ENTRETIEN AVEC CLAIRE DEVERS
Comment vous est venue l’idée d’adapter le roman de Jean-Claude Izzo ?
Pour moi, ce monde des marins était une métaphore d’un monde d’hommes enfermés dans les fratries, qui se protègent pour ne pas retenter un enjeu amoureux vers une femme, dans une histoire personnelle, singulière et individuelle.
C’est immédiatement comme cela que j’ai abordé la lecture de ce roman.
Deuxièmement, j’avais trois hommes très différents, et c’était aussi cela qui m’intéressait :comment, à travers ses trois personnages, chacun simple dans son expression, atteindre à une universalité plus complexe. Il y avait Aziz, le capitaine marqué par le manque, par l’absence de sa femme ; Diamantis, un personnage qui reste ouvert à l’aventure, qui va exprimer ce regain de vie et refaire le pari amoureux. Enfin le jeune turc, qui est la jeunesse avec tous ses besoins, toute sa beauté, sa force vitale, mais aussi son immaturité.
Quels étaient les désirs de mise en scène liés particulièrement aux MARINS PERDUS ?
Lorsqu’on écrit ou que l’on a une envie de film à travers un livre, c’est lié à un désir de mise en scène. A cause de mon sujet, ces hommes enfermés dans des fratries, exclus des femmes, il y avait le désir d’une mise en scène un peu claustrophobe, statique. D’ailleurs LES MARINS PERDUS est beaucoup moins en mouvement, moins découpé que mes films précédents.
Comment travaillez-vous la mise en scène ?
Je découpe à l’avance (…). Une fois que j’ai mes décors, je m’y rends avec mon assistant et je lui demande de lire la scène. Je ne peux pas la lire moi-même, sinon je ne vois rien. Il me faut une voix. Et là je peux imaginer. Je me promène dans le décor, je me mets dans la peau de chaque personnage. Et je commence à déterminer avec quel personnage je vais débuter la scène, quel en est l’enjeu, ce que je dois y raconter, l’atmosphère ou le ton que je dois induire, et avec qui je la termine. Et en fonction de cela, je découpe assez rapidement.
Cela me permet de me concentrer au tournage sur le jeu des acteurs, car tout le côté technique est balisé.
Comment se déroule le travail avec les comédiens ? Faites-vous beaucoup de répétitions ?
J’avais espéré avoir des lectures sur ce film-là car cela me semblait important en raison du côté théâtral et huis clos du cargo. Mais Bernard est arrivé à la veille du tournage. J’ai donc parlé avec chacun individuellement. J’essaie dans ces discussions de toujours restituer le personnage dans une dramaturgie synthétique et globale. Car plus tard, durant le tournage, si l’un des acteurs me dit vouloir faire telle chose à tel instant, je vais lui rappeler qu’il y a plus tard une scène où il devra exprimer cette humeur, mais qu’à ce moment précis, son personnage n’en est pas là. En fait, surtout sur ces tragédies où il y a une tension à préserver, il faut veiller au bon dosage des émotions, de façon à ne pas aller trop vite ou trop lentement. Je suis le métronome des humeurs et de leurs intensités.
Vous parlez d’une structure de tragédie… Il est vrai que dans votre film, le bateau apparaît comme une sorte de citadelle, l’un de ces lieux où se jouent les tragédies classiques…
Le cargo est un personnage à part entière. C’est le lieu où tout se décide et où tout se joue. L’abandon et l’attente d’Aziz, le remords de Diamantis qui s’interdit de revenir sur terre car un jour il y a abandonné une femme. Leur enjeu de vie à tous les deux est bien de quitter ou non ce cargo. S’ils ne le quittent pas, ils savent qu’ils vont mourir, ou du moins qu’ils sont sans avenir. Et même s’il y a des excursions à l’extérieur, dans Marseille, c’est pour mieux revenir à bord. Enfin Nedim, son erreur ne sera pas d’y revenir mais d’y amener une femme. Le bateau est un lieu où l’on n’accueille pas les femmes, où cela ne peut que provoquer un drame.
Nedim n’est pas un marin, est-ce pour cela qu’il commet cette erreur ?
Bien sûr. Ou plutôt il ne sait peut-être pas qu’une femme qui monte à bord d’un cargo est forcément une prostituée. Il lui fait visiter le cargo comme si c’était sa "maison". Mais la méprise, elle est aussi chez Aziz qui ne comprend pas qui est vraiment Lalla. Lalla est une jeune fille un peu vénale, ayant malheureusement une ligne de démarcation entre la morale et l’immoralité pas très bien définie. Elle gagne de l’argent de façon délictueuse, au détriment de ses clients, et en exploitant la bêtise humaine. Et Dieu sait que Nedim se comporte comme un idiot.
Mais ce n’est pas une prostituée au sens strict du terme. C’est juste une gamine d’aujourd’hui, à la morale fluctuante, et qui, de ce fait, prend des risques. Elle même sera prise à son propre piège. Ses sentiments pour Nedim sont sincères, elle est foncièrement attirée par lui. Entre eux, malgré ce premier contact désastreux, une histoire amoureuse simple et tendre est possible. Et c’est en "fiancée" que Nedim l’accueille sur le bateau.
Les femmes sont ici beaucoup plus liées à la terre, aux lieux, entre autres Mariette…
Elle, c’est la terre. (…) Il était important pour moi que Diamantis se réinvente une vie possible sur cette terre, avec une renaissance à l’amour et au pari amoureux. Et Marie, quand elle le rejoint, dos à la mer, un peu à distance, incarne ce nouvel horizon. Je pense que c’est à ce moment qu’il décide de quitter le bateau.