Notes de Prod. : Les Choristes

    en DVD le 27 Octobre 2004

Entretien avec Gérard Jugnot

Comment êtes-vous devenu Clément Mathieu ?
Je connais Christophe Barratier depuis assez longtemps. Nous avons en commun le goût pour le vieux cinéma français, avec tous ces acteurs qu’on appelait “les Excentriques”, dont Noël-Noël, pour lequel j’ai une admiration sans borne. Un jour, donc, Christophe m’a parlé de son envie de réaliser sa version de La Cage aux Rossignols. J’ai commencé par lui dire que c’était formidable mais peut-être aussi une idée “à la con”, ce type qui fait chanter des enfants et qui les sauve de la solitude par la chorale !... Il fallait donc arriver à faire un film moderne mais qui se déroule dans un proche passé, parce que si on avait situé l’histoire aujourd’hui, on aurait transformé mon personnage en éducateur qui apprend à rapper dans les banlieues. Cela risquait de devenir extrêmement racoleur. Finalement Christophe a démarré l’écriture du scénario en ayant l’intelligence de situer l’action à l’époque très forte de l’immédiat après-guerre, avec, cependant, une séquence très émouvante qui se passe de nos jours, où un personnage se penche sur son passé et s’aperçoit qu’il doit sa réussite à quelqu’un qu’il a oublié, qu’il a laissé passer. C’est très nostalgique, extrêmement sincère, atypique tout à fait dans la lignée de ce que produit Jacques Perrin.

Vous avez lu les différentes versions du scénario ?
Oui. La première version manquait peut-être un peu d’aspérités. Nous en avons parlé avec Christophe, et c’est à ce stade que Philippe Lopes-curval, que je connais bien, est intervenu. Leur collaboration a permis de muscler l’histoire, et de donner aux personnages des facettes plus dures afin qu’ils aient plus de relief.

Qu’est-ce qui vous a décidé à faire ce film ?
Plusieurs choses. Ce que j’aime dans ce film c’est qu’il ne fait pas “premier film”. Ce que je trouve aussi très surprenant et formidable c’est l’aspect musical. La musique apporte une réelle force à l’histoire d’autant plus que ce sont des enfants qui chantent. On sent que Christophe a autant de passion pour le cinéma que pour la musique, d’ailleurs il a composé avec Bruno Coulais la musique de deux des airs chantés. Cela donne un film sans mièvrerie, empreint d’une grande puissance d’émotion et d’évocation ; il a le charme de la craie sur le tableau... le charme du souvenir de ces enfances moisies que nous avons tous vécues.

Votre enfance ?
Oui, ça me rappelle mon enfance des années soixante,- qui n’a pas été aussi dure,- mais les sentiments d’ennui et d’abandon étaient là. C’est quelque chose d’assez éternel.

Comment définiriez-vous votre personnage ?
C’est un personnage à la Chaplin. Un personnage plus perdant que celui de Noël-Noël dans La Cage aux Rossignols qui se mariait, écrivait un livre sur son expérience et connaissait finalement le succès de façon éclatante ; dans le film de Christophe, Clément Mathieu est un homme qui n’a pas réussi sa vie de musicien mais qui va permettre à d’autres de la réussir ; ce personnage de passeur me touche ; les gens comme lui ont fait un trait sur leur vie personnelle... Cet altruisme est fréquent chez les éducateurs. Cela pose évidemment la question : qu’est-ce que “réussir sa vie” ?

Qu’est-ce qui vous a aidé à jouer ce personnage ?
Je me suis accroché à des détails concernant son allure physique : porter des vieilles chaussures, ne jamais changer de costume, garder la même petite veste élimée. Pour les scènes de chorale le chef de choeur me guidait, m’aidait à garder la mesure, et m’indiquait la bonne gestuelle pour me permettre d’être crédible quand je dirigeais les enfants.

En quoi tourner avec des enfants est particulier ?
J’ai fait beaucoup de films avec des enfants. Ce sont eux qui vous guident. Les personnages se trouvent par rapport à ceux que l’on a en face. Là, je me suis retrouvé dans une classe en pleine canicule face à quarante mômes très sympathiques mais épuisants car toujours sur l’énergie. Pour les faire sortir de la classe, ça prenait un quart d’heure mais pour les faire remonter ça prenait deux heures. Le plateau était un mélange de “déconnade” et de fermeté. C’était très émouvant et merveilleux quand on aime les enfants. Il se trouve aussi que, pendant le tournage, quelques uns de mes films sont passés à la télé. Cela m’a donné vis à vis d’eux un rapport mêlé d’autorité et de sympathie. Dès que les journées se terminaient, ils venaient me raconter leurs histoires de famille, leurs peines de coeur, ou tout simplement les histoires qui les avaient fait rire. Le dernier jour a été terrible. Tous les gosses étaient en larmes. Je me sentais comme un prof qui quitte ses élèves à la fin de l’année scolaire. Je les connaissais tous, avec leurs particularités, ceux qui se font tout de suite repérer, ceux qui ne se feront jamais remarquer, ceux dont on se dit qu’ils sont bien partis dans la vie, d’autres dont on pressent que pour eux ce sera plus difficile. Tout cela en faisant attention de ne jamais privilégier personne. Et puis surtout il fallait les aider à jouer, à ce qu’ils gardent leur naturel tout en les obligeant à m’écouter. En cela mon expérience avec Scout toujours, ou Monsieur Batignole m’a été très utile.

Pourquoi être producteur associé des Choristes ?
C’est une façon de montrer que je crois en ce film, de m’impliquer. Mais celui qui a pris les plus grands risques c’est Jacques. Il n’a pas hésité à faire retourner des scènes, à donner les moyens pour que ce soit réussi. Il sait que l’argent sert à faire des films.

Vous connaissiez vos partenaires, François Berléand, Kad Merad...?
Je les connaissais, mais je n’avais jamais tourné avec eux. Je n’avais jamais réussi à faire un film avec François Berléand et pourtant il en tourne deux cents par an ! Il est délicieux , nous nous sommes formidablement entendus et j’en ai autant au service de Kad, qui a montré qu’il était vraiment comédien, et pas seulement un “comique”.

Y a-t-il des scènes que vous redoutiez plus que d’autres ?
Les scènes de chorale qui, en même temps, se sont révélées absolument magiques parce que les enfants, qui chantaient sur le play-back au début du tournage, pour la plupart très mal, ont, comme dans l’histoire, terminé le film en chantant formidablement bien. J’ai découvert alors la force de la voix chantée. Vous savez que beaucoup de gens chantent dans des chorales ? Chanter c’est très libérateur.

Que gardez-vous de ce film ?
Le film commence dans la grisaille et se termine avec le soleil. Je ne sais pas si c’est parce que je me sens souvent un vieil enfant, mais ce tournage au milieu de tous ces gamins, cette nostalgie de l’enfance, ces nombreuses émotions, s’apparentait à un merveilleux séjour d’été dans un centre aéré.
« Nous affectionnons les images liées à l’enfance, aux premières émotions. Plus tard, le souvenir des événements vécus durant cet apprentissage de la vie prend toute son importance. Rien n’était donc anodin. Joies fugitives, peines inconsolables, tout passe mais rien ne s’efface. Et si une note de musique, un chant, une chorale sont liés à ces plus lointaines évocations, leur empreinte est assurément plus forte. Sans doute est-ce ce qui m’a profondément ému dans le projet de Christophe Barratier “Les Choristes”.
Une pension sévère, des enfants rebelles, une chorale qui les rassemble, représentation émouvante d’une enfance symbolique. »
Jacques Perrin

Entretien avec Christophe Barratier

Pourquoi avoir choisi de vous inspirer du film La Cage aux rossignols (Jean Dréville, 1945), pour votre premier long-métrage ?
Après mon court-métrage, Les Tombales, je cherchais un sujet de long-métrage. Je me suis rendu compte que les notes que je prenais étaient plutôt liées à ma petite enfance, aux émotions que j’ai ressenties entre quatre et huit ans. Par ailleurs, j’avais très envie, ayant eu une formation musicale, de traiter une histoire se rapportant à la musique. Ce sont donc ces deux thèmes, l’enfance et la musique, qui m’ont logiquement amené à me souvenir de La Cage aux rossignols. J’avais vu ce film à sept ou huit ans en 1970-71, sur une des deux chaînes de télévision de l’époque. Il m’avait profondément touché. Presque oublié, le film a néanmoins conservé son charme. En outre, il n’est pas sacralisé comme un “chef d’oeuvre” du cinéma français, ce qui rend l’adaptation moins périlleuse.