconnaître, ailleurs que dans cette ville, ce qui fait qu’on est allemand. Cependant, je ne suis pas berlinois. Mes visites, depuis vingt ans, sont pour moi les seules expériences allemandes véritables, parce que l’histoire est ici physi- quement et émotionnellement présente, une histoire qui ne peut être vécue ailleurs en Allemagne, dans la République Fédérale, que comme dénégation ou absence.
Naturellement, j’ai
désiré plus encore que ce film parle, ici, de la seule ques- tion impérissable : Comment vivre ? Ainsi Berlin représente-t-il aussi, dans ce
désir, le Monde, car c’est un «lieu historique de la vérité». Aucune autre cité n’est à ce point symbole, à ce point lieu de survie. Berlin est aussi divisée que notre monde, que notre temps, qu’hommes et femmes, que jeunes et vieux, que riches et pauvres, que chacune de nos expériences. Beaucoup disent que Berlin est «foutue». Je dis : Berlin est plus réelle que toutes les autres cités. C’est un site plus qu’une cité. «...Vivre dans cette ville de vérité indivise, fréquenter les figures invisibles de l’avenir et du passé...» C’est là mon
désir, sur le chemin d’un film. Mon histoire ne parle pas de Berlin du fait qu’elle s’y déroule, mais parce qu’elle ne pourrait se passer nulle part ailleurs.