Notes de Prod. : Litvinenko - Empoisonnement d'un ex-agent du KGB

    en DVD le 06 Mai 2009

Entretien avec le réalisateur

Quand avez-vous connu Alexandre Litvinenko et dans quelles circonstances ?

Je me suis mis à sa recherche début 2002 à Londres. Je le montre d’ailleurs dans le film : les coups de fil, les gens que j’interroge autour de moi, ça s’est passé exactement comme cela. Dès lors, j’avais toujours un caméraman avec moi, prêt à filmer l’interview que j’espérais décrocher.
Puis Vanessa Redgrave, avec qui j’avais travaillé pour un documentaire sur les enfants de tchétchénie, m’a présenté à des gens qui connaissaient Litvinenko et j’ai pu accéder à lui.

A quel moment avez-vous décidé de réaliser un film en mémoire de Litvinenko ? Est-ce vous qui l’avez décidé seul ou d’autres personnes vous ont-elles poussé à le faire ?

Ce fut une décision totalement personnelle. J’ai décidé de réaliser un film sur Sacha quand j’ai acquis la certitude qu’il avait été intentionnellement empoisonné. Pour être honnête, quand j’ai entendu dire pour la première fois (en Russie) que son empoisonnement était criminel, je ne l’ai pas cru. Ca me paraissait trop incroyable. Mais après avoir parlé avec lui sur son lit d’hôpital, j’ai compris que c’était vrai.

Avez-vous hésité sur la forme cinématographique à donner à votre film ? Avez-vous par exemple envisagé à un moment d’opter pour la fiction ?

L’idée d’une fiction a toujours été présente à mon esprit, même avant que Litvinenko soit empoisonné. Quand je l’ai rencontré la première fois en 2002, je lui ai même dit que je souhaitais me servir de lui comme modèle d’un personnage pour un film de fiction (ce qui était vrai). J’ai commencé à écrire un scénario en m’appuyant sur ce qu’il m’avait raconté mais un directeur de théâtre allemand, Frank Castorf, m’a proposé au même moment de mettre en scène une de mes pièces dans un théâtre de Berlin (Volksbuehe). J’ai donc transformé mon film en pièce. La première eut lieu en décembre 2002, la pièce s’intitulait «Königsberg» en référence au fait que mon Litvinenko imaginaire venait de Kaliningrad-Königsberg. Parce que c’est une ville qui a valeur de symbole : elle a joué un rôle très important dans l’histoire des relations entre l’Allemagne et la Russie et Poutine entretient un rapport particulier avec cet endroit. Dans la pièce, terrible prémonition, j’envisageais la mort de Sacha... Quand le vrai Sacha est mort empoisonné, j’ai ressenti le besoin urgent de faire un film sur lui. Pour dire ma colère. Une fiction eût été trop longue à monter, j’ai opté pour le documentaire. Mais je pense avoir donné à ce documentaire une dimension un peu romanesque, y compris dans le personnage de Sacha, comme j’aurais pu le faire dans une fiction. Et je viens de commencer à écrire cette fois vraiment un scénario de fiction sur le sujet.

Avez-vous subi des pressions quand on a su que vous réalisiez ce film ?

Si l’on excepte le triste épisode de ma maison en Finlande que j’ai retrouvée un jour dévastée, non. Je n’ai aucune preuve que le Kremlin ait été derrière cette affaire, mais deux ou trois détails laissent à penser que cet acte de vandalisme fut le fait de personnes venant de Russie. En tout cas, c’est arrivé au pire moment pour moi : le festival de Cannes m’avait signifié son intérêt pour le film alors qu’il n’était pas prêt et que je devais travailler 18 heures par jour pour le finir à temps.

Comment avez-vous ressenti justement le fait d’être sélectionné et invité au festival de Cannes ?

J’étais ému jusqu’aux larmes. Parce que je savais qu’il était tout à fait possible de me dire qu’on aimait mon travail, que j’étais très courageux, etc, mais sans aller jusqu’à montrer mon film dans le cadre d’un festival. J’ai donc vraiment considéré cette sélection officielle comme un acte de courage de la part des organisateurs de Cannes. Même si eux ne l’envisageaient pas comme tel, bien sûr, même s’il n’y avait, à leur encontre, aucune pression du gouvernement russe ou d’un lobby prorusse, j’ai vu là un geste d’honnêteté et d’indépendance. Parce que cela ne se passe pas toujours ainsi en Europe occidentale. Par exemple en Allemagne où, il y a quelques années, le gouvernement Schroeder avait cédé à l’ambassade russe qui lui avait demandé de ne pas montrer des films sur la Tchétchénie lors d’une manifestation culturelle germano-russe. Les organisateurs du festival de Cannes, eux, ont refusé de se conformer à la logique institutionnelle habituelle où les œuvres d’un pays sont traitées comme des équipes sportives nationales. Résultat : c’est le gouvernement qui choisit, comme à l’ère soviétique, quelle «équipe» nationale artistique envoyer représenter la Russie à telle ou telle manifestation. Et les pays démocratiques occidentaux de jouer ce jeu aux règles non-démocratiques. Or, qu’ont dit les gens de Cannes ? «Hé, attendez une seconde ! Est-ce qu’on pourrait jeter un œil sur les productions de votre pays que vous craignez visiblement de nous adresser ? Est-ce qu’on pourrait choisir nous-mêmes les films que nous allons montrer ? Merci.»

Parmi les témoins que vous interrogez, certains ne sont pas tendres avec Litvinenko. Avez-vous choisi de garder leurs propos par souci d’honnêteté intellectuelle ou parce que vous-même pensez que Litvinenko possède une part d’ombre qu’il a emportée avec lui dans sa tombe ?

Les ex-collègues de Litvinenko qui le traitent d’ordure le font parce qu’ils ont choisi une voie conformiste mais surtout parce qu’ils ont mauvaise conscience. A un moment de leur vie, Sacha les a convaincus, par son charisme, de le suivre sur une voie non-conformiste, rebelle. Puis ils l’ont regretté et ont fait machine arrière par peur des représailles. Mais il y a au fond d’eux le souvenir d’un homme qui leur a injecté une part d’honnêteté, cette honnêteté qui leur est devenue si inutile, si risquée dans la Russie contemporaine. Et ils lui en veulent pour cela.

Ce qui frappe le spectateur dans vos conversations avec Litvinenko, c’est sa mécanique intellectuelle : rapide, claire, brillante. Est-ce cela qui vous a le plus marqué chez lui ?

Oui, absolument. Même si je ne suis pas dupe du fait qu’il ne s’agissait pas de quelque chose de naturel chez lui, qu’il a effectué un gros travail sur lui-même pour raisonner de cette manière. Je sais qu’il s’est entraîné à parler avec des phrases courtes, concises. Pour autant, je pense que cette clarté est d’abord le produit d’une moralité personnelle, d’une sincérité absolue.

Vous aviez fini par devenir proche de Litvinenko. N’avez-vous pas eu peur de manquer de distance objective par rapport à votre sujet ?

Mon histoire personnelle faisait de moi l’homme le plus méfiant de la terre à l’égard d’un ancien du KGB. Dès notre première rencontre, je l’ai apprécié mais cela ne m’a pas empêché de passer la nuit suivante à étudier chacune des réponses qu’il m’avait faites, à analyser la moindre contradiction dans ses propos puis à retourner le voir pour lui poser des questions de plus en plus précises. Autant que j’ai pu le constater, il n’y avait pas de manipulation, il disait la vérité. Mais il ne se prenait pas pour un être pur ou un héros, pas du tout (ce qui ne m’empêche pas de considérer que sa fin fut celle d’un héros...). Pour revenir à ce problème d’empathie avec mon
sujet, je précise que je n’ai jamais prétendu réaliser un film « objectif » sur lui en montrant par exemple les différentes versions qui existent sur sa vie et sa mort. Pour moi, tout cela est un peu superficiel. Au-delà de sa personne, ce qui m’intéressait, c’était de dire certaines choses que j’estime cruciales sur la Russie, par exemple sur la possibilité ou l’impossibilité de garder une certaine éthique quand on fait de la politique. Pour moi, la seule chose « objective » qu’il y a à dire au sujet de Sacha est ceci : voilà un homme qui est mort en raison de ce qu’il disait, de ce en quoi il croyait. Cela, c’est plus qu’une version, c’est le sujet d’un drame, d’une tragédie moderne, qui oblige à maintenir son esprit et son âme en éveil.

Alexander (Sasha) Litvinenko

Litvinenko, ancien Lieutenant Colonel des services de sécurité russe, le FSB, meurt à Londres le 23 novembre 2006. Il est victime du premier assassinat par substance radioactive. Le Scotland Yard pense que le Polonium-210, une substance extrêmement radioactive, fut versée dans son thé le 1er novembre pendant un rendez-vous avec deux anciens collègues venus lui rendre visite de Russie.

Résumé de l'affaire Litvinenko

Alexandre Litvinenko (dit Sacha) est un ancien colonel du FSB (ex-KGB) devenu célèbre en Russie en 1998 en organisant, à Moscou, une conférence de presse avec d’autres membres des services de sécurité russe pour dénoncer ses supérieurs hiérarchiques qui lui avaient demandé d’exécuter l’oligarque Boris Berezovski. Après deux séjours en prison, il quitte le pays quand Vladimir Poutine accède au pouvoir en 2000. Direction Londres où il retrouve Berezovski qui lui offre une aide financière et un logement. Depuis la capitale anglaise, il dénonce la dérive mafieuse de son pays et assure, dans ses livres, que plusieurs attentats attribués aux terroristes tchétchènes ont été le fait du FSB sur ordre de Poutine afin de s’offrir une légitimité dans la lutte contre les indépendantistes tchétchènes.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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