Comment est né le film ?
Tout est parti d’un article du
Nouvel Observateur : j’y apprends que la Mosquée de Paris aurait caché des résistants et des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Après quelques recherches, je découvre l’existence d’une importante communauté maghrébine à Paris venue travailler dans les usines avant la guerre, de cabarets arabes, d’un hôpital musulman à Bobigny, et d’un cimetière. Très surpris de n’en avoir jamais entendu parler, je m’intéresse plus particulièrement à
Si Kaddour Ben Ghabrit, fondateur et directeur de la Mosquée de Paris durant l’Occupation. Je découvre alors un homme d’une grande humanité, mais aussi complexe et fervent religieux, à la fois pudique et ouvert sur les autres, fréquentant les milieux parisiens et aimant la musique et les arts.
Quand un ami, à qui je parle de mes découvertes, m’a expliqué que Ben Ghabrit avait sauvé sa grand-mère, d’origine juive, pendant la guerre, j’ai tout de suite eu envie d’écrire cette histoire. Il m’a raconté en effet que son aïeule, infirmière à l’époque, avait échappé in extremis à une arrestation grâce à l’intervention de Ben Ghabrit qui l’a ensuite évacuée vers le Maroc. Elle est d’ailleurs la première femme à avoir obtenu la prestigieuse décoration
Ouissam Alaouite que j’évoque dans le film. Alors que je connais cet ami depuis des années, et que nous sommes très proches, il ne m’avait jamais confié cet épisode intime de sa vie.
« Si Ben Ghabrit n’avait pas existé, je ne serais pas là aujourd’hui ! », m’a-t-il dit. Cela a résonné très fort en moi.
Quelles recherches avez-vous menées ?
J’ai travaillé avec deux historiens :
Benjamin Stora, spécialiste du Maghreb, et
Pascal Le Pautremat qui a travaillé pendant plusieurs années sur l’Islam en France. Il fallait que je m’entoure d’experts qui aient accès à des documents historiques en cas de besoin. Car je voulais que le film repose sur des bases solides, pour pouvoir me libérer ensuite de la matière véridique et investir la fiction. Benjamin Stora m’a apporté une très grande aide dans ce domaine.
Avez-vous fait des lectures ?
Alain-michel Blanc, mon coscénariste, et moi-même avons lu énormément de livres sur les Nord-Africains à Paris pendant l’Occupation, la Résistance, la collaboration, la colonisation et la situation de l’Afrique du Nord au cours de la Seconde Guerre mondiale. J’ai ainsi pu comprendre quel type de relations la communauté maghrébine entretenait avec la population parisienne. Je me suis aussi aperçu que la majorité des ouvriers maghrébins étaient analphabètes à leur arrivée en France et qu’en allant à l’usine, ils se syndicalisaient, puis apprenaient à lire et à écrire et à défendre leurs droits. Après avoir découvert le militantisme, ils s’engageaient dans la Résistance ou dans l’action politique. Les ouvriers les mieux lotis habitaient dans des cafés-hôtels, tandis que les autres vivaient dans des bidonvilles, où les maladies et épidémies proliféraient. La situation était difficile pour eux puisqu’ils venaient d’un pays colonisé pour se retrouver dans un pays occupé.
Younes est au départ un homme qui ne veut pas s’engager car, comme il le dit, « cette guerre n’est pas la sienne. »
Au début du film, c’est un personnage en retrait, qui n’est que de passage, puisqu’il est venu à Paris pour gagner de l’argent et aider sa famille. Sans travail, il est amené à faire du marché noir, mais le contexte de la guerre et de l’Occupation, comme ses rencontres, constituent autant de ressorts qui le poussent à s’intéresser à ce qui se passe autour de lui. Mais il aurait tout aussi bien pu s’engager dans une direction inverse : je montre que toutes les possibilités existent. D’ailleurs, au début, il fait du marché noir et accepte de collaborer avec la police française.
Pour moi,
ce n’est pas un saint, mais un personnage plein d’humanité, parfois ambivalent, qui tâtonne et bifurque, car il a une conscience, même si au départ elle est un peu refoulée. Petit à petit, sa conscience donne une direction à sa vie, et se battre pour la liberté devient son objectif ultime. Je voulais parler d’un personnage qui, à travers l’histoire des autres, évolue et se transforme. Comme je tenais à être assez réaliste, le personnage ne pouvait pas évoluer trop vite et il fallait montrer qu’il traverse inévitablement des phases de doute, de tentations, de revirements, jusqu’au moment où il trouve son chemin et adopte une position ferme.
Comment avez-vous souhaité dépeindre Ben Ghabrit ?
Dans le film, c’est
un personnage d’une grande discrétion, mais complexe. Il fréquente des ministres de Vichy, des officiers allemands, tout en risquant sa vie pour sauver des hommes et des femmes en danger : résistants, Juifs, indépendantistes d’Afrique du Nord... Il a su faire preuve d’ouverture d’esprit et d’une grande humanité, sans jamais en parler, ni l’écrire.
La scène du cimetière est-elle authentique ?
Il y a beaucoup d’éléments vrais dans le film, même si c’est avant tout une fiction. Comme Salim Hallali l’a raconté tout au long de sa vie, il y a eu une tombe gravée au nom de son père. Il s’agit d’une pierre tombale dont Ben Ghabrit a fait falsifier l’identité afin de le sauver de la déportation. C’est un geste fort que je voulais absolument insérer dans le film. Cette scène symbolise un rapprochement très profond entre Salim et Younes.
Comment s’est déroulé le casting ?
Pour
Younes, je cherchais un acteur qui incarne toutes les facettes du personnage tel que je l’imaginais. Il porte le film, et c’est lui qui nous fait vivre cette histoire. Je fonctionne beaucoup à l’instinct et la première fois que j’ai rencontré
Tahar Rahim, j’ai découvert un acteur d’une
grande générosité. On a beaucoup parlé du personnage, de sa relation avec les autres, de son parcours, et de ses questionnements. Il m’a paru évident que Tahar était l’acteur idéal pour interpréter le rôle.
Pour
Salim, j’ai cherché pendant plus d’un an un acteur qui corresponde au personnage. Par chance, la directrice de casting a fini par m’envoyer une photo d’identité de Mahmoud Shalaby : au premier coup d’œil, j’ai su que c’était le personnage car il avait
un regard incroyablement intense. Mais c’était un peu compliqué d’organiser un rendez-vous avec lui car il vit en Israël. Pour les besoins du film, il fallait qu’il parle français et arabe et qu’il sache chanter. Quand il est venu à Paris, j’ai passé un après-midi et j’ai compris qu’il pouvait jouer le personnage : il est devenu Salim dans mon esprit.
Concernant
Ben Ghabrit, je cherchais un acteur d’une grande subtilité, qui puisse montrer la complexité du personnage tout en dégageant une profonde spiritualité. Comme je l’ai souvent dit,
Michael Lonsdale m’est tombé du ciel. On sent aussitôt qu’il incarne cette force d’âme sans avoir besoin de le jouer. Du coup, peu importe sa religion : cette dimension spirituelle est universelle et permet à chacun de s’identifier au personnage, quelles que soient ses origines. Et le plus étonnant, c’est que la tante de Michael était elle- même très amie avec Ben Ghabrit. C’était encore un coup du destin !
Vous avez tourné dans la mosquée de Paris ?
Non, car on nous en a refusé l’accès. On est donc parti en repérages au Maroc parce que je savais que je ne trouverais pas ce type de décors en France. Je me suis focalisé sur les villes impériales, où l’on trouve les lieux les plus magiques. J’ai commencé par Fès, mais la lumière était différente de celle de Paris. Je suis ensuite allé à Rabat, et j’ai trouvé un ancien palais, absolument magnifique. C’était incroyable ! Je me suis dit que j’aurais une liberté de tournage totale que je n’aurais jamais eue à la Mosquée de Paris. Or, j’avais précisément besoin de liberté.
Comment avez-vous travaillé les couleurs ?
Au départ, lorsqu’on a parlé de lumière et de couleurs avec Jérôme Almeras, le chef opérateur, je n’avais pas vraiment de référence car cet univers m’était complètement inconnu. Mais je me suis rendu compte que, malgré la froideur du Paris de l’Occupation, je voulais qu’une certaine chaleur se dégage à travers les cabarets, les hôtels, la proximité entre les hommes et la chaleur humaine. J’ai donc travaillé
les oppositions entre des couleurs chaudes et des teintes plus froides.
On me l’a déjà fait remarquer et je m’en suis défendu, car ce n’était pas du tout conscient. Et pourtant, en y réfléchissant, je me suis rendu à l’évidence : le film de Melville a influencé le mien, notamment dans les choix de décors et dans la manière dont les personnages se fondent dans les rues de Paris.
La musique est au cœur du film...
Je voulais une musique qui raconte l’intériorité des personnages. Dès nos premières discussions avec
Armand Amar, mon compositeur, je lui ai fait part de mon envie de
trompette pour accompagner Younes. C’était pour moi l’instrument qui reflétait le mieux ses états d’âme, sans que je puisse l’expliquer rationnellement. Armand a nourri une réflexion à partir de cette idée et m’a fait des propositions qui m’ont plu, en accord avec les thèmes choisis ensemble. C’est ensuite Ibrahim Maalouf, trompettiste assez exceptionnel, qui nous a proposé une interprétation très libre.
Qui prête sa voix à Salim ?
Il s’agit de
Pinhas Cohen, un chanteur marocain très populaire. Ce qui m’a beaucoup ému, c’est qu’il correspond aujourd’hui à ce qu’était Salim Hallali à l’époque : ces deux hommes, à des époques différentes, incarnent un rapprochement entre les deux communautés. Sa voix est très singulière : il chante bien entendu en arabe, mais avec des inflexions judaïsantes.
Y avait-il, à travers le personnage de Salim, une intention de rendre hommage à la musique arabo-andalouse ?
Absolument. C’était important car cette musique incarne le rapprochement des trois grandes religions monothéistes. Quant à Salim Hallali, je ne pensais pas connaître sa musique, jusqu’au jour où j’ai écouté ses compositions : je me suis alors aperçu qu’elles correspondaient à la musique qu’écoutaient mes parents quand j’étais gamin. J’ai été très frappé de me rendre compte que je connaissais le personnage de mon film depuis mon plus jeune âge et que sa musique était extrêmement populaire.