Notes de Prod. : Les conséquences de l'amour

    en DVD le 08 Septembre 2005

Note d’intention du réalisateur

J’étais à Sao Paulo au Brésil. Dans un hôtel cinq étoiles. Dans un bar littéralement recouvert d’une boiserie qui aurait fait bonne figure au Tyrol alors que nous étions au Brésil. Dehors : quarante degrés. Je passais souvent par le bar et j’y trouvais immanquablement, systématiquement, un homme d’une cinquantaine d’années, barbu, ventru et buveur de bière. Un Européen élégant. Un homme d’affaires. Dehors, il y avait le Brésil, mais il ne s’en était pas aperçu. Il affrontait hébété la bière et la télévision en attendant Dieu sait quel rendez-vous d’affaires. C’est ce que j’ai vu.
De cette observation est née l’idée de ce film. D’une curiosité qui devenait obsessionnelle : que font tous ces hommes d’affaires dans les hôtels des quatre coins du monde ? A quoi pensent-ils durant ces silences infinis, égarés dans des bars faussement accueillants et pourtant hostiles ? A ces questions et à bien d’autres, j’ai donné mes réponses.

J’imaginais un personnage à qui quelqu’un avait volé sa vie. Littéralement une vie volée. Ainsi prenait corps un doute qui, parfois, s’instaure en nous tous : notre vie a-t-elle été volée par quelqu’un ou par quelque chose ? On ne sait pas trop bien. Notre vie, cependant, nous semble différente de celle que nous voulions vivre.
Entre-temps, je dévorais des essais sur Cosa Nostra. Ma compagne, de temps en temps, me grondait gentiment, il était temps que je recommence à lire des romans, disait-elle. Cependant, je ne réussissais pas à m’arrêter. Je découvrais, au fil de ces lectures, que Cosa Nostra américaine est une bagatelle, une histoire d’amateurs, par rapport à Cosa Nostra sicilienne. Côté crimes, la Sicile a dominé le monde. Toutefois l’art américain a exploité jusqu’à la moelle tout l’imaginaire de la Mafia américaine, en créant des chefs-d’œuvre. Plus souvent nous sommes restés là, le doigt levé, en rappelant qu’il y a les bons et les mauvais. Mais ça, nous le savions déjà.
Et trop souvent nous avons refusé d’envisager le seul point de vue qui valait la peine d’être envisagé, le point de vue des mafieux, justement.

Donc, je continuais à me dire, pourquoi ne pas déplacer ce point de vue ? Ce ne sera pas facile, mais j’essaierai. Je m’y suis approché lentement et prudemment. Et alors voilà que mon homme d’affaires confiné dans cet hôtel n’est plus véritablement un homme d’affaires. Il devient un type qui travaille pour Cosa Nostra. Pas un mafieux. Plutôt un sympathisant. Un type avec un pied dedans et un pied dehors. Ceci m’a permis de le faire vivre sur une double voie. D’une part, puisqu’il y est culturellement étrange, il est terrorisé par la cruauté de la plus puissante organisation du monde, d’autre part, il comprend ses codes et ses mécanismes. Nombreux, complexes et structurés. Des bêtes? Des fauves ? Tu parles ! La Mafia fonctionne trop bien et depuis trop longtemps pour pouvoir la reconduire hâtivement à un simple fait d’instincts primordiaux.

La Mafia est ordonnée. La Suisse est ordonnée. Un hôtel est ordonné. Titta Di Girolamo vit dans la cage de ces trois coordonnées. Il ne peut être qu’un homme ordonné. C’est dans des situations pareilles que se présente, ponctuel au rendez-vous, le roi des désordonnés : l’amour. Cependant, pour un individu écrasé par l’ordre un rien suffirait. La “possibilité” de l’amour suffirait à faire sauter complètement la cage. Alors voilà cette jeune fille. Ordinaire et banale. Assez pour passer les bornes.