Notes de Prod. : Les Ailes du désir

    en DVD le 04 Décembre 2001

Avant-première description d’un film indescriptible : Les ailes du désir

Vais-je me risquer à décrire quelque chose, quand je ne peux d’abord écrire que ceci : un désir, des désirs ? Qui veut faire un film, rédiger un livre, peindre un tableau, en somme inventer quelque chose, commence par là, par un désir. On désire que quelque chose existe. On y travaille. On désire ajouter quelque chose au monde, quelque chose de plus beau, de plus vrai, ou tout simplement : faire surgir quelque chose d’autre que ce qui existe déjà. Ah, le début ! Dès que pointe le désir, on s’imagine déjà quelque chose d’autre que ce qui est là, déjà luit l’éclair de quelque chose d’autre.

Alors, il faut partir dans la direction de l’éclair, en espérant rester fidèle au désir originaire. Pour un film il faut, hélas, commencer par rendre compte de son désir plus gênant, on doit décrire à l’avance le chemin à parcourir. J’ai désiré, j’ai vu luire l’éclair d’un film à et sur Berlin. Un film dans lequel s’inscrirait une certaine idée de cette ville depuis la fin de la guerre. Un film qui ferait apparaître enfin ce qui manque dans tant de films tournés à Berlin et qui pourtant semble tellement à portée de la vue : des sentiments certes, mais aussi quelque chose dans l’air, sous les pieds, ce qui distingue si radicalement la vie ici de la vie ailleurs, dans d’autres villes. J’en reviens à mon désir de ce film. J’ajouterai : c’est le désir de quelqu’un longtemps absent d’Allemagne et qui n’a jamais voulu ni pu reconnaître, ailleurs que dans cette ville, ce qui fait qu’on est allemand. Cependant, je ne suis pas berlinois. Mes visites, depuis vingt ans, sont pour moi les seules expériences allemandes véritables, parce que l’histoire est ici physi- quement et émotionnellement présente, une histoire qui ne peut être vécue ailleurs en Allemagne, dans la République Fédérale, que comme dénégation ou absence.

Naturellement, j’ai désiré plus encore que ce film parle, ici, de la seule ques- tion impérissable : Comment vivre ? Ainsi Berlin représente-t-il aussi, dans ce désir, le Monde, car c’est un «lieu historique de la vérité». Aucune autre cité n’est à ce point symbole, à ce point lieu de survie. Berlin est aussi divisée que notre monde, que notre temps, qu’hommes et femmes, que jeunes et vieux, que riches et pauvres, que chacune de nos expériences. Beaucoup disent que Berlin est «foutue». Je dis : Berlin est plus réelle que toutes les autres cités. C’est un site plus qu’une cité. «...Vivre dans cette ville de vérité indivise, fréquenter les figures invisibles de l’avenir et du passé...» C’est là mon désir, sur le chemin d’un film. Mon histoire ne parle pas de Berlin du fait qu’elle s’y déroule, mais parce qu’elle ne pourrait se passer nulle part ailleurs.

Parcours, Regard croisés & impressions de tournage

Le regard des anges par Wim Wenders

Les anges... Avant le tournage je me suis fait des soucis : comment les montrer ? Ce n’était pas ça, le problème. La vraie question qui se posait tous les jours, avec chaque plan, jusqu’à la fin du film, c’était plutôt le contraire : comment montrer ce qu’ils voient ? Le point de vue du film était celui des anges. Mais comment est-ce qu’ils voient ? Que serait le regard d’un ange ? Impossible de l’imaginer. Alors comment traduire ce dilemme avec la caméra ? Sur la première page de mon scénario, j’avais noté un poème de Rilke qui semblait bien exprimer ma situation : «La nuit je veux parler avec l’ange, pour savoir s’il reconnaît mes yeux. S’il me demandait soudain : regardes-tu l’Eden ? Et je devrais dire : l’Eden brûle. Je veux lever ma bouche vers lui, dur, comme celui qui n’a pas de désir. Et l’ange dirait : pressens-tu la vie ? Et je devrais dire : la vie tenaille. S’il trouvait cette joie en moi, qui, en son esprit, devient éternelle, et s’il relevait dans ses mains, et je devrais dire : la joie s’égare».