Marc Scialom a émigré de Tunisie en France après l’indépendance. En 68-69, il entreprend entre Tunis et Marseille la réalisation d’un film de fiction avec le soutien de Chris Marker (qui prête le matériel du tournage). Bientôt, il se rend compte de son manque de moyens et se donne alors pour objectif de montrer ce qui serait alors une « maquette » à un producteur pour financer un « vrai film ».
Là, les portes se ferment. L’aventure se clôt avec le silence de Chris Marker et les critiques de son entourage : « Pas assez politique ». Pas assez ou trop ? En vérité, le film n’a pas l’évidente clarté du message de ceux qui affirment : « Nous sommes tous des Juifs Allemands ». Le chemin initiatique (et marseillais) de son héros ne conduit pas à l’innocence ! Il est inacceptable en 1969. La voix pourtant unique d’un émigré tunisien (Juif parlant par la bouche d’un Musulman) ne sera pas écoutée... Et pourtant si ! Jean Rouch projette le film et salue un des rares films surréalistes de l’histoire du cinéma... français. Film flamme a porté la sauvegarde du long métrage franco-tunisien
Lettre à la prison. L’association a reçu pour cela le soutien de la Région PACA et du Conseil Général des Bouches du Rhône. C’est aussi le choix du Festival International du Documentaire de Marseille de prolonger, par son engagement, la réhabilitation du travail de ce réalisateur. Bien sûr, quand nous avons compris que la quasi totalité des originaux de
Lettre à la prison étaient perdus, nous avons eu des doutes… Peut-on gonfler en 35mm une «copie travail» avec ses rayures et ses souffrances ?
Un film qui porte vive la trace du travail, de ses doutes, de ses savoirs et de ses ignorances… Et son rejet même, au final, par la dispersion des négatifs, l’absence de copies, de montage négatif… Nous avons décidé d’aller au bout… De montrer ce film comme trace vivante de notre histoire commune, avec ses conflits et ses contradictions. Notre travail autour du film ne fut que d’accompagner
Marc Scialom pour qu’il ne rejette pas à son tour cette résurgence altérée de son rêve. Pour que sa souffrance d’autrefois, qui s’était apaisée avec le temps et que nous remettons à vif, ne l’entraîne pas à espérer un film qui, sous sa forme d’origine, n’existera plus jamais.
Marc a participé à cette « non restauration » numérique « où l’on peut tout faire », comme on dit toujours en parlant d’informatique, et dans le tout on inclut généralement le rien… Il espérait retrouver les lumières et les noirs de son exil. Il n’a retrouvé que le reflet dégradé de ses espérances.
Ses exigences de cinéaste aujourd’hui sont intactes : se remettre devant une table de montage lui fait venir des pensées vives, clés de son écriture… Il dit par exemple : « le montage me permet de me contredire moi-même, de contredire l’évidence qu’il y a dans les images tournées ».
Ce film nous lègue une première question… En 1970, la modernité pouvait-elle venir de Tunis ? Ou plutôt : pouvions nous accepter de voir alors ce qui aujourd’hui est l’évidence ? Et le politique d’alors est-il celui d’aujourd’hui ? Ou plutôt, le politique n’avait-il pas disparu derrière l’idéologique ? …
Pour le présent
Étranger au formalisme et à l’idéologisation,
Lettre à la prison est un film qui n’a rien à renier. Et sans doute était-il, au contraire, un film politique des exilés. Au-delà de la générosité parfois intéressée des cinéastes militants, il prend la parole sans qu’on la lui donne, il revendique le cinéma comme poétique appartenant à tous… Il entend dans le son un chant qui n’est pas que parole, il prend au-delà de la parole ce qui appartient à tous… Le langage commun à venir. Le cinéma comme langage commun… Plus proche de Fernand Deligny que de Marker… Plus proche de Pasolini théoricien que de Pasolini cinéaste…
Marc Scialom affirmait là une confiance totale dans le son et l’image. Ce film rejoint la cohorte des films « qui ne sont pas du cinéma » en leur temps mais que nous revendiquons comme le passé cinématographique le plus pertinent de notre présent.
Le geste qui fut celui de
Marc Scialom est un geste ouvert, moderne, léger, dynamique, qui prend aussi racine dans cette culture méditerranéenne qui est la nôtre, dans la riche histoire de l’immigration, dans la richesse des pays pauvres. Marc était un autodidacte… et la gueule enfarinée il a prétendu « faire du cinéma » en toute liberté comme on écrit un poème avec une pointe Bic et un bloc de papier… C’était un crime de lèse-majesté. Et aujourd’hui ça l’est encore. A u t o u
La mémoire, dit-on… Mais quelle mémoire ?
Au nom de la mémoire, c’est souvent l’oubli et le détournement de la mémoire qui sont à l’oeuvre. Surtout quand il s’agit de mémoire populaire : on a « offert » au peuple la vidéo pour lui confisquer sa mémoire. Ce qui sera sauvé ce ne seront pas les archives des familles, les films militants, les expériences de jeunes cinéastes, la mémoire des quartiers, les cinémas marginaux : ce seront les archives du pouvoir.
Chloé Scialom a voulu savoir un jour ce qu’il y avait dans les boîtes de métal que son père prétendait jeter lors d’un déménagement. Lui, avait choisi d’interrompre le cycle de la mémoire; elle, a profité de son passage au Polygone étoilé pour aller chercher sur la table de montage ces signes du passé qu’on lui refusait.
D’une certaine façon Marc pensait que ce passé ne méritait pas d’être transmis. Le rejet qu’il avait vécu en était une cause importante sans doute, mais au-delà se pose la question de la dynamique sociale de la mémoire. Il est important (peut-être unique) que la Région PACA et le Conseil Général des Bouches du Rhône aient donné ce signe fort d’accompagner un geste venu de la marge pour tirer « in extremis » de l’oubli où il allait disparaître, le travail refusé de
Marc Scialom…
Lettre à la prison est le film d’un cinéaste italo-tuniso-français de culture juive parlant par la voix et le corps d’un Algérien musulman... Car il fut un temps où ces catégories n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. Il ne nous semble pas rien de mettre à jour ce moment de notre imaginaire commun.
Jean-françois Neplaz