Comment avez-vous rejoint le projet ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans le scénario dans un premier temps ?
En fait, quand Rachid a demandé à me rencontrer à Londres, je ne savais même pas qui il était ! Mais je souhaitais le rencontrer quand même et il était tout à fait inspirant : à la fois dans son attitude, son comportement... Et, bien sûr, le fait qu’il aimait mon travail était un avantage ! Puis, j’ai vu
Indigènes, que j’ai trouvé formidable. Mais je n’étais pas sûre que les dates allaient convenir – si je me souviens bien, à ce moment, le scénario n’était pas encore terminé, juste l’histoire. L’autre considération était qu’à l’époque, les attentats étaient toujours très frais dans les mémoires. Pourtant, le film ne concerne pas ces attentats. L’histoire se passe en même temps, c’est là que leurs chemins se croisent. Dans mon personnage, j’ai trouvé intéressant l’ignorance de la foi musulmane ; je pense que la plupart des gens sont effectivement ignorants de la foi des autres. Quoique, ce n’est pas vraiment le sujet du film non plus. Je pensais simplement à deux personnes, deux cultures complètement différentes, deux fois complètement différentes, qui se rencontrent et trouvent un terrain d’entente ; c’est une histoire intéressante. Et je savais que ça serait un bon film avec Rachid comme réalisateur. Donc, Rachid a accepté de m’attendre, ce qui a duré presque un an en fin de compte. Et puis, bien sûr, il fallait travailler en français, ce qui représentait un nouveau défi pour moi....
Comment avez-vous ressenti le fait de jouer dans une autre langue ?
Je parlais très peu le français avant d’accepter ce film – un petit peu, mais pas assez. Avant le tournage, je travaillais à Man- chester, alors je suis allée à une école française pour prendre des cours. Malheureusement, comme pour n’importe quelle compétence, on le perd si on ne le pratique pas. Mais j’ai suffisamment appris pour pouvoir improviser pendant le tour- nage. Et bien sûr, j’étais entourée de Français. Toute l’équipe parlait français, toutes les instructions étaient en français...
Ça a dû être difficile...
On s’en sortait. Parfois c’était difficile, mais les gens m’ont aidée. De temps en temps, il fallait vite chercher un traducteur. En tout cas, ce n’était pas nécessaire d’avoir un français parfait – après tout, c’est une anglophone, mais qui parle français. Le personnage habite sur Guernesey, où beaucoup de gens sont bilingues. Je ne pense pas qu’elle soit née là-bas mais ça fait des années qu’elle y habite.
Sous beaucoup d’aspects, votre personnage se trouve dans un pays étranger – un pays dans lequel elle se sent tout aussi étrangère que le père d’Ali, sinon plus.

En fait, c’est un pays étranger pour les deux. Ils viennent tous les deux d’une vie où ils travaillent avec la terre, dans la nature. Guernesey est un endroit très paisible : quand on vit dans un monde bien ordonné, chercher quelqu’un dans la frénésie en plein Londres, ça doit être un cauchemar. En plus, elle est très réservée. Par exemple, quand elle rencontre le boucher dans la ruelle, elle ne sait pas comment s’y prendre – ce n’est pas le genre de personne avec qui elle a affaire d’habitude. C’est seulement quand il explique que c’est lui le propriétaire qu’elle baisse la garde. Après, elle peut le situer. Elle dit à son frère au téléphone : « Ca grouille de musulmans ». Je me méfiais de cette phrase, qui était improvisée, mais elle pensait comme ça. Tout d’un coup, elle se trouve plongée dans ce monde étrange et elle touche au plus près l’expérience de l’exclusion que ressentent les noirs. Il suffit de regarder comment la police est devenue plus sympathique dès qu’elle a dit qu’elle a une photo de sa fille avec un musulman noir !
Elle est certainement très insulaire ; est-elle raciste ?
Pas raciste, mais certainement ignorante. Elle est conservatrice. Cela dit, dans la culture de Sotigui, il y a aussi des préjugés. Même aujourd’hui, je crois que les femmes sont toujours en quelque sorte des citoyens de deuxième classe. Par exemple, dans cette culture, c’est mal vu pour une femme de fumer devant un homme. Quand mon personnage allume une cigarette devant lui – et elle ne fume même pas ! – on voit que c’est quelque chose qui le met mal à l’aise. Mais on pourrait se dire qu’il faut un événement de cette pro- portion pour nous pousser à penser à ces choses-là. Sans ces terribles attentats, elle serait toujours chez elle, à s’occuper de ses ânes. Elle n’aurait pas eu une pensée pour d’autres façons de vivre. Elle était parfaitement heureuse avec ses préjugés dont elle n’était même pas consciente ! Et puis il se passe ce qui se passe, et elle commence à tout remettre en question. Où est-elle – où est sa fille ? Jusqu’au moment où les auteurs des attentats sont arrêtés, elle doit continuer à penser qu’elle a été enlevée, peut-être prise en otage contre une rançon. Et en même temps, elle pensait sans doute que c’était absurde de penser cela, que sa fille avait probablement trop peur de l’appeler parce qu’elle savait la réaction qu’elle aurait si elle appelait en disant : « Maman, j’ai rencontré un mec, il est noir, on va se marier à la mosquée... » Ce qui est drôle, c’est qu’en fin de compte, elle est relative- ment à l’aise avec cette idée. Elle arrive au stade où elle peut laisser un message à sa fille en proposant d’acheter un nouveau chapeau pour le mariage. Finalement, elle accepte, parce qu’il n’y a rien d’aussi affreux que de perdre sa fille. Il n’y a rien de si grave qui puisse l’empêcher d’appeler sa mère ; elles peuvent tout résoudre.
Tout comme vos personnages, vous et Sotigui venez de milieux différents. C’était comment de travailler ensemble ?
C’était une expérience tout à fait réjouissante ! J’avais beau- coup de chance de travailler avec Sotigui. Il est tout simple- ment magnifique, et j’espère qu’un peu de sa magie s’est collée à moi. Il a une vraie force intérieure. On avait de longues conversations, tous les deux, avec du mal à se comprendre, et finalement on y arrivait. Avec un peu de pidgin anglais, un peu de pidgin malien et un peu de pidgin français de ma part, on passait des heures à discuter. Toute la famille était vraiment géniale. On a travaillé dans l’East End de Londres, il faisait un temps épouvantable, mais tout le monde était merveilleux. Et puis nous sommes allés en France pour tourner les intérieurs et les scènes à Guernesey, et c’était encore mieux ! Parfois vous tombez sur un projet qui a vraiment tout, surtout les gens que vous voulez rencontrer, que vous admirez et avec qui vous avez envie de partager l’aventure. Et je suis contente d’avoir fait ce voyage parce que j’y ai appris quelque chose.
Interview réalisée à Londres par Catherine Wheatley