Quel a été le point de départ de ce film ? Etait-ce avant tout le milieu du cheval, ou la vie particulière de ces adolescents qui vous intéressaient ?
Ce sont avant tout ces jeunes en devenir qui m'ont attirés, plus que les chevaux et les écuries que j'ai d'abord considéré comme un « décor ». J'ai fait des études anthropologiques : ce qui me passionne, c'est de m'insérer dans des milieux socioéconomiques inconnus et de m'y adapter, de me fondre entièrement dans de nouvelles vies. Cela dit, le cheval fait évidemment partie intégrante du monde de ces enfants, et ce qui m'a fasciné c'est ce quotidien souvent difficile que ces enfants de 14 ans décident d'affronter. Mais ce qui m'a plu par-dessus tout c'est leur insertion aveugle dans un monde d'adultes.
D'un point de vue pratique, comment avez-vous rencontré ces enfants ?
J'ai passé un an dans une école à Chantilly qui s'appelle Le Moulin à Vent et qui forme des apprentis lads (les meilleurs d'entre eux deviendront jockeys). Parmi les différentes classes, je me suis arrêté sur la première année, celle où tous les enfants se retrouvent en phase de découverte,au même titre que moi pour le coup. J'ai donc vécu avec eux, en me prenant au jeu, et en essayant de me faire accepter des enfants et des entraîneurs. C'est un milieu fermé, et pour autant qui est médiatisé tous les jours. Il a donc fallu leur faire comprendre que je n'étais pas un reporter de plus qui allait leur imposer une caméra. Pour cela, j'ai moi-même décidé de devenir apprenti, j'ai appris à monter à cheval, à manier la fourche et à curer les pieds ! À partir de là, j'ai réussi à me faire accepter, et tout a été plus facile avec les enfants. L'étape suivante a été de réaliser une série d'entretiens avec une bonne dizaine d'enfants de cette classe. Parmi eux, il y a eu ces trois garçons, Steve, Florian et Flavien, me sont apparus comme une évidence pour des raisons différentes. J'ai aussi été fasciné par André Pommier, le professeur, par sa manière de transmettre son savoir et sa technique. Malgré la dureté apparente dont il fait preuve, il amène les enfants à donner le meilleur d'eux mêmes.

Pouvez-vous présenter chacun des trois enfants, Steve, Florian et Flavien ? Qu'est-ce qui vous a interpellé chez chacun d'eux ?
J'ai choisi ces trois enfants parce qu'ils possèdent chacun un trait de caractère qui me ressemble. Steve est quelqu'un qui m'a profondément touché. Il a un amour pour les autres, déteste la méchanceté. Il est très poétique et sensible. Steve me ressemble par sa capacité à se créer un monde complètement à lui, parfois presque fermé aux autres. Il est dans un « ailleurs » qui n'appartient qu'à lui, et il l'assume. Cela se voit par exemple dans la séquence où il écoute Johnny. C'est le seul de l'école à l'écouter. Tous les autres écoutent ce qui est programmé sur les radios jeunes. Il passe pour un extraterrestre mais tout le monde l'aime pour ça.
Dans le film, avez-vous cherché à représenter la peur, le rapport au danger à travers le personnage de Steve ?
Pas seulement à travers le personnage de Steve car tous quoi qu'ils en disent ont eu peur à un moment ou un autre de leur apprentissage. Ceci dit il est vrai que ce qui m'a intéressé chez Steve c'est le déni de cette peur et paradoxalement la difficulté à l'assumer dans un milieu très concurrentiel. Dès cet âge-là, les enfants sont durs entre eux. Je crois qu'il n'y a qu'à moi qu'il a clairement fait part de sa peur. Vis-à-vis des autres, il avait une image à tenir.
Et en quoi Florian vous ressemble-t-il ?
Florian me ressemble parce que c'est un combatif, un bulldozer, un avion de chasse. En même temps, c'est quelqu'un d'extrêmement gentil. Il est toujours aux aguets, répète les gestes à l'identique. C'est ce que j'ai fait pour mes études, j'observe énormément et je reproduis les gestes. Florian, c'est le langage du corps, le langage du regard, l'intelligence, la malice, la détermination, la réussite.
C'est celui qui a le plus de chances de devenir jockey ?
Il a pour l'instant toutes les qualités requises : au-delà de ses capacités physiques et techniques, il a aussi le mental. Lui a très vite compris qu'il n'y a que très peu d'élus. Il pense jockey, il s'habille
jockey et il répond à l'entraîneur comme un jockey. À l'école, il s'estime au-dessus du lot.
Et Flavien a-t-il ce même avenir ?
Flavien a un côté romantique,fragile, un peu introverti. C'est celui qui est encore très enfant et pour l'instant il est plus préoccupé par les filles que par sa carrière de jockey. Au début, j'ai eu un peu de mal à communiquer avec lui et puis tout à coup, sans raison, il s'est mis à me parler de mort, de Dieu et de danger. De vraies questions existentielles le travaillaient. Ce mélange de douceur d'enfant tendre et d'adulte prématuré en fait un personnage attachant.
Ce qui est marquant dans le film, c'est que les jeunes ont un quotidien assez rude.
Oui c'est vrai. Concrètement, leur emploi du temps se divise en trois semaines d'école, et trois semaines en écuries. Chez les entraîneurs, tout comme n'importe quel lad, les apprentis ne se contentent pas seulement de monter à cheval. Ils doivent veiller en permanence à leur bien-être : nettoyage des boxes, pansage, soins, etc. Par ailleurs, en tant qu'apprentis ils doivent exécuter quelques petites corvées comme la distribution de foin le matin avant que les premiers employés n’arrivent, et une fois que ces derniers sont partis, ils font le tour d'eau pour tous les chevaux de l'écurie. Il y a aussi l'entretien du matériel et la propreté de la cour. Mais je ne voulais surtout pas accentuer cet aspect parce que les enfants ne se plaignent pas. Ils acceptent la rudesse de l'entraînement parce qu'il l'ont choisi. Ils en assument donc les conséquences. Je ne voulais surtout pas faire un film « misérabiliste ». Ces enfants font en fonction de ce qu'ils sont, de ce qu'ils ont et ils avancent dans ce monde d'adultes qu'ils veulent à tout prix intégrer.

Le rêve de ces enfants de devenir jockey vous-a-t-il touché ?
Ce rêve m'a plus interpellé que touché. L'argent et la starification prennent une place très importante. L'appât du gain est obsédant chez ces enfants, moi ça me fait peur. Ils viennent la plupart de milieux modestes, les parents ne connaissent que cette image «cliché» du jockey qui gagne des millions alors que ce n'est pas le cas.
Quels rapports entretiennent-ils avec les chevaux ?
Ce qui est fascinant c'est que malgré les risques du métier, et ceux liés au travail avec les chevaux, ils ne pensent qu'à cela : monter à cheval. Tous ces enfants vouent une véritable passion pour cet animal. Passion sans laquelle rien ne serait possible. Ceci dit comme aime à le souligner André Pommier, ils ont parfois tendance à oublier que le cheval est un être vivant. Ils aimeraient, comme les jockeys confirmés, ne plus avoir à s'occuper de l'entretien que le cheval exige. Pour revenir à ce qui m'a touché, c'est plutôt l'enseignement d'André Pommier qui, au quotidien, essaye de rappeler à ces enfants qu'avant de pouvoir prétendre à une quelconque carrière de jockey, le travail et le respect du cheval sont des valeurs primordiales. Quand l'entraîneur les contraint à venir le soir pour s'occuper des chevaux, il leur rappelle tout simplement que l'équidé tout comme nous, doit se nourrir et boire. La phrase qu'il répète souvent et que tous les enfants connaissent par cœur est : « parlez-leur, ce ne sont pas des tracteurs ».
Concrètement, comment s'est passé le tournage ? À quelle(s) difficulté(s) avez-vous été confronté ?
Dans un premier temps, il a fallu me faire accepter dans ce monde très fermé des courses et a priori méfiant à l'égard des gens qui ne connaissent rien aux chevaux, qui plus est quand ils se promènent avec une caméra. Il fallait leur faire comprendre que mon premier souci était de témoigner de leur quotidien en prenant le temps nécessaire. J'ai donc appris à monter à cheval et j’ai fait un stage d'un mois chez un entraîneur. De là on a commencé à m'écouter et à comprendre que j'étais là pour un an. L'équipe de tournage était composée de quatre personnes : un cadreur, un perchman, un assistant et moi-même. J'avais aussi ma petite unité indépendante qui me permettait de tourner des moments plus intimes dans une liberté totale, par exemple les séquences dans le dortoir avec Steve. Ce rapport de confiance entre le filmeur et le filmé est très difficile à mettre en place. Il y a des moments pour lesquels j'ai pu anticiper, compte tenu de ma connaissance des lieux, des habitudes. Cela a été déterminant pour moi, j'ai pu construire certaines séquences, les écrire. Mais il y a aussi eu des moments complètement inattendus, notamment lors des séquences à cheval. La scène où Flavien se fait embarquer m'a totalement surpris, m'offrant ainsi un très beau moment de pur apprentissage où l’enfant est obligé de se dépasser.
Pour finir, pouvez-vous en quelques mots nous raconter votre expérience,vos inspirations ?
Après mon bac, j'ai fait une année d'histoire que j'ai abandonné pour faire un premier court métrage de fiction
La Vie En Beau, ma première expérience pour le cinéma. Ensuite j'ai travaillé un an sur des tournages, puis j'ai repris des études d'anthropologie. C'est là que j'ai découvert tout un courant de réalisateurs de documentaires. Puis j’ai imaginé et réalisé
Lads & Jockeys.
Les enfants ont-ils vu le film ? Qu'en ont-ils pensé ?
J'ai d'abord organisé une première projection avec les trois enfants et leurs parents. Il était important pour moi qu'ils découvrent leur image sur grand écran avant tout le monde. Je crois qu'ils ont été très impressionnés. Ils ne s'attendaient pas à un vrai film, les notions de montage et de narration cinématographique leur échappant complètement. Puis un mois après, le reste de l'école ainsi qu'une centaine de professionnels ont découvert le film. Ce fut un grand moment, très émouvant. Tous ceux qui font partie de ce milieu et d'autres qui ont fait leur apprentissage dans cette école ont semblé s'y retrouver. Pour une fois, lumière est faite sur le travail quotidien des chevaux de courses et non sur le côté éphémère d'une course de deux minutes.