Le matin du 28 mai 1993,
Marion Cajori et moi-même arrivâmes dans le studio de
Louise Bourgeois à Brooklyn pour notre premier jour de tournage. Marion était une réalisatrice primée qui venait de réaliser le portrait de la peintre Joan Mitchell. En tant que critique d’art, j’avais déjà écrit beaucoup d’articles sur les plus grands artistes de notre temps, notamment
Louise. Mais ni Marion ni moi n’étions préparées au magnétisme qui se dégageait lors des premiers pas de
Louise devant la caméra.
En ce tout premier jour, vêtue de bleu et entourée d’un halo de lumière blanche qui se déversait de la fenêtre de son studio,
Louise nous parla avec passion et spontanéité :
« Mes émotions sont trop grandes pour moi, alors elles m’embêtent et je dois m’en débarrasser. Mes émotions sont mes démons. »
Je ne vois aucune autre artiste que
Louise pour dégager une telle présence et une telle générosité à partager avec nous les racines les plus profondes de son art. En tant que réalisatrices, nous avons pu apprécier sa personnalité très forte et le processus par lequel son inconscient devient objet de son art.
Ce film est l’histoire de
Louise, dans ses actes, son art et ses mots.
Il n’y a rien de tel que d’aller au musée ou dans une galerie. Mais la caméra a cette particularité d’instaurer une relation avec le travail même de l’artiste, tout particulièrement s’il est aussi mystérieux que celui de
Louise Bourgeois. L’objectif peut naviguer à travers ses installations et sculptures. Nous avons pu filmer ses œuvres à New York, Madrid, Milan, Venise et Londres, passant parfois des nuits entières à éclairer de façon bien précise une œuvre pour en capturer la magie.
En août 2006,
Marion Cajori est décédée d’un cancer à l’âge de 56 ans. C’était devenu mon but que de terminer ce film. Jamais je n’aurai pu mener à terme ce projet sans le talent et l’exemple de Marion, sans les talents de monteur de
Ken Kobland, sans la magie de Kipjaz Savoie ou encore la sagesse de
George Griffin.