Notes de Prod. : Lettre à la prison

Entretien avec Marc Scialom (Réalisateur de Lettre à la prison)

Quel est le cinéma qui vous a marqué ?
À bout de souffle, quand je l’ai vu, je suis allé le revoir trois fois. Parce que ça me paraissait fondamental du point du vue du découpage et du montage. Et, dans un autre ordre d’idée, Le Cuirassé Potemkine, mais un peu pour les mêmes raisons, parce que c’étaient des plans courts, heurtés, l’intensité la plus forte étant à l’endroit de la collure. C’était là que ça se passait, c’était ça que j’avais envie de faire. J’avais l’impression que le cinéma c’était ça. Le cinéma, ce n’était pas ce qui se passe à l’intérieur d’un plan, mais ce qui se passe au moment où deux plans s’entrechoquent et se succèdent, c’était ça qui m’intéressait.

Est-ce-que vous aviez un bagage, une culture cinématographique ?
Une culture cinématographique un peu comme tout le monde. A ce moment en tout cas, rien de plus. Un peu plus tard, j’avais préparé et réussi le concours de l’IDHEC, puis j’avais laissé tomber car je recevais des lettres de ma mère qui me disait « Ton père a du sucre dans le sang parce que tu veux faire du cinéma ». J’étais jeune et idiot et j’ai laissé tomber. D’autant plus que j’avais rencontré Jean Renoir qui présentait Le Fleuve au cinéma Le Rennes, rue de Rennes, et qui m’avait dit « Si vous voulez faire du cinéma, laissez tomber l’IDHEC, prenez une caméra et tournez ». Ce qui était un très mauvais conseil à mon sens. Et je l’ai suivi.

Vous l’avez suivi tout de suite ?
A peu près. […] Lettre à la prison, quand je l’ai tourné, étant donné les difficultés que je venais de connaître, car cela avait toujours été très difficile, je m’étais dit je vais le tourner avec mon propre fric, parce que le scénario n’avait intéressé personne. J’ai montré le film et cela n’a intéressé personne. Et cela a dormi dans un placard pendant près de 40 ans. […] Quand je le tournais, je me disais : « ça ne restera pas ce que c’est. On fera mieux la prochaine fois, quand on aura du fric. »

Et mieux cela aurait été quoi ?
Il me semble que j’aurais été fidèle au scénario tel que je l’avais écrit. J’aurais largement développé l’aspect politique de la chose. Parce que dans le film, tout est onirique et psychologique. C’est d’ailleurs ce qui m’a été reproché par des amis de Marker. Marker ne m’a rien dit. Je lui ai montré le film, je lui ai demandé : « qu’est-ce-que tu en penses ? » Il ne m’a pas répondu. Et des copains de Marker m’ont dit « pas politique ». En particulier, j’aurais donné plus d’importance à ce frère auquel Tahar écrit, et qui lui répond. Car ce frère, on l’aurait vu quand il était à Marseille avant d’aller à Paris, et on l’aurait vu avoir une dimension autre, politique précisément. Alors c’est là que je voudrais vous dire quelque chose. Dans le film tel qu’il est, à un certain moment, dans cette lettre imaginaire que Tahar veut écrire à son frère et qu’il projette de lui écrire tout au long du film, il lui dit : « j’ai peur de connaître une chose que tu connais. » Et à la fin du film, lorsque le frère est censé lui répondre par une autre lettre, il lui dit « ne viens pas me voir tant que tu es innocent. » Alors il me semble que ces deux choses-là se répondent. Cette chose que tu connais, et qui fait que, si moi je ne la connais pas, je suis innocent, c’est quoi ? Dans mon esprit à moi, c’est la véritable raison pour laquelle, lorsqu’un Tunisien vient en France, en très peu de temps il devient un autre. C’est le thème du film. Pourquoi on devient un autre ? C’est pour des raisons politiques, et non pas seulement psychologiques. Derrière cet univers psychologiste, il y a autre chose, il y a des réalités politiques, qui n’apparaissent pas dans le film. Et c’est ça sans doute que j’aurais développé.

Est-ce-que vous aviez tout tourné ?
D’une part je n’ai pas tout tourné car il y avait des choses intournables, trop difficiles, du fait du peu d’argent que j’avais. D’autre part, il y a des choses que j’ai tournées et qui se sont retrouvées surexposées et que j’ai jetées à la poubelle. Et finalement, j’ai fait avec les restes. Je me suis retrouvé avec des rushes que je n’ai pas vus pendant un an. Parce qu’après avoir tourné, étant donné que je n’avais pas d’argent, je ne pouvais les développer. J’ai attendu une année, j’ai fait des économies.

Les comédiens, c’était leur première expérience à l’époque ?
Oui, bien sûr. Alors, Tahar, moi je pense qu’il est mort. Il est retourné en Algérie peu de temps après ce tournage, ça a coïncidé avec l’époque à laquelle il y avait des massacres dans les villages. On était très copains et il m’avait dit : « Dès que je suis là-bas je t’écris, je te donne mon adresse, tu viendras me voir, on mangera le couscous ensemble. » Il ne m’a jamais écrit, et je n’ai plus eu de nouvelles du tout. Ce qui me paraît impossible. Alors je me dis qu’il est mort. Ça c’est Tahar. Il y a deux femmes dans le film, dont l’une, celle qui relève ses cheveux, est la mère de Chloé (ma fille qui a retrouvé le film). L’autre, la jeune fille qu’on voit au bord de la mer, c’est Martine Biérent, qui avait joué dans le film précédent, En silence, qui n’existe plus.

Est-ce que finalement, le fait que le film ait été tourné à Marseille et en Tunisie, c’est-à-dire loin du pôle de création de l’intelligentsia, n’est pas aussi nuisible à l’époque pour un cinéaste autodidacte ?
Je ne crois pas, je ne le pense pas du tout. Quand je m’interroge sur les raisons pour lesquelles cela n’a pas été reçu, je me dis probablement d’une part que les critiques faites indirectement par Marker à travers ses copains étaient sans doute justifiées, car le film ne s’inscrivait pas dans un cinéma militant qui existait fortement, surtout après 68. D’autre part, ce n’était pas un film « pittoresque », qui pouvait intéresser l’autre bord. Cela ne s’inscrivait nulle part. L’aspect onirique pouvait gêner aussi. C’était Jean Rouch qui m’avait dit : « film surréaliste ». Pour moi ce n’était pas surréaliste. Enfin, lui l’avait vu comme ça. Je crois que ça ne devait pas plaire, ça non plus. Je crois que le film n’avait aucun créneau qui lui corresponde.

La première confrontation avec vos images, 35 ans après ? […] Ce sont les images qui vous ont remis en mémoire le processus du film ?
Le film s’est surtout fait au montage. Le tournage a été ce qu’il a pu. Mais le montage a été réfléchi, longtemps, lentement. J’ai mis une année à le monter, mais une année en travaillant uniquement la nuit. Comme je n’avais pas de pognon, et que ma femme de l’époque, Simone, était monteuse, elle me filait les clés de ses salles de montage. Et j’y allais la nuit, en douce, sans que personne ne le sache, pour monter à l’oeil sur des Atlas. J’ai commencé par présenter le scénario à divers producteurs. Qui m’ont dit : « Qu’estce- que vous voulez qu’on fasse avec ça ? » Voyant que ça traînait, et que je n’arrivais à rien du tout, je me suis dit : « je le tourne. » J’avais quand même un tout petit peu d’argent, j’essayais de gratter les fonds de tiroirs. J’ai tourné. Je le tourne, mais évidement ce ne sera pas le film. Ce sera une manière un peu plus imagée de présenter le scénario. J’avais envoyé deux fois de suite au CNC le scénario après l’avoir retouché. Une deuxième tentative désespérée. La réponse a été négative une seconde fois. Je me suis dit : « basta ! » Une grande croix sur le cinéma ! Je n’avais pas de quoi bouffer, j’étais dans une merde noire. Et je me suis reconverti à l’enseignement. Donc, j’ai mis le film au placard, et mes projets cinématographiques au placard également. Plus qu’au placard : jetés à la poubelle. Et j’ai attendu 35 ans.

Ça fait sens par rapport à votre expérience passée ? Vous dites qu’on a stagné, dans la faisabilité des films ?
Le cinéma est une industrie, comme dit l’autre. Je ne sais pas travailler dans le cadre de cette industrie. J’espère savoir un petit peu faire des films, mais tout l’aspect « public relation », je suis nul. Demander de l’argent, je ne sais pas. Trouver des gens qui ont du fric, pour leur dire donnez m’en, je ne sais pas dire ça. Donc je crois que c’est là que ça a foiré à chaque fois. Si le film Exils a pu être tourné en 35 mm, ce qui était somptueux, c’est parce que Marker m’avait aiguillé vers Argos Films. Mais moi j’aurai été voir Argos films avec mon scénario, ils m’auraient répondu merde, je suppose. […] Le film que je tourne actuellement est un mixte de fiction et de documentaire. Et c’est vrai que je suis beaucoup plus à l’aise dans le documentaire que dans la fiction. Dans la fiction, je n’aime pas que les choses m’échappent, dans le documentaire si ça m’échappe c’est très bien. Je ne demande que ça.

Autour du film Lettre à la prison

Marc Scialom a émigré de Tunisie en France après l’indépendance. En 68-69, il entreprend entre Tunis et Marseille la réalisation d’un film de fiction avec le soutien de Chris Marker (qui prête le matériel du tournage). Bientôt, il se rend compte de son manque de moyens et se donne alors pour objectif de montrer ce qui serait alors une « maquette » à un producteur pour financer un « vrai film ».
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1er jour IDF : 57 entrées
  • 1ère semaine IDF : 357 entrées
  • Cumul IDF : 357 entrées

  • 1ère semaine France : 477 entrées
  • Cumul France : 477 entrées