DE DON QUICHOTTE À LOUISE MICHEL
En 2003, pour l’émission Groland, sur Canal +, nous avions écrit et interprété une mini série intitulée
Don Quichotte de la révolution, mettant en scène un vieux Don Quichotte motard accompagné d’un Sancho Pança livreur de pizzas à mobylette. Tous deux, entre panache et ridicule, partaient à l’assaut des multinationales d’aujourd’hui. Ce combat anarchiste perdu d’avance les amenait, dans un des épisodes, à rechercher et punir un patron indélicat, coupable d’avoir licencié le malheureux Sancho. Une quête du vrai responsable qui les conduisait de la pizza du coin au quartier de la Défense, puis à Bruxelles, et jusque dans un paradis fiscal dans les Bermudes.
Dans la scène finale, Don Quichotte, impuissant, se retrouvait sur la plage déserte, face à un immense panneau rempli de noms de sociétés qu’il détruisait à coups de hache, entre rage et désespoir. À l’époque, nous avions déjà senti le potentiel d’un film dans cette histoire résolument contemporaine. Nous n’étions pas les seuls, puisque l’éditeur Danger Public nous proposa spontanément d’en faire un livre illustré. En commençant à travailler sur ce projet, l’inspiration nous emmena du simple remake à une autre histoire qui allait devenir le scénario de
Louise-michel. Nouveau point de départ : un fait réel survenu dans la région d’Angoulême. Un sympathique patron qui avait offert de nouveaux vêtements de travail à ses ouvriers, avant de déménager ses machines en un week-end vers les pays de l’Est... Pour nous, un film ne pouvant pas être totalement gratuit et vain, nous avions trouvé là la trame d’un nouveau film, qui, comme les deux précédents, montrerait des petites gens résolus à ne pas se laisser faire face à la « Grosse Machine ».
DE LIBERTAD À LA VIERGE ROUGE
Notre premier film,
Aaltra, qui mettait en scène deux handicapés taillant la route jusqu’en Finlande pour demander réparation, était dédié à Libertad le béquillard, anarchiste français du XIXe siècle, qui faisait justice à grands coups de béquilles. Le second,
Avida, fable surréaliste illustrant notre société en perdition, où trop riches et trop pauvres sont totalement déconnectés, était un hommage au chef indien Seattle, dont le célèbre discours fut le fondement des mouvements écologiste et pacifiste.
Pour ce troisième film, un personnage nous paraissait refléter parfaitement la symbolique de cette
nouvelle histoire : Louise-Michel.
Rappelons que celle qui fut surnommée la « Vierge Rouge » s’est battue toute sa vie aux côtés des plus faibles, de la Commune jusqu’en Nouvelle-Calédonie, n’hésitant pas à prendre les armes pour fomenter un attentat contre Napoléon III afin, comme elle le disait, d’« économiser des milliers de vies humaines ». Une femme habitée d’un courage hors normes et qui, jusqu’à la mort, revendiqua sa foi en l’anarchie et sa lutte contre l’injustice.
Il fallait au moins deux héros pour incarner une telle énergie et une telle détermination. Dans cette
optique, en baptiser une «Louise» et l’autre «Michel» nous apparut logique. Tout comme leur travestissement social, tant il est vrai que pour se battre, Louise-Michel se changeait en homme, allant jusqu’à avouer elle-même « s’être déguisée en femme » pour aller assassiner Thiers !
DE LA PICARDIE À JERSEY
Pour ce film, il fallait exprimer avec force, dans le propos comme dans l’image, la «fracture sociale»
mondiale. Benoît étant originaire de Picardie et connaissant la région comme sa poche de K-Way, le lieu de départ du drame était tout trouvé.
Plutôt que de situer les sièges sociaux des entreprises à Paris, nous avons préféré le faire à Bruxelles, ville de notre pape à nous, Noël Godin, pour y faire le plein de personnages et de bières incendiaires. Quant à Jersey, son statut de paradis fiscal le plus proche des côtes françaises était un atout de taille. Nouveau coup de chance pour notre démonstration : en ce mois d’août 2007, il a fait un temps de chien en Picardie et un temps magnifique au large de la Bretagne !
DE LA FILIÈRE BELGE À KASSOVITZ
Notre premier film
Aaltra avait été produit par la filière belge (La Parti Production). Un tournage
« à l’arraché », genre une caméra et tous dans la camionnette, direction Helsinki ! Une belle aventure
à l’image de ce road movie. Le seul souci, c’est que pour notre second film
Avida, même eux avaient peur ! À leur décharge, ils n’étaient pas les seuls. Tous les producteurs parisiens contactés nous faisaient la même réflexion à la lecture des 40 pages du scénario : « écrivez-le d’abord, on en parlera ensuite ! »
Or toute l’ambition de ce film était l’épure totale, le dialogue rare, le mystère avant toute chose. À notre sens, un film doit refléter une réalité sociale, mais surtout générer une grâce qui lui est propre. Inutile de dire qu’un scénario story-boardé est l’antithèse de ce postulat. Seul Mathieu l’a compris. Dés le lendemain de l’envoi du scénario, il nous a envoyé un simple SMS : « C’est magnifique. Ne changez pas une ligne. Rendez-vous à Cannes ! ». Et c’est effectivement ce qui s’est passé, comme dans un rêve éveillé, comme dans
Avida.
Dés lors, même si le style de
Louise-michel est totalement différent, qui aurait pu produire ce film foutraque, déjanté, mais résolument engagé sur le fond ? Une fois encore
Benoît Jaubert et lui nous ont dit oui. Oui sur le scénario, oui pour une forme de carte blanche lors du tournage, oui pour une réflexion commune au moment du montage et de la finalisation du film. Toujours de l’intelligence. Jamais de censure, qu’elle soit politique ou économique. « MNP » entreprise... Faut toujours se rappeler qu’ils ont choisi ce nom parce qu’il veut dire « Station Mir » en russe !
DU SCÉNARIO AU FILM
À titre d’information, voici la note d’intention qui précédait le scénario envoyé aux «majors» françaises :
« Nous voulons une comédie noire vraiment drôle et vraiment noire.
Nous voulons un film libre, au montage et aux cadres épurés.
Nous voulons deux personnages principaux à la fois radicaux et attachants. Nous voulons un western
social d’aujourd’hui, où les gentils peuvent devenir méchants, et où les méchants sont des voyous d’un nouveau genre, rarement dépeints au cinéma.
Nous voulons garder de nos deux précédents films le sens du rythme et des images originales, du son
omniprésent même dans ses longs silences, du dialogue rare mais juste, du jeu spontané.
Nous voulons ajouter une musique décalée, un ton plus loufoque mais crédible de bout en bout, une
image en couleurs pour un univers peut-être moins esthétique que le noir et blanc, mais plus humain. Nous voulons garder une équipe de tournage peu nombreuse et souple, pour pouvoir exploiter à tout
moment les moments d’une intensité rare qu’offre parfois la réalité.
Nous voulons un film ancré dans les pays qu’il traverse. Nous voulons un son direct, âpre, sans concession. Nous voulons d’abord un film qui marque. Et tant mieux si il marche ! »
Y sommes-nous parvenus ? Quoiqu’il en soit, nous avons essayé de rester fidèles à ce manifeste tout
au long de la fabrication du film.
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Benoît Delépine et
Gustave Kervern