Avant de vous définir comme réalisateur, vous vous présentez comme un dessinateur, pourquoi ?
Je dessine depuis l’âge de huit ans, c’est une véritable passion qui ne m’a jamais lâché. Enfant, je racontais déjà des histoires puisque je faisais des petites bandes dessinées. Chez moi, aujourd’hui encore, tout passe par le dessin, ça me sert à m’exprimer, à expliquer mes idées à mes collaborateurs. De même, quand j’écris un scénario, je pense comme un dessinateur, dans le sens où j’essaye toujours de reproduire les situations et les images que j’invente en me demandant si ça ressemble vraiment à ce que j’ai en tête.
Vous êtes acteur également ?
L’envie de faire du cinéma est apparue quand j’avais 12 ou 13 ans, j’ai pris des cours de théâtre et j’ai commencé le métier d’acteur à 23 ans. J’ai joué dans une trentaine de pièces. C’est au théâtre que j’ai commencé à faire de la mise en scène avec Monsieur Chasse de Feydeau et plus tard, une pièce que j’avais écrite : Préliminaires. L’envie de réaliser des films me taraudait et je pensais pouvoir entrer dans le cinéma par l’écriture. Alors, je me suis entraîné à l’écriture de scénario comme un acharné. J’ai écrit quelques scénarios courts qui n’ont jamais abouti et dont je n’étais pas satisfait, mais je prenais vraiment cela comme un entraînement. Et puis un jour, ça a payé. J’ai réalisé mon premier film, Une vie de prince. Les Deux Mondes est mon deuxième long-métrage.
Quelle est l’idée de départ du scénario ? L’origine des Deux Mondes c’est une réflexion sur le potentiel caché de chacun. Je crois qu’il existe une différence entre ce qu’on pense être capable de faire de sa vie, ce qu’on en fait réellement et ce que les autres voient en nous. Nous avons souvent le sentiment d’être sous-estimés ou sous utilisés dans notre travail par les autres. C’est un thème universel. Alors, à partir de cette idée, j’ai commencé à écrire un scénario où Rémy Bassano, un type sans histoires, se retrouve projeté dans un autre monde. Là-bas, il est attendu comme un Dieu et il va enfin pouvoir déployer ses ailes. Ce voyage, qu’il va répéter, sera pour lui l’occasion d’exprimer pleinement son potentiel pendant un certain temps, mais bien sûr pas indéfiniment. Petit à petit, les habitants de cet autre monde vont le dépasser et les rôles seront redistribués.... Partout où tu vas, tu n’y trouves que ce que tu y apportes !
L’entourage de Rémy Bassano ne se rend pas compte de ses disparitions, pourquoi ?
Parce que c’est un élément de comédie fort. Les allers-retours, entre les deux mondes, se font dans une fraction de seconde, dans un laps de temps infiniment court. Lorsque Rémy Bassano est avec sa famille à un instant T, il peut être happé dans le 2ème Monde, y vivre des aventures inouïes pendant trois semaines et revenir dans notre monde sans que personne ne se soit aperçu de son absence. Cela provoque un décalage très drôle. Il revient avec d’étranges costumes ou une arme à la main, dans ce même instant T. Il ne peut rien expliquer car on ne le croirait pas ! Ainsi cet isolement psy- chologique devient aussi un élément de comédie important.
D’où vient l’idée que Rémy Bassano se noie dans le sol pour passer dans l’autre monde ?
C’est simplement la métaphore d’un homme qui aurait tellement d’ennuis qui pèsent sur ses épaules qu’il finirait par disparaître dans le sol. Perdre son travail et sa femme au même moment, reconnaissez que ça pèse ! Par ailleurs, je trouve que la notion de spectacle au cinéma est importante, or, un homme qui se fait littéralement dévorer par le sol, je trouve que c’est une image spectaculaire.
Comment avez-vous créé l’identité du 2ème Monde dans lequel voyage Rémy Bassano ?
La difficulté était d’imaginer un monde qui soit identifiable, sans être daté. Un monde suffisamment familier pour qu’on le comprenne et assez étrange pour qu’on se sente ailleurs. Très vite j’ai pensé à un monde qui ressemblerait à l’époque mérovingienne où l’on connaîtrait le métal fondu, le principe de fabrication des bâtiments et les armes. Enfin pour que le destin de Bassano bascule véritablement, il fallait que ses connaissances, c’est-à-dire les technologies de notre monde actuel, puissent avoir une incidence forte sur la vie des habitants du 2ème Monde. C’est tout cela qui a déterminé le niveau de développement de ce monde. Pour me faire comprendre de mes collaborateurs, car cela peut être compliqué quand vous avez un monde entier dans la tête, j’ai réalisé un certain nombre de dessins. Ces dessins ont évolué au fil de la préparation. En voici quelques-uns...
Pour arriver à créer ce monde que vous aviez en tête, il a fallu réaliser un certain nombre d’effets spéciaux?Il y 150 plans truqués, dans le film, c’est beaucoup. On peut dire que c’est un vrai film à effets spéciaux. Une grande partie du 2ème Monde existe grâce à ces technologies. En fait, aujourd’hui, il est possible de réaliser toutes les folies qu’on a en tête. On peut tout inventer ... si le producteur est d’accord ! J’ai eu la chance d’avoir un producteur,
Benoît Jaubert, qui a cru en cet univers imaginaire où il m’a toujours accompagné avec beaucoup d’enthousiasme. C’était très encourageant et jubilatoire pour nous deux.
D’où vient le Bégaménien, cette langue qui est utilisée dans l’autre monde au début du film ?
Avec cette langue, on est tout de suite ailleurs. J’ai écrit le Bégaménien, on l’a répété avec les acteurs et je l’ai même traduit. En effet, contrairement à ce qu’on peut imaginer, c’est un langage très précis. Après, dans un souci de compréhension du spectateur, je me suis amusé à dessiner les traductions des dialogues du début du film.
Vous avez même enregistré une chanson en Bégaménien? Oui, c’était incroyable de voir 16 choristes chanter dans cette langue totalement imaginaire. Mais cette chanson n’est qu’une petite partie de la musique du film. J’ai eu la chance que
Richard Harvey, qui a composé des musiques pour Da Vinci Code, Harry Potter ou encore Death of President, compose les musiques de mon film. Il a créé une musique symphonique avec au beau milieu, comme venu de nulle part, des sons produits par des instruments ethniques. C’était un travail très intéressant. Puis nous avons enregistré la musique dans les Studios d’Abbey road, à Londres. Ces 87 musiciens et 16 choristes, dans ce lieu, resteront un des grands souvenirs de la fabrication de ce film.
Pourquoi avez-vous choisi le métier de restaurateur de tableaux pour Rémy Bassano ?
Cet homme va prendre un bouillon dans l’autre monde, comme s’il passait dans un liquide déca- pant. Cette expérience va lui permettre de retrouver ses couleurs d’origine, de redevenir l’homme empli de rêves et de jeunesse qu’il était autrefois. J’aimais bien l’idée que le restaurateur de tableaux se restaure lui-même en quelque sorte. Par ailleurs, je suis passionné d’arts plastiques, de peinture et il y a un certain nombre de références picturales dans les Deux Mondes. Des références sérieuses, d’une part, pour la lumière, car avec
Laurent Dailland, le chef opérateur, nous nous sommes amusés à reproduire les lumières de peintres comme Rembrandt ou Vermeer, à certaines périodes. Mais des références moqueuses aussi, comme Bassano déguisé en Van Gogh peignant la Joconde. La profession de Bassano participe à tout cela.
Pensiez-vous déjà à Benoît Poelvoorde pour incarner Rémy Bassano, pendant l’écriture du scénario ?
Je n’avais pas d’acteur en tête quand j’ai écrit le scénario. Ce n’est qu’après que Benoît ait accepté le rôle que j’ai fait du « sur mesure » pour lui. Le rôle de Rémy Bassano est difficile car le film est un mélange de genres. C’est un film d’aventure qui peut devenir un film très intime, puis subitement reprendre une tournure burlesque. Je trouve que Benoît est un comédien drôle, burlesque, émouvant, touchant. Et s’il est possible de faire coexister toutes ces humeurs dans le film, c’est vraiment grâce à lui. Benoît a tout ça en lui, il est constitué de toutes ces folies.