Je considère le scénario ou la continuité dialoguée comme une sorte de guide. Un guide qui m'aide à structurer une scène avant de la tourner, ou encore à structurer ce que je découvre dans un décor naturel ou bien ce dont je me souviens au sujet des êtres et de leurs attitudes lors de notre première rencontre. Ce que je parviens à voir chez les autres est toujours plus intéressant, à mes yeux, que ce qui provient de ma tête.
Tout ce que je voulais, c'était tourner au fil des jours, afin d'établir une relation avec les comédiens et l'équipe, et de laisser ainsi le temps aux choses d'apparaître. A la différence de mes films précédents tournés en général en quatre semaines ou un peu moins, nous avons disposé de deux mois, en plein hiver, dans la ville la plus proche du Pôle Sud, en plein froid, en plein dans la neige, la forêt et la mer, en compagnie d'un alcoolique qui revient chez lui vingt ans après afin de savoir si sa mère est encore en vie. Un homme qui travaille sur un cargo, voyageant sans cesse d'un endroit à l'autre, du Nord au Sud, de l'Est vers l'Ouest, dont toutes les pensées tournent autour d'un bateau, de ses occupants et de l'Océan qui les entoure.
Je voulais marcher sur les traces d'un homme qui respire avec peine et qui ne peut plus avoir, dorénavant, de contacts avec les autres. Je voulais tenter de savoir et de montrer ce qui se passait dans sa tête pleine de ténèbres, de souvenirs flous et de gueules de bois.
Je voulais filmer son visage lorsqu'il apprend qu'il a un nouveau, très proche, parent, plus jeune que lui, qui vit dans la même ville et qui dort avec n'importe qui afin de supporter financièrement sa mère. Et enfin je voulais savoir si cette rencontre pouvait modifier la manière dont il vit, si ces deux personnes allaient ressentir l'une pour l'autre ce qu'elles n'avaient auparavant jamais pu ressentir avec les autres, si découvrir l'existence d'un parent ignoré pouvait changer leur point de vue sur le monde. Je voulais savoir si Farrel pouvait la regarder dans les yeux et je voulais savoir ce que Farrel avait fait à sa mère.