Il s’agit d’examiner sans a priori le mode de fonctionnement de la SNCF dans l’organisation des
convois raciaux et politiques. En clair, qui a fait quoi, et comment cela a-t-il été fait ? Enfin pouvait-on ne pas le faire ?
Le film : “
Les convois de la honte” est donc le premier document qui met à jour l’organisation des
convois des 76’000 Juifs, des 20’000 Tziganes et des 38’000 résistants. Ce film essaie de mettre en lumière le comportement des uns et des autres et tente une approche de la question essentielle : était-il possible de faire en sorte que les
convois ne partent pas ou soient détournés de leur destination meurtrière ?
Comment aborder le sujet
Déjà avec le livre éponyme, je m’étais aperçu que les gens globalisaient le problème, ils disaient la SNCF sans faire la distinction entre sa direction et ses cheminots. Si on veut faire un travail en profondeur, et séparer les responsabilités des uns et des autres, il est indispensable d’engager un travail critique, envers d’une part, la direction et les cheminots, d’autre part. D’un groupe à l’autre, le problème n’est pas le même.
La direction est essentiellement composée de polytechniciens. Ce sont des grands commis de l’État. Ces fonctionnaires pensent être une élite de la nation. Ce type de comportement conduit à servir l’État quelle que soit son orientation politique. En saisissant cette donnée, on comprend mieux pourquoi la direction de la compagnie ferroviaire s’est cantonnée dans la stricte application des ordres reçus, sans jamais s’émouvoir devant la réalité de la déportation. Chaque directeur poursuivait son plan de carrière.
Du côté des cheminots, le problème est plus complexe. D’abord parce que ce corpus social paya cher son combat à la libération du territoire. Sans ordre précis des organisations de résistances communistes et gaullistes, sans aucun soutien de la direction à l’effort de résistance, parfois devant même lutter contre la direction, les travailleurs du rail ont passé le temps de la guerre dans l’incertitude du combat à mener. De plus, contre leur gré, ils ont été victimes après la guerre de la honteuse propagande de l’histoire officielle faisant croire à une mobilisation massive des cheminots à la résistance contre l’occupant nazi. Rappelons que de 1939 jusqu’à 1944, la SNCF compte 410’000 cheminots. Or, l’enquête révèle qu’il n’y a eu réellement que 10% d’entre eux qui ont résisté.
Les résistances communistes et gaullistes
Pour la première fois, un travail critique est entrepris dont l’objectif est d’examiner la position des résistances communistes et gaullistes à l’intérieur du monde cheminot face aux déportations. On s’aperçoit que jamais un ordre n’a été donné par aucune des organisations de résistance pour arrêter, freiner ou détourner les
convois. Pire encore, les dirigeants à Londres, Moscou, Washington et Vichy n’ignoraient rien du sort qui attendait les déportés raciaux.
Après le livre, pourquoi le film ?
Au départ de l’enquête commencée seul sans aucun soutien vers la fin des années 1992, les archives de la SNCF n’étaient pas encore libres d’accès, une seule question me mobilisait : comment les convois ont-ils été organisés? Je me suis rapidement aperçu qu’il n’y avait jamais eu un travail fait qui répondît à la question. L’arrestation avec sa brutalité retenait l’attention des historiens. Ensuite le transport semblait virtuel jusqu’à l’arrivée dans les lieux de destruction où à nouveau leurs intérêts se réveillaient. En composant le livre, “
Les convois de la honte” paru en 2005, j’ai donc essayé modestement de répondre à la question. J’ai toujours considéré que les livres sont indispensables à la construction de la mémoire d’une collectivité mais l’image l’est encore plus, car l’image est un véhicule qui peut toucher les hommes appartenant à des cultures différentes. C’est pourquoi, je suis pleinement heureux d’avoir eu les moyens de réaliser le seul film qui, à ce jour, montre le fonctionnement de la machine à déporter au sein de la SNCF et aussi de dénoncer l’abominable “histoire officielle” qui fut jusqu’au discours de Jacques Chirac en 1995, le cancer qui rongea la société française.
Raphaël Delpard, réalisateur du film
Les convois de la honte